Cinéaste et scénariste, Bernard Stora fut aussi, durant de longues années, assistant à la mise en scène de films allant de grands succès populaires (Le clan des Siciliens de Henri Verneuil, Les aventures de Rabbi Jacob de Gérard Oury) à des raretés malheureusement disparues de la circulation (La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil d’Anatole Litvak, L’impossible objet de John Frankenheimer).
Durant ses années d’assistanat, Bernard Stora peut aussi se vanter d’avoir eu l’occasion de travailler avec Henri-Georges Clouzot (sur L’Enfer, film resté inachevé) et Jean-Pierre Melville, assurément deux des plus grands metteurs en scène du cinéma français, mais aussi sans doute les deux plus perfectionnistes. Donc inévitablement les plus complexes et difficiles dans leurs rapports aux autres durant un tournage.
Méticuleux, Stora a conservé toutes les fiches de travail journalières des 66 jours de la fabrication du Cercle Rouge, dernier très grand film de Melville (après Le Samouraï et L’armée des ombres). Méticuleux, Stora l’est également avec sa mémoire, puisque l’homme de cinéma se souvient, dans les moindres détails, des trois mois et quelque passés, jour et nuit (Melville était – comme Clouzot – insomniaque), aux côtés de Jean-Pierre Melville.
Si la réputation de Melville, savant mélange de perfectionnisme (le poussant très souvent à être odieux avec ses équipes) et de génie absolu de la bricole (tel le plus illustre des prestidigitateurs) est connu depuis des lustres, Dans le Cercle Rouge permet d’encore mieux cerner l’homme systématiquement caché dernières ses Ray-Ban Caravan.
Sans jamais tomber dans le pathos ni la complaisance et avec une objectivité rare, Bernard Stora raconte de manière palpitante la naissance d’un des films majeurs du cinéma français, sans pour autant ne pas y voir ses évidents défauts. Totalement addictive, la lecture de l’ouvrage se dévore comme si nous étions nous aussi les témoins privilégiés du tournage d’une œuvre essentielle bien que née dans la douleur et la souffrance d’artisans chevronnés.
Au-delà d’une nature relativement détestable, Melville apparait aussi ici, sans doute pour la première fois, comme un être en proie au doute constant ayant lutté toute sa vie contre une certaine intelligentsia et une grande partie de la profession ne l’ayant jamais adoubé.
Self-Made Man dans un premier temps afin de garder le contrôle absolu de son œuvre, le réalisateur du Samouraï l’est sans doute également devenu par nécessité de se sentir exister, sans pourtant jamais parvenir à faire complètement taire son « syndrome de l’imposteur », dont il se savait sans nul doute atteint et qu’il extériorisait bien maladroitement attitude de franc-tireur débectable, arrogant et prétentieux avec autrui.
La douleur est temporaire, mais le film est éternel. Cette petite phrase, prononcée récemment par Leonardo diCaprio en rapport à un « conseil » que lui avait prodigué Michael Caton-Jones sur son premier film, peut à elle seule résumer l’histoire de nombreuses grandes œuvres.
Un réalisateur perfectionniste à outrance, donc éternel insatisfait, devient-il obligatoirement une personne infréquentable ? Une seule chose est certaine après la lecture du livre de Bernard Stora : savoir au fond de soi que l’on se trouve impliqué dans quelque chose de grand permet aux hommes de se mettre en mode « machine de guerre », sans que plus rien d’autre ne compte sur un espace-temps défini.
Plus que l’histoire d’une œuvre légendaire, une étude très juste de la nature humaine en matière de créativité.
Bernard Stora « Dans le Cercle Rouge – le tournage du film de Jean-Pierre Melville au jour le jour » (Denoël, 432 pages)
Pour Drew Baylor (Orlando Bloom), il existe une réelle différente entre l’échec et le fiasco. Concepteur d’une paire de baskets qui s’annonce comme la catastrophe de l’année avant même d’avoir été mise sur le marché, ce jeune adulte, devenu spécialiste de ce qu’il appelle « le dernier regard » depuis son licenciement, est bien décidé à mettre fin à ses jours.
C’est au moment même où il est sur le point de réaliser son triste projet que Drew reçoit un appel de sa sœur pour lui annoncer le décès de son père Mitch. Bien obligé de différer son suicide, Baylor est chargé en tant qu’aîné de la famille de se rendre à Elizabethtown, ville natale de son paternel, afin de régler les détails de ses funérailles. Dans l’avion qui le conduit à cette petite bourgade perdue du Kentucky, Baylor sympathise avec Claire Colburn (Kirsten Dunst), une hôtesse de l’air espiègle et farfelue…
Cinquième film du cinéaste Cameron Crowe, Rencontres à Elizabethtown est, après Singles et Presque Célèbre, à nouveau une œuvre en grande partie autobiographique. Se basant sur le souvenir des impressions ressenties lors du brusque décès de son propre père, le cinéaste signe une œuvre en demi-teinte magnifique, profondément mélancolique mais jamais triste. Baylor, le héros du film, n’hésite d’ailleurs pas à différencier les deux états, considérant la tristesse comme l’abdication, ce qui ne sera au final pas le cas du personnage central d’Elizabethtown.
Produit par Tom Cruise, avec qui le réalisateur a déjà travaillé par deux fois (Jerry Maguire et Vanilla Sky), Rencontres à Elizabethtown risque malgré tout de rebuter les spectateurs qui n’auraient jamais palpé toutes les nuances délicates et au final bénéfiques pour l’existence d’un état mélancolique.
Les autres, pour qui ce passage serait bien connu, sont invités à se rentre rapidement en salle car il y a fort à parier pour que ce magnifique film ne fasse qu’un passage éclair au cinéma, comme ce fut déjà malheureusement le cas de Presque Célèbre, le précédent long métrage du réalisateur. Dommage, car les œuvres de Cameron Crowe, à y regarder de plus près, sont assurément ce qu’il restera de meilleur du cinéma de notre époque.
Comme à son habitude, Cameron Crowe, ancien journaliste au sein du mythique magazine Rolling Stone, a fait de la bande originale de Rencontres à Elizabethtown une magnifique collection de chanson, passées et présentes, qui colle au film comme une deuxième peau. Maints standards folks juxtaposent donc de récents morceaux initiés par les artisans de la nouvelle scène indépendante américaine. Une somptueuse collection de balades nostalgiques à écouter sans fin
Texte originellement publié dans la presse romande en novembre 2005.
Où voir le film ?
Comme pronostiqué en novembre 2005, moment où paru originellement la présente chronique, Elizabethtown fut un flop retentissant en salles. Pas étonnant dès lors qu’actuellement, aucune édition HD ne soit disponible ailleurs qu’aux Etats-Unis sans la moindre option française. La seule possibilité actuelle pour le public non-anglophone est de se diriger vers la seconde main ou la dématérialisation. Le film est en effet disponible (location ou vente) sur Youtube :
Après l’ours coké, le singe enragé ! Le cinéma d’exploitation est, depuis toujours, jalonné de concepts tellement absurdes (imaginez deux secondes la gueule du producteur vers qui un quidam est allé demander de l’argent pour tourner Billy the Kid contre Dracula…) qu’ils peuvent parfois donner naissance à des films « remarquables » (si pris au 14e degré donc).
Jadis réservés aux cinémas de quartier puis aux étalages de nos vidéoclubs d’antan, ces bizarreries arrivent depuis quelques années sur nos écrans de cinéma européens, sans que personne ou presque n’arrive vraiment à en saisir la raison puisque, de manière générale, ces OFNI (objets filmiques non identifiés) sont des flops en salles de notre côté de l’Atlantique.
Dernier né en la matière, Primate réactive une micro-brèche du cinéma horrifique : le singe domestique qui s’avère à la fois bien plus malin et cintré qu’on ne l’aurait imaginé (quelle idée de vivre avec un singe à la maison me direz-vous).
Si l’exercice a donné lieu par le passé à des métrages au final bien plus convaincants que leur concept (Link de Richard Franklin, Incidents de parcours de George Romero), il s’avère assez laborieux dans le cas présent. En cause : une espèce de pitch encore plus absurde que le concept du film lui-même, qui aligne méchamment les problèmes narratifs.
Imaginez un peu : une bande de copines vient passer la pause inter-semestre universitaire dans la maison hype du père de l’héroïne située, on ne sait pas trop pourquoi, en bordure d’une falaise hawaïenne. L’homme, écrivain à succès et veuf pas si éploré que ça, est sourd-muet. Cela fait-il avancer le schmilblick ? Pas du tout…
Autre spécificité de l’homme (outre le fait d’être un croisement physique entre Hugh Jackman et Francis Lalanne) : il vit avec le chimpanzé que feu son épouse, anthropologue renommée, étudiait depuis tellement longtemps que l’animal avait fini par devenir un membre de la famille. Ceci jusqu’à ce que le satané primate pète un stotz après avoir été mordu par une mangouste enragée.
Passé sur le jeu que limité de l’ensemble des comédiens (semblant tout droit sorti d’une série US 90s pour ados) et les multiples aberration narratives (mais pourquoi diable Hugh Lalanne/Francis Jackman a-t-il une cage à tyrannosaure au milieu de sa baraque alors que sa bestiole vit en complète liberté dans la casbah ?), il faut bien admettre que cette bêtise assumée est plutôt efficace.
Produit par Paramount, Primate semble à l’évidence être une nouvelle tentative pour la major, après Smile et la récupération de la franchise Scream (dont le 7e épisode arrive sur nos écrans dans quelques semaines. On ne se réjouit pas des masses) d’entrer en concurrence directe avec Blumhouse, studio qui aligne depuis plus de dix ans des métrages horrifiques du même calibre: vite produits, généralement de bonne facture et surtout peu onéreux. Donc ultra rentables.
Rappelons pour mémoire qu’il fut une époque pas si lointaine où les majors concentraient leurs efforts à la production de grands films tout en laissant ce genre d’aberrations, aussi délectables soient-elles si prises pour ce qu’elles sont, à des studios indépendants. Le film n’ayant couté que 25 millions et étant déjà rentré dans ses frais seulement deux petites semaines après sa sortie US, on peut légitimement se demander si ce genre de production ne représente pas le dernier Eldorado pour Hollywood…
Primate de Johannes Roberts, avec Johnny Sequoyah, Jess Alexander, Troy Kotsur, Victoria Wyant, Gia Hunter, Benjamin Cheng, Etats-Unis/Grande Bretagne/Canada/Australie, 1h29.
Disponible en 4K UHD, Blu-ray et DVD chez Paramount (distribution Suisse: Rainbow Home Entertainment AG).
En Afrique du Sud, un petit avion-moteur transportant sept personnes s’écrase dans le désert du Kalahari. Les survivants n’ont pas le choix : pour survivre, ils vont devoir s’entraider, et ce malgré leurs caractères très différents. Mais lorsque les vivres commencent à manquer, les plus bas instincts des uns et des autres reprennent le dessus…
Depuis quelque temps, Paramount laisse (enfin) les éditeurs indépendants s’occuper des éditions physiques d’une grande partie de leur back-catalogue. Sidonis et Rimini se sont d’ailleurs mis à la tâche depuis environ deux ans, et il n’est pas exagéré d’affirmer que certaines exhumations relèvent du miracle. Surtout quand il s’agit, comme dans le cas présent, d’une œuvre ayant totalement disparu de la circulation depuis sa sortie.
On a tendance à l’oublier, mais le comédien Stanley Baker fut, durant plus d’une décennie (grosso modo depuis le milieu des années 1950 jusqu’à l’aube des seventies), un acteur sur lequel il était facile de vendre un film. Mieux : l’acteur britannique avait, à l’époque de la production des Sables du Kalahari, une telle assise qu’il pouvait même se porter garant à propos de la production de grosse envergure.
Tout juste sortis de Zoulou, film d’aventures sublime bien qu’encore peu connu dans nos contrées (le tir est d’ailleurs sur le point d’être corrigé grâce à une belle édition à venir sous peu, également chez Rimini), Baker rempile avec le cinéaste Cy Endfield pour les Sables du Kalahari, métrage qui ne connaitra malheureusement pas la même destinée commerciale.
En cause sans doute Le vol du Phoenix de Robert Aldrich, production au canevas scénaristique proche, qui de son côté remplira les salles. Réduire le film de Cy Endfield à une œuvre surfant sur la même vague sera très réducteur, puisque Les sables du Kalahari aborde la thématique d’un petit groupe en mode survie du point de vue des protagonistes attendant sagement le secours, plutôt que de suivre, comme traditionnellement, les téméraires aventuriers partis le chercher.
D’une intrigue à la base statique, Cy Endfield parvient ici à tordre le cou aux idées reçues. Ainsi, intérêt des Sables du Kalahari n’est pas tant de savoir par quel subterfuge le secours viendra, mais plutôt comment des quidams ordinaires vont pouvoir ou non s’accommoder avec une situation qui les dépasse.
Dépassant très largement le statut de simple film d’aventure, le film de Cy Endfield pourrait presque endosser celui d’étude de la nature humaine quand cette dernière se trouve menacée. A mi-chemin entre traditionalisme et des œuvres culte de SF qui pointent le bout de leur nez à la même époque, Les sables du Kalahari est donc bien plus qu’un simple long métrage d’exploitation, une œuvre beaucoup plus complexe qu’elle n’y parait de prime abord. A découvrir donc sans tarder.
Où voir le film ?
Les sables du Kalahari est disponible en Combo Blu-ray+DVD chez Rimini Editions. Soulignons que la copie présentée ici est absolument sublime, grâce à un très beau piqué et un rendu des couleurs éblouissant. En bonus, on trouvera une présentation axée sur Cy Endfield par Laurent Aknin, historien du cinéma toujours agréable à écouter, car restant constamment au niveau de son audience.
Petit malfrat au bout du rouleau, Eddie Coyle (Robert Mitchum) joint les deux bouts en assumant de basses besognes, de la contrebande d’alcool au trafic d’armes, pour des gangsters d’un autre calibre. En fin de course, il cherche désespérément un moyen d’échapper à une condamnation qui l’amènera tout droit en prison, quitte à accepter de franchir la ligne rouge en rancardant Dave Foley (Richard Jordan), un flic sans scrupules…
Le nom de Peter Yates fait immédiatement référence à Bullitt, mètre-étalon du polar US mené tambour battant par Steve McQueen, plus précisément via une course-poursuite en voiture légendaire, qui donnera la puce à l’oreille à maints autres cinéastes de tenter la surpasser (William Friedkin, Henri Verneuil, Richard Sarafian entre autres).
Depuis peu, Trois milliards d’un coup, film retraçant mintieusement l’attaque du train postal Glasgow-Londres de 1963, qui éveillera d’ailleurs la curiosité de McQueen au point d’imposer le cinéaste britannique comme réalisateur de Bullitt, est réhabilité comme un incontournable du cinéma british sixties.
On oublie pourtant que Peter Yates fut aussi et surtout l’homme responsable des Copains d’Eddie Coyle, polar ultra-original tant dans sa forme que son intrigue qui, faute à un insuccès notoire en 1973, restera dans les tiroirs de Paramount pendant des décennies (seule une exploitation VHS au milieu des années 1980 sous le titre Adieu mon salaud – sans doute en référence à l’un des deux films où Mitchum endossait le costard de Philip Marlowe – est recensée dans nos contrées).
En regardant Eddie Coyle aujourd’hui, il est assez facile de comprendre pourquoi ce film-là n’avait pas marqué les esprits à l’époque. Non que le métrage ne soit excellent, mais simplement parce que son arc narratif casse suffisamment les codes pour que le film soit difficilement rangeable dans une catégorie.
Empruntant autant d’éléments au polar classique qu’au Nouvel Hollywood alors en plein essor, The Friends of Eddie Coyle est un film dont le personnage principal n’est pas, comme le laisse pourtant suggérer son affiche, impliqué dans les agissements de ses « copains » autrement qu’indirectement. Ainsi, sa participation aux actes se résume à des boulots situés en amont ou en aval.
L’astuce, outre de déstabiliser le spectateur, permet également à Peter Yates de suivre au moins quatre personnages sur toute la longueur du métrage, sans que ce dernier n’ait des allures d’œuvre chorale. Lâchant ici toute implication dans les scènes actions (le réalisateur va même jusqu’à initier une course-poursuite pour la stopper net dix secondes plus tard), Yates brouille ici les pistes avec une verve hallucinante.
Porté par une bande originale groovy en diable signée Dave Grusin, compositeur ultra important du cinéma américain (n’ayant malheureusement pas la même cote que Lalo Schifrin), proposant dans son ultime retranchement un revirement de situation tenant plus du drame fataliste que du twist à effet, Les copain d’Eddie Coyle est clairement le très grand polar des années 1970 à côté duquel nous sommes tous passés.
Où voir le film ?
Les copains d’Eddie Coyle est disponible en combo Blu-ray+DVD chez Rimini Editions. En plus du film présenté dans une copie au poil, on trouvera une rare interview d’archive de Peter Yates, datant de 1996, ainsi qu’une présentation croisée sous forme d’une joute verbale, sans doute moins amicale qu’elle n’y parait, entre Jean-Baptiste Thoret et Samuel Blumenfeld.
L’emballage de l’entretien manque d’ailleurs de rigueur : entre faute d’orthographe grossière sur les synthés (Bullitt s’écrit avec deux t) et erratum iconographique (on nous parle du comédien Steven Keats alors qu’apparait à l’écran une photo de Richard Jordan), on est étonné qu’un éditeur aussi pointilleux que Rimini n’ait pas décelé ces bévues. Un riche livret, qui n’est pour une fois pas signé par Marc Toullec, apporte également son lot d’informations précieuses.
Détroit, 1995. Le jeune Jimmy Smith Junior (Eminem), alias « Bunny Rabbit », passe une adolescence difficile à « 8 Mile », frontière entre la banlieue blanche de la ville et les quartiers noirs. Entre désastres amoureux et boulots peu gratifiants, il tente d’aider sa petite sœur à surmonter les tumultes sentimentaux de sa mère (Kim Basinger), une alcoolique vivant dans une caravane.
Mais Rabbit semble avoir des talents cachés de rappeur. Persuadé de sa valeur artistique, son pote Future (Mekhi Phifer), animateur dans une boîte de hip-hop, va inciter Bunny à accepter une « bataille », sorte de lutte acharnée publique où, à coup de mots, deux hommes s’affrontent pour leur honneur…
Difficile de ne pas apprécier 8 Mile, le nouveau film de Curtis Hanson (L.A. Confidential), tant sa réalisation est brillamment menée. Au final, ce qui aurait pu être un film racoleur destiné à assumer la promotion du bad boy Eminem s’est transformé en drame social poignant, dont seul le cinéma américain en a le secret.
Sensé ne pas être autobiographique, 8 Mile est un long métrage qui s’inspire largement de la vie de Marshall Mathers, plus connu sous le nom d’Eminem. Mais le petit rappeur blanc est suffisamment intelligent pour voir gommé ici certains aspects de sa vie, qui ont souvent porté à controverse. Dans le film, Eminem est un garçon bien sous tous rapports : il s’occupe de sa petite sœur, il aide sa mère à décrocher d’une dépendance et défend même la cause des homosexuels. Suite logique à la rédemption qu’il est en train d’opérer, le vilain garçon arrivera, grâce à ce rôle, à convaincre les mères de familles qu’il serait en définitive le gendre idéal.
Mais finalement, qu’importe l’authenticité de l’histoire ? 8 Mile est un film fort recommandable, qui réussi à éviter bon nombre de clichés hollywoodiens. Curtis Hanson est un réalisateur qui connaît son métier. Ayant réussi à s’entourer de comédiens brillants pour son long métrage, le réalisateur réalise avec 8 Mile le parfait compromis entre film populaire et culture rap. A signaler encore qu’il est préférable de voir le film en version originale, car le doublage trahi la crédibilité du récit et fait basculer l’ensemble par instant dans le ridicule.
Texte originellement publié dans la presse romande en mars 2003.
Où voir le film ?
8 Mile est disponible en combo 4K UHD+Blu-ray, Bluray et DVD chez Universal. On regrettera que la sortie UHD du film, célébrant les 20 ans du film, n’ait pas incité le studio à produire un vrai making-of en bonne et due forme.
Joséphine Japy était de passage en Suisse lors de la dernière édition du Festival du Film Français d’Helvétie en compagnie de son actrice principale, Angelina Woreth, pour y présenter Qui brille au combat, son premier film en tant que réalisatrice. Une œuvre en grande partie autobiographique, qui déjoue de manière habile les codes du film mettant en scène une personne en situation de handicap. Rencontre ultra-spontanée avec deux jeunes filles qui vont bien.
Toutes les personnes avec qui j’ai eu l’occasion d’échanger à propos de leur premier film m’ont confié quelque chose de similaire. A savoir qu’une première œuvre se faisait généralement avec une spontanéité parfois inconsciente plutôt que dans une forme de réflexion méthodique. Avec au final, des films peut-être pas aussi parfaits qu’on les aurait espérés, mais qui conservent une sorte de fraicheur impossible à retrouver ensuite. Est-ce que le fait d’être déjà une comédienne confirmée lors de votre passage derrière la caméra a changé la donne pour vous ?
Joséphine Japy : Etant comédienne depuis un certain nombre d’années, j’étais parfaitement consciente de ce qui m’attendrait sur le plateau de tournage de Qui brille au combat. J’ai vu tellement de plateaux qui fonctionnaient merveilleusement, mais aussi certains où les choses se passaient moins bien, que ça m’a aidé à faire en sorte que le nôtre soit le plus paisible possible.
Mais il y a toujours quelque chose de kamikaze dans le fait de se lancer dans son premier long métrage. Je me suis juste rajouté des insomnies supplémentaires en sachant peut-être trop sur les défis qui m’attendaient (rires).
Sur cette typologie de film, qui fait à mon sens partie du cinéma d’auteur, je crois qu’il est nécessaire d’y aller de manière collective avec un élan, un geste, une forme d’entrainement. Et d’un seul coup, l’œuvre commence à prendre forme en toute simplicité : on trouve l’argent, les acteurs, des techniciens disponibles et on se lance ensemble dans l’aventure.
Ce que j’ai pu constater sur des seconds films de confrères ou consœurs, c’est juste que la machinerie devient plus importante. Du coup les financements aussi. C’est simplement l’échelle qui change, pas la dynamique.
C’est intéressant que vous qualifiiez Qui brille au combat de film d’auteur, parce que quand j’ai parlé du sujet de votre film avec mon entourage, on m’a répondu : « encore un film avec des handicapés ? »
Joséphine Japy (dans un éclat de rire) : J’adore cette réaction. C’est vraiment très spontané. Qui brille au combat n’a pas du tout été conçu comme un film à cause ou engagé sur le handicap.
On est effectivement à 100 lieues de feel good movies tels que Intouchables, La Famille Bélier ou Un p’tit truc en plus. A mon sens, le seul film qui se rapprochait du vôtre, dans la démarche, est La guerre est déclarée de Valérie Donzelli.
Joséphine Japy : C’est un très beau parallèle qui me touche beaucoup.
Vous êtes très concerné par le sujet de personnes en situation de handicap, votre sœur étant atteinte de la même maladie que le personnage de Bertille dans le film. Est-ce qu’on doit être ultravigilante pour ne pas se retrouver « la tête dans le guidon », car trop concernée par le sujet ?
Joséphine Japy : Si vous regardez attentivement, vous constaterez que les premiers projets des cinéastes sont souvent des œuvres dans lesquelles ces derniers piochent dans leurs histoires personnelles.
Pour monter un film dans le monde d’aujourd’hui, il faut être un pitbull, avoir une envie absolue. Le fait de raconter quelque chose qui m’était proche m’a aidé à monter financièrement le projet. Mais j’ai dû évidemment garder de manière constante une forme de vigilance.
Se tourner vers des histoires personnelles, qui nous habitent, plutôt que vers des choses qu’on aurait simplement traversées, c’est instinctif. Les réalisateurs se tournent toujours vers ça d’ailleurs. Même lorsqu’ils tournent ce qui leur semble être une œuvre de fiction, ils vont puiser dans leur histoire personnelle. C’est d’ailleurs pour ça qu’on retrouve souvent les mêmes motifs de narration chez bon nombre de cinéastes.
Pour en revenir à votre question, je crois qu’il est impossible de garder complètement ses distances avec une œuvre que l’on a écrite. Si je n’avais pas eu une partie de ma tête dans le guidon, le film n’existerait tout simplement pas.
Autant votre film n’est pas une œuvre à connotation sociale trop appuyée, autant j’ai l’impression qu’il s’adresse directement aux familles, aux proches de personnes en situations de handicap. Une sorte d’œuvre thérapeutique, qui pourra être identifiée par des gens qui ont traversé la même chose que vous, via des points précis, tels que l’incompréhension du corps médical ou le regard extérieur des gens, qui ne savent tout simplement pas comment se positionner.
Joséphine Japy : C’est exactement ça. Je vais d’ailleurs en revenir à La guerre est déclarée, qui a clairement été un véhicule moteur pour mon propre projet. Je me souviens très bien du moment où je découvre le film, qui m’a totalement bouleversée, tellement il décrivait admirablement la détresse de parents face à l’absence de réponses du corps médical.Le film de Valérie Donzelli m’a d’ailleurs permis de comprendre certaines choses sur ma propre expérience.
Quand j’ai commencé à écrire Qui brille au combat, il y a eu instinctivement chez moi un besoin de m’adresser aux autres membres d’une fratrie en difficulté et de leur dire à quel point je les comprenais, parce que je me suis aussi sentie un peu seule face à cette expérience étant petite.
Les parents sont très exposés face au handicap d’un de leurs enfants, mais les frères et les sœurs le sont extrêmement aussi. On se dit que, comme ils sont enfants, on va les protéger en leur disant le moins de choses possibles sur ce qui se passe, ceci dans l’unique but bienveillant de les préserver un peu.
Il n’y a pas d’angle mort dans une famille, ça n’existe malheureusement pas. C’est exactement ce qu’incarne le personnage de Marion, magnifiquement interprété par Angelina Woreth. La démarche du film était donc avant tout pour moi de faire un clin d’œil aux frères et sœurs, peut-être pour atténuer un peu leur solitude.
Il y a une scène très révélatrice dans le film : c’est celle où le corps médical pose enfin un diagnostic sur le handicap de votre sœur. Garde-ton, jusqu’à ce moment-là, l’espoir d’un coup de baguette magique du destin ? Comme un miracle qui vous annoncerait que votre sœur pourra guérir ?
Joséphine Japy : On est obligé d’avoir cet espoir, c’est une nécessité vitale. Il est humainement impossible de se dire qu’on n’arrivera pas à soigner ces maladies contre lesquelles on ne peut rien aujourd’hui. Ca fait partie de notre exploration d’humains depuis des siècles. C’est notre envie primitive, voire primaire, d’arriver à soigner les maux.
Je pense que c’est une des rares choses que nous n’avons pas perdue. Franchement, on perd beaucoup de choses humainement dans notre société. Mais par l’envie, le besoin de pouvoir guérir l’autre.
Donc oui, l’espoir reste évidemment là mais ce que raconte le film, c’est que le coup de baguette magique, il ne vient pas forcément de l’endroit que l’on imagine. Le coup de baguette magique pour Marion, c’est de comprendre qu’elle doit partir vivre sa vie, sans culpabiliser.
Cette prise de conscience est représentée dans le film par une scène où Marion va au cinéma et se met à pleurer toutes les larmes de son corps. Ses larmes sont-elles une manière de dire au spectateur qu’elle est soulagée de pouvoir mettre en nom sur la maladie de sa sœur, ou parce qu’elle sait intrinsèquement qu’elle va devoir maintenant se faire violence pour ne pas se sentir égoïste de partir vivre sa vie ?
Angelina Woreth : Je pense que c’est un mélange de beaucoup de choses. C’est effectivement l’émotion de pouvoir mettre un nom déjà sur la maladie. Mais que l’on dise à Marion, peut-être pour la première fois, qu’elle pourra avoir des enfants sans que ces derniers ne soient atteints du même syndrome que Berthie, est également très révélateur. Marion va donc pouvoir avoir une vie, entre guillemets, normale.
Joséphine Japy : Ce que je trouve trop beau dans l’interprétation d’Angelina, c’est qu’on ressent très fort le soulagement dans ses larmes, mais aussi tous les questionnements qu’il y a derrière.
A ce niveau-là, Angelina Woreth est une interprète absolument fabuleuse. On ne nous dit pas pourquoi elle pleure, mais il y a une densité de jeu qui fait que l’on saisit malgré tout beaucoup de choses. Est-ce qu’elle pleure parce qu’elle est soulagée, ou ce diagnostic posé lui rajoute un conflit intérieur supplémentaire ? Faut-il qu’elle parte, qu’elle laisse ma sœur derrière elle ? Mais est-ce vraiment possible ? C’est toute cette subtilité qu’Angelina incarne avec une grâce rare.
On a beau savoir ce que l’on veut lors de l’écriture, mais tant qu’on a pas vu une comédienne incarner exactement ce que l’on avait en tête, ça reste abstrait. Je me souviens d’avoir été extrêmement émue lors du tournage de cette séquence précise, car je savais dès cet instant à que le film que les gens allaient voir, une fois terminé, représenterait avant tout beaucoup d’espoir.
Comment la rencontre en Joséphine Japy, la réalisatrice, et Angelina Woreth, la comédienne, se produit ?
Angelina Woreth : C’était une rencontre classique, par voie de casting. Je ne connaissais pas personnellement Joséphine avant. Elle a spontanément été séduite par mes essais et m’a tout de suite proposé de faire le film, ce qui m’a évidemment comblée de joie.
Joséphine Japy : En tant que comédienne, je n’aime pas les castings. Parce que j’ai toujours l’impression d’avoir été médiocre. Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de casting dont je suis sortie en me disant : « bon, ce film-là, tu l’oublies ! ». Ce n’est vraiment pas un endroit d’épanouissement pour moi, parce que je trouve qu’un casting, c’est l’antithèse même du jeu. Jouer, c’est l’abandon. Ce n’est ne pas de penser au regard que les autres portent sur nous.
Beaucoup de jeunes comédiens me demandent des conseils afin d’obtenir un rôle et je leur réponds toujours la même chose : « si tu es choisi, et j’en suis désolée, mais c’est avant tout grâce à ce qui t’échappe, tout ce que tu ne contrôles pas réellement. »
Dès l’arrivée d’Angelina au casting, je l’ai sentie très ancrée avec une vraie solidité de jeu, ce qui est hyper rare. Mais au-delà de ça, très rapidement, je vois que cette jeune femme avec en arrière-plan une très forte maturité, très puissante. Et c’est exactement ce que je cherchais pour le personnage de Marion. Angelina m’a donné cette densité de jeu dont j’avais besoin.
En gros, plus on essaie de contrôler son jeu de comédien, et moins ça marche ?
Joséphine Japy : Exactement. Mais je ne sais pas si Angelina voit la chose de la même manière que moi.
Angelina Woreth : Il faut considérer le casting comme un passage obligé. Il y a certains rendez-vous où forcément, quand on aime vraiment le projet, on a plus d’attentes. Donc plus de tristesse si on ne nous rappelle pas. Personnellement, j’arrive à ne pas trop me prendre la tête avec ça. J’y vais, je fais mon truc et puis si ça marche pas, c’est que ça ne devait pas se faire.
Pour Qui brille au combat, je suis allée au rendez-vous que l’on m’avait fixé sereinement en me disant que, bien que j’adorais le scénario, je n’allais pas placer trop d’attentes dans ce projet parce que, comme le dit très bien Joséphine, tout cela tient à des choses sur lesquelles on a pas vraiment le contrôle.
Lorsque j’ai su que j’allais vous rencontrer, je me suis dit qu’il fallait que me tienne à carreau, tellement on a l’impression de toujours vous voir vénère à l’écran…
Angelina Woreth : Ah, c’est vrai ?
Je suis obligé de vous dire que oui. Je me suis dit : Joséphine Japy, elle a l’air toute gentille, mais avec Angelina Woreth, il va falloir que je fasse gaffe à ne pas me faire flinguer du regard d’entrée de jeu. Et en fait, vous êtes tout l’inverse de l’image que l’on a de vous sur un écran de cinéma.
Angelina Woreth : Je vous promets que je ne vais pas vous tuer, même du regard (rires). Cela tient aux rôles que j’ai eu jusqu’ici, notamment dans Les Rascals et Leurs enfants après eux. On en revient aux castings, que je passe pour pleins de genres différents. Mais très souvent, et c’est un état de fait sur lequel je n’ai une fois encore aucun contrôle, je suis retenue pour des films dramatiques ou assez noirs, alors que je pense être dotée d’une personnalité plutôt joviale. Je ne suis pas quelqu’un d’introvertie ou d’un peu sombre.
Joséphine Japy : Angelina est vraiment une fille lumineuse, mais elle a quelque chose de très posé dans le regard, qui peut sans doute la rendre plus sérieuse et solennelle qu’elle ne l’est vraiment dans la vie, et c’est exactement ce qui fait la force de son jeu. Marion, il ne faut pas la faire chier. Mais il y a aussi en parallèle une forme d’enfance qui aurait été étouffée trop tôt, et qui rejaillit d’un coup.
Lorsque vous parlez avec un enfant qui a un frère ou une sœur en situation de handicap, on remarque facilement quelque chose qui s’est comme verrouillé dans ses émotions, ce qui le rend assez effacés en société.
Paradoxalement, ce sont souvent des enfants qui ne posent pas de problèmes, qui sont très studieux, très bons à l’école, et qui peuvent spontanément vous donner un grand sourire, même s’ils savent que ça ne va pas du tout à la maison. C’est d’ailleurs pour ça qu’on les appelle les enfants de verre : des enfants qui se sont rendus invisibles pour ne surtout pas poser de problèmes à leurs parents.
J’ai lu quelque chose d’assez étonnant dans le dossier de presse du film en rapport avec le montage. Vous y déclarez qu’il fallait faire ce qu’on avait et surtout ne pas penser à ce qu’on aurait pas filmé. D’habitude, les réalisateurs avec qui je parle ont une réflexion inverse. A savoir qu’ils doivent se faire violence face à toutes les séquences qu’ils ont tournées, mais qu’ils vont devoir sacrifier. Vous n’avez visiblement pas eu ce problème-là ?
Joséphine Japy : Si, mais indirectement. Au vu du budget du film, j’ai dû sacrifier des séquences en préproduction. Tout simplement parce que ça ne rentrait pas dans l’enveloppe allouée au film.
Rayer une séquence, en tant que réalisateur, c’est très difficile. Je n’en ai pas l’air, mais je suis une grande mélancolique. Je sais que ça ne transparaît pas, mais je sais aussi très bien cacher mes yeux au moment opportun (rires). Même en tant que comédienne, j’ai une grosse mélancolie du plateau.
Quand il faut rayer une séquence à la fin de la journée, c’est une vraie souffrance pour moi. J’ai passé beaucoup de temps à l’écrire, à la rendre possible, à réfléchir à comment la tourner. Et puis quand je la raye, même pour de très bonnes raisons, c’est terminé : je ne saurais jamais à quoi elle ressemblera.
C’est Cédric Klapisch qui m’a dit un jour quelque chose de très juste à ce sujet : pour accepter un film, il faut aussi accepter qu’il ne sera que le documentaire d’un jour J sur un plateau de tournage. Et c’est absolument vrai.
Vous avez dû faire face à un problème beaucoup plus concret durant le tournage, à savoir une météo des plus capricieuse…
Joséphine Japy : On a eu vraiment un temps de merde ! Il n’y a pas d’autres mots. Le pire était d’entendre des locaux nous répéter, à longueur de temps, qu’il n’avait jamais vu ça sur la Côte d’Azur au mois de septembre. Ca a vraiment été un enfer absolu, avec lequel nous avons dû composer.
Comment est Joséphine Japy en tant que jeune réalisatrice ? Quand on la voit sur un écran en tant que comédienne, on a toujours l’impression d’être face à notre meilleure copine, qui est toujours de bonne humeur, joviale, et qu’on aurait pas de gêne à inviter à prendre un café.
Angelina Woreth : Joséphine a de manière évidente pu profiter de sa grande expérience de comédienne pour mener à bien son premier film. J’étais assez admirative de la voir tout gérer en même temps, être à la fois très souveraine et rester hyper sympa avec tout le monde. On voyait qu’elle savait exactement ce qu’elle faisait, où elle voulait aller.
Pour la direction d’acteurs, Joséphine savait toujours dire le mot juste afin que la prise suivante soit meilleure. Elle venait aussi facilement me parler à l’oreille entre les prises et c’est grâce à ces petites choses, ces mots très bien ciblés, que j’ai réussi à spontanément changer ce qui devait l’être. Des petites choses infimes, mais qui peuvent faire toute la différence.
Joséphine est une personne avec qui la communication est hyper facile. C’est quelqu’un qui a une grande douceur. Donc franchement oui, c’est une personne que l’on peut spontanément inviter à boire un café.
Donc vous êtes une vraie gentille, Joséphine ?
Joséphine Japy : Gentille oui, mais aussi très tenace, très opiniâtre (rires). Je sais ce que je veux. Mais ce sont des traits de caractères qui peuvent facilement cohabiter. Sur Qui brille au combat, je n’ai pas eu de problème pour m’imposer en tant que réalisatrice, tout en restant bienveillante et à l’écoute des suggestions que l’on me faisait qui se sont parfois, pour ne pas dire souvent, avérées payantes.
Qui brille au combat de Joséphine Japy, Mélanie Laurent, Angelina Woreth, Pierre-Yves Cardinal, Sarah Pachoud, Félix Kysyl, Juliette Gasquet, France, 1h36. A l’affiche dès le 31 décembre 2025.
Pérou, 1936. Maria Reiche (Devrim Lingnau), jeune enseignante allemande en poste à Lima, rencontre Paul d’Harcourt (Guillaume Gallienne), éminent archéologue français. Ce dernier l’emmène dans le désert de Nazca en vue d’identifier une potentielle ancienne voie d’irrigation. Sur place, la jeune femme découvre de longues lignes droites se prolongeant au-delà de l’horizon. Ces signes, visiblement créés par l’homme, vont peu à peu devenir, au-delà d’une quête d’identification, le combat d’une vie…
En parcourant les critiques consacrées au premier film de Damien Dorsaz, on a vraiment l’impression de ne pas avoir vu le même métrage que certains rédacteurs. Que Télérama n’aime pas Lady Nazca est une chose plutôt rassurante, mais que la rédaction de Première, qui affiche parfois des avis dithyrambiques à propos de métrages on-ne-peut plus dispensables, soit aussi mitigée relève de l’incompréhension, tant ce coup d’essai force le respect.
Oui, le décor naturel qui s’offre aux caméras de Dorsaz fait une partie de travail, mais on ne peut légitimement par réduire les qualités de Lady Nazca dans à simple constat. Évitant les poncifs du biopic, le comédien d’origine valaisanne, dont il s’agit du premier long métrage en tant que réalisateur, effleure en filigrane plusieurs thématiques ultra-tendance (la place des femmes dans la société de la première moitié du 20e Siècle, l’homosexualité affranchie de l’héroïne, la montée du nazisme en Allemagne obligeant certains ressortissants, en opposition au 3e Reich, à fuir leur pays) de manière tellement habile et discrète que l’impact en est d’autant plus puissant sur le spectateur.
Ainsi, à aucun moment, Lady Nazca ne cherche à devenir un film à message. Simplement d’offrir à une audience, certes avec l’appui d’authentiques décors étant au cœur d’histoire, une forme d’epic d’un classicisme tellement assumé qu’il en résulte une évidente qualité artistique.
Citant comme sources d’influence majeure des longs métrages importants tel que Walkabout de Nicolas Roeg ou Vanishing Point de Richard Sarafian (bien que ces incontournables restent malheureusement encore et toujours peu montrés aux nouvelles générations), Damien Dorsaz pourrait sans rougir rajouter à la liste David Lean, tant certains plans portent l’empreinte de Lawrence d’Arabie.
Parmi les influences du réalisateur, on note également la présence de Werner Herzog et son hallucinant Fizcarraldo. Sauf que là où le légendaire cinéaste allemand se plaisait à faire le portrait de « conquistadors de l’inutile », Damien Dorsaz dépeint de manière claire, au-delà du très beau portrait d’une personne obstinée au-delà du raisonnable (trait de caractère humain donnant souvent lieu à de très grands films), le parcours d’une femme ayant trouvé le vrai sens de son existence.
Grâce à son regard à la fois doux et déterminé qui capte admirablement la lumière, la comédienne Devrim Lingnau offre une incarnation éclatante et puissante de Maria Reiche. A tel point que cette comédienne allemande, encore peu connue du grand public, « bouffe littéralement l’écran » avec le risque d’effacer au passage ses pourtant excellents partenaires de jeu.
Un très joli film, qu’il serait d’ailleurs bienvenu de proposer pour des séances scolaires, tant il est évidement que les élèves ne pourraient en sortir autrement qu’enchantés.
Lady Nazca de Damien Dorsaz, avec Devrim Lingnau, Guillaume Gallienne, Olivia Ross, Marin Pumachapi, Javier Valdes, France/Allemagne, 1h39.
Chaque mois de décembre, je casse les bonbons à toute la famille avec mes sempiternels et incontournables films de Noël. Mais pas question pourtant de se fourvoyer avec des mélos larmoyants, aussi bons peuvent-ils être. L’idée étant plutôt de mettre l’accent sur des bobines idéales, que l’on peut regarder sans fin blottis sous une couverture, un verre de lait de poule à la main, et qui nous procure un authentique plaisir immédiat.
Passé le cap d’avoir revu John McClane sauver le Nakatomi Plaza (Piège de Cristal) et l’aéroport de Washington (58 Minutes pour vivre), assisté aux tribulations du Professeur Abronsius en Transylvanie (Le Bal des Vampires), aidé Richard Burton et Clint Eastwood à libérer un improbable général en Autriche (Quand les Aigles Attaquent) et vu Jacques Clouseau arborer un énième stupide déguisement dans un épisode de La Panthère Rose vient le moment du vrai incontournable. A savoir « Ze Ultimate X-Mas Movie Ever Made », le bien nommé Sapin a les Boules.
Troisième aventure de la famille Griswold, ce film à la traduction de titre française au moins aussi bonne que Les Dents de la Mer ou Les Griffes de la Nuit, Le Sapin a les Boules reste curieusement peu connu sur territoire francophone européen, alors qu’il est depuis des lustres passé au stade film-culte un peu partout sur la planète.
Découvert grâce à une VHS louée à l’automne 1990 chez Stolz Radio TV, illustre magasin delémontain ayant jadis servi d’authentique réseau social et aujourd’hui transformé en solarium impersonnel, Le Sapin a les Boules ne quitte plus aucun de mes Noëls depuis. Au point que je vais passer le cap de la 35ème vision d’ici quelques jours. Au grand dam de mes enfants qui, malgré leur crédulité naturelle vis-à-vis d’un père encore et toujours mort de rire devant les mésaventures hivernales de Clark Griswold, n’en peuvent objectivement plus.
Il y a quelques semaines, lors d’un dernier hommage rendu à un ami parti trop tôt, j’ai découvert, à mon grand étonnement, qu’il y avait un deuxième irréductible fan du Sapin a les Boules. Un autre aficionados de la famille Griswold qui, lui aussi, brisait les noix à toute la maison chaque mois de décembre venu. Bon pote de post-adolescence que je ne voyais malheureusement plus aussi souvent que je l’aurais voulu, Pascal aurait en toute logique dû être à mille lieues de cette futilité ricaine. Et pourtant.
Malgré le fait que cet irremplaçable camarade continuait à vouer un culte sans limite à des choses ultra pointues niveau musique et cinoche, son attachement inconditionnel au Sapin a les Boules démontre une chose évidente. A savoir que, contre vents et marées, les œuvres fédératrices existent. Et finalement, qu’elles soient hautement commerciales ou jugées œuvres d’auteur, ultra friquées ou totalement fauchées, récente ou du millénaire dernier, n’a aucune importance.
Bon… je m’en vais de ce pas m’envoyer pour la 35ème fois Le Sapin a les Boules. Si les conditions le permettaient, j’inviterais volontiers quelques septiques à la maison pour les convertir à ce passage obligé devenu pour moi, au-delà d’un incontournable de Noël, une sorte d’acte religieux. Béni sois-tu, Clark Griswold, de me permettre de passer, depuis plus de trois décennies, des fêtes de fin d’année aussi poilantes…
Texte originellement publié dans la presse romande en décembre 2020.
Ou voir le film ?
Le sapin a les boules est disponible en 4K UHD, Blu-ray et DVD chez Warner Home Video.
Durant la Seconde Guerre Mondiale, un commando britannique, dirigé par le major John Smith (Richard Burton) et le lieutenant Morris Schaffer (Clint Eastwood) est parachuté au cœur des alpes autrichiennes. Sa mission est de délivrer un général américain retenu prisonnier au Schloss Adler, un château servant quartier général pour les services secrets du Reich. Perché tel un nid d’aigles, la forteresse est qualifiée d’imprenable…
Quintessence du film d’aventure sur fond de Deuxième Guerre Mondiale, Quand les Aigles attaquent représente le chant du cygne d’un style né avec Le Pont de la Rivière Kwaï à la fin des années 1950, quand bien même si le film de David Lean ne repose pas directement sur une mission.
C’est d’ailleurs déjà Alistair MacLean qui finira d’amorcer ce sous-genre grâce à son ouvrage Les Canons de Navarone et l’adaptation cinématographique qui suivra, signée Jack Lee Thompson.
Durant les années 1960, un nombre important de grandes productions anglo-saxonnes joueront la carte de MacLean, avec toujours un schéma de base similaire. Si le deuxième conflit mondial reste présent en toile de fond, ce dernier ne doit jamais prendre le pas sur une intrigue d’aventure rondement menée et aux multiples rebondissements.
Suite au triomphe des Douze Salopards de Robert Aldrich (1967), qui reste encore à ce jour considéré comme le chef d’œuvre du genre (bien que l’on puisse légitimement lui en préférer d’autres), la Metro-Goldwyn-Mayer se décide rapidement à mettre en chantier une autre production similaire.
Alistair MacLean est donc engagé et a pour mission, sans mauvais jeu de mot, de pondre un récit du même acabit que celui des Canons de Navarone. Cas unique dans la carrière du romancier écossais, MacLean a écrit le livre et le scénario de Quand les Aigles Attaquent en même temps.
Tout comme dans Les Héros de Télémark d’Anthony Mann (1965), la toile de fond de Quand les Aigles Attaquent est située dans la neige. Hormis le fait de donner au métrage un visuel aux mêmes allures surréalistes que Le Bal des Vampires de Roman Polanski, ce choix renforce à l’évidence la qualité esthétique de l’ensemble.
Autre atout majeur de Quand les Aigles Attaquent : le château de Hohenwerfen, renommé dans le scénario Schloss Adler. Judicieusement utilisé, l’endroit donne immédiatement au spectateur une sensation d’insaisissable, comme si la mission pour laquelle les protagonistes envoyés sur place était d’emblée vouée à un échec quasi-certain.
Inexpérimenté en matière de très grosses productions au moment du tournage, Brian G. Hutton s’en sort avec les honneurs grâce à sa volonté de casser les codes des films antérieurs surfant sur la même vague. Propulsant le spectateur au cœur de l’action dès le générique, le réalisateur coupe la tête aux traditionnels et rébarbatifs préparatifs de mission.
Climax du métrage, une scène de téléphérique, montrant un affrontement entre Richard Burton et deux soldats allemands, semble avoir été très influencée par les aventures de James Bond, alors très en vogue au moment du tournage de Quand les Aigles Attaquent.
D’ailleurs, les répercutions vis-à-vis de ce moment de bravoure cinématographique seront immédiates : ayant appris qu’une telle scène serait présente dans Quand les Aigles attaquent, Albert R. Broccoli décide d’éliminer un passage similaire présent dans le scénario de Au Service Secret de Sa Majesté, sixième aventure de l’agent 007, tournée quelque mois après le film de Brian G. Hutton.
Détail amusant : au moment du tournage, le château de Hohenwerfen n’était pas encore relié par un téléphérique. Après avoir envisagé d’un installer un pour les besoins du film, la production préfère se déplace dans la station d’Ebensee pour tourner les plans dont elle a besoin, l’endroit étant nanti d’une ligne impressionnante reliant la vallée au sommet des pistes. L’histoire voudra pourtant qu’une ligne de télécabine, reliant le village de Werfen au château, soit construite quelques années plus tard, mais à l’opposé de celle visible dans le film.
Le concentré de scènes d’action réussies ponctuant Quand les Aigles attaquent permet au spectateur d’oublier des problèmes évident de scénario, à la fois alambiqué et par instant très confus, rendant carrément l’intrigue incohérente à mi-parcours.
Très significative de cet état de fait, la longue séquence précédent l’évasion du château, durant laquelle Richard Burton tente, via une joute verbale complexe, de savoir qui parmi les membres de son équipe sont des traîtres, reste un cas véritable casse-tête à vous donner la migraine, et sans pour autant avoir l’assurance d’en sortir avec une lueur de compréhension en sus.
Reste une véritable pépite du film populaire d’antan, un peu surannée certes mais sur laquelle le temps n’a que peu d’emprise. Un classique du genre, qu’il est toujours très agréable à visionner en période de fêtes de fin d’année.
Texte extrait du livre inachevé « Made on Location in Switzerland »
Où voir le film ?
Quand les Aigles attaquent est disponible en Blu-ray et DVD chez Warner Home Video.