GARANCE (Jeanne Herry, 2026)

Comédienne très investie, Garance (Adèle Exarchopoulos) court d’une scène à l’autre sans se décourager, malgré le fait qu’elle ne sera jamais une vedette reconnue. Venant de quitter son petit ami devenu au fil du temps un fardeau, cette jeune et vaillante femme vit à 200 à l’heure ; au point de ne pas s’apercevoir que son train de vie, fait de fêtes nocturnes et de représentations aux quatre coins de Paris, l’a petit à petit conduite à devenir accro à la boisson…

Le film aurait pu s’appeler Une jeune femme qui va bien. Pudique, Jeanne Herry a préféré donner le nom de son héroïne au film. Héroïne est vraiment le terme approprié, tant Garance parvient, tout comme ce fut le cas de Je verrai toujours vos visages, le précédent long métrage de la réalisatrice, à traiter d’un sujet grave avec une pudeur exceptionnelle.

La thématique des addictions est un sujet récurrent au cinéma, mais très rares sont les auteurs à avoir réussi à tirer leur épingle du jeu. C’est à l’évidence le cas ici. Avec grande intelligence, Jeanne Herry ne perd jamais de vue que Garance n’est à aucun moment une œuvre sur l’alcoolisme, mais bel et bien un film suivant le parcours, sur plusieurs années, d’un personnage puissant restant chaque instant le véritable sujet.

Sortant des sentiers battus, Garance ne nous montre pas le cheminement d’un personnage jusqu’à sa rédemption, mais se concentre sur la prise de conscience. A savoir le moment où Garance accepte le fait que l’attention qu’elle porte à son état de santé, de plus en plus chancelant, ne peut plus être différé même au lendemain.

L’autre aspect criant de vérité du film et à la fois peu abordé au cinéma est la mise en exergue par Jeanne Herry d’un alcoolisme au quotidien, principalement de convivialité, pouvant donc facilement être associé à quelque chose de normal. Une normalité évidemment biaisée dans les faits, mais que les apparences peuvent facilement endormir.

Evitant également toute forme de jugement, Garance pourrait, au vu de son incontestable force à rester à chaque instant loin d’une quelconque forme de pathos, devenir un cas d’école. A savoir une œuvre que l’on pourra voir accompagné d’une personne de notre entourage sur la pente glissante, sans que cela ne ressemble à un traquenard ou ne provoque une bien mal venue et inefficace leçon de morale. 

L’affirmation peut paraitre facile, voire « valise », mais il est pourtant clair qu’avec Garance, la toujours excellente Adèle Exarchopoulos tient le rôle de sa vie (ne serait-ce qu’à travers une courte séquence où la comédienne explique à des enfants les raisons qui l’on poussées à exercer ce métier, rarement récompensé à la hauteur de l’investissement). Aucun suspense donc concernant le César de la meilleure actrice qui sera décerné le 25 février prochain, même si je reste le pire pronostiqueur de l’univers…

Garance de Jeanne Herry, avec Adèle Exarchopoulos, Sara Giraudeau, Sarajeanne Brillaud, Anne Suarez, Jacques Vincey, Bruno Raffaelli, Jehnny Beth, France/Belgique, 1h55. Actuellement sur les écrans.

RESIDENT EVIL (Zach Cregger, 2026)

Coursier en milieu hospitalier, Bryan (Austin Abrams) accepte de faire des heures sup’ payées double pour livrer en urgence un colis à l’hôpital de Racoon City, ville dont l’accès en plein hiver est tout sauf une partie de plaisir. Mais les conditions météorologiques ne seront qu’un maigre obstacle face au cauchemar nocturne qui s’annonce, et dont le seul remède semble être dans la précieuse sacoche biologique que notre homme transporte…

Ceux qui me connaissent un tant soit peu savent que je ne suis pas un gamer. Autant dire que les rares transpositions cinématographiques de jeux vidéo que j’ai vues m’ont laissées de marbre. Mais y en a-t-il de franchement réussies ? Car même en parlant avec des joueurs invétérés, la réponse semble systématiquement se solder par la négative.

Autant dire que je n’avais aucune, mais alors aucune raison d’aller voir le nouveau reboot à la franchise Resident Evil. Ce n’est d’ailleurs que hier que j’ai réalisé que cette dernière comptait déjà sept opus. Mais quelle idée de se risquer, après avoir déjà subi l’année dernière le catastrophique Until Dawn, à aller voir cette nouvelle tentative ?

Le fait que Zach Cregger, réalisateur/auteur de Weapons, qui reste comme mon film préféré de 2025, aura suffi à titiller ma curiosité. Certes Barbarians, le premier film de Cregger, n’était pas une réussite totale, mais montrait déjà bien la capacité du jeune cinéaste à transcender les sempiternels codes du film de genre, avec la nuit en toile de fond constate de son œuvre émergente.

Bien m’en a pris, puisque Resident Evil, mouture 2026, soit pile 30 ans après la sortie du premier jeu vidéo, est jubilatoire. Inutile de me demander si ce métrage est meilleur que les précédents, dans la mesure où je n’en ai vu aucun. Pourtant, même sans comparaison, il parait évident que ce petit film, à la fois ultra gore et franchement fendard (si ! si !), est sans doute la première adaptation cinématographique d’un univers de « videogame » convaincante.

Reposant en grande partie sur les épaules d’Austin Abrams (le camé totalement cinglé de Weapons, c’était lui), le dernier métrage de Zach Cregger prouve qu’il est possible de créer un pont entre les gamers et les cinéphages, sans pour autant que ces derniers ne se sentent largués s’ils ne devaient jamais avoir tenu de joystick en main de leur vie.

Se permettant maints clins d’œil, de The Thing à Body Snatchers en passant par Die Hard, Resident Evil passe à la moulinette en moins de temps qu’il ne faut pour le dire une bonne poignée de films d’horreurs récents, du très sympathique Passenger au catastrophique Evil Dead Burn. Le tout avec panache, efficacité et modestie.

De quoi donner à réfléchir à propos de certains « nouveaux prodiges du cinéma d’horreur » (suivez mon regard…) dont les œuvres, mis à part de faire le buzz via les réseaux sociaux, ne sont rien d’autres que de microscopiques pétards détrempés. Très cool.

Resident Evil de Zach Cregger, avec Austin Abrams, Paul Walter Hauser, Kali Reis, Johnno Wilson, Zach Cherry, Etats-Unis/Allemagne, 1h33. Actuellement sur les écrans.

OPERATION FRERE CADET (O.K. CONNERY, Alberto De Martino, 1967)

Un agent important des services secrets de sa Majesté est assassiné à bord de son avion par une voiture télécommandée bourrée d’explosifs. En l’absence de leur meilleur élément, Miss Maxwell (Lois Maxwell) et le Commandant Cunningham (Bernard Lee) se décident à faire appel à son frère (Neil Connery).

Professeur Es Bullshit, grand spécialiste de l’hypnose doté d’une capacité hors norme pour lire sur les lèvres et accessoirement champion de tir à l’arc, ce Robin des Bois en blouse blanche semble l’homme idéal pour venir à bout d’une organisation criminelle prête à tout pour dominer le monde…

Dans le genre « concept à la con », on a rarement vu pire (ou mieux, c’est selon). Imaginez un peu : M et Moneypenny sont tellement dans la merde en l’absence de James Bond qu’il se décident non pas à faire appel à un membre de sa famille, mais au frère de l’acteur incarnant l’agent secret ! Oui je sais : dit comme ça, on a presque l’impression d’être dans le 114ème multiverse d’une production Marvel foireuse.

Tourné au moment où Sean Connery décide de raccrocher le costard de l’agent 007 alors que le Vieux Continent est en pleine vague « Eurospy », O.K. Connery aurait pu, si géré par autre chose que des incapables, devenir à la fois une parodie de haut vol doublé d’un très solide divertissement mémorable.

Mais en tentant simplement d’aligner un copié/collé scénaristique de la recette miracle instaurée par Harry Salzman et Albert Broccoli et en engageant une grosse poignée de comédiens vu dans les films officiels de la franchise (Daniela Bianchi, Bernard Lee, Lois Maxwell, Adolfo Celli, Anthony Dawson), Alberto De Martino en a oublié qu’un liant était nécessaire pour que la sauce prenne.

Comme ingrédient miracle, l’artisan transalpin dégaine sa grande idée : Neil Connery, effectivement frère cadet de Sean à la ville, plâtrier de métier, qui représente une ressemblance physique évidente avec son frangin, mais dont l’absence totale de charisme est flagrante à chaque plan du film.

Pourtant, à y regarder de très près et malgré des moyens limités, Opération Frère Cadet (aussi exploité sous le titre Opération Double 007) est visuellement très convaincant et le casting (mention spéciale à Daniela Bianchi, bien plus à l’aise ici quand dans Bons Baisers de Russie) fait très bien le job (sauf notre enclume centrale évidemment).

Aussi rythmé qu’un épisode de Maigret avec Jean Richard, O.K. Connery peut heureusement compter sur quelques éléments réjouissants, tels qu’une bande originale certes pas essentielles mais très bien balancée d’Ennio Morricone, ainsi qu’une bonne poignée de seconds couteaux parfaits en salopiauds de service. Frau Lotte Krayendorf n’a en effet rien à envie à cette chère Rosa Klebb…

Où voir le film ?

O.K. Connery est disponible en Blu-ray en Allemagne sous le titre Operation Kleiner Bruder. Pas de VF à l’horizon ni de sous-titres idoines. La simplicité du scénario, le prix du disque et le fait qu’il s’agisse à ce jour de la seule copie disponible à travers le globe devrait suffire à faire passer à la caisse les complétistes en matière d’Eurospy.

NEW YORK CONNECTION – FORT BRONX (NIGHT OF THE JUGGLER, Sidney J. Furie/Robert Butler, 1979)

Il y a une dizaine d’année, un bruit persistant avait circulé indiquant que la Fox travaillait à un projet de reboot à la franchise Die Hard, via un opus dont l’action se situerait à la fin des seventies. Connu sous les noms de codes Die Hard 0 et Die Hard 1979, ce projet proposait de suivre une enquête de John McClane alors que l’homme n’était qu’un jeune officier de police new yorkais. Donc avec un nouveau visage devant la caméra.

Loin d’être dénuée de sens, cette idée avait fait son bonhomme de chemin dans nos esprits. Ceci avant que le projet ne disparaisse tout bonnement des plannings du studio, laissant sur leur fin tous ceux qui allaient dorénavant devoir se contenter de fantasmer cette œuvre, subitement devenue imaginaire.

A la découverte de Night of the Juggler, film commencé par Sidney J. Furie – avant que le cinéaste confirmé ne quitte le tournage – et terminé à la hâte par Robert Butler – qui avait jusque-là surtout sévi au rayon des « live action movies » pour la firme Disney – le doute n’est pas possible : Die Hard 1979 existe… depuis 1979 !

Tourné dans les rues de la Grande Pomme a une époque où « la ville qui ne dort jamais » était encore un asile à ciel ouvert, New York Connection – Fort Bronx (titre français valise sans doute là pour semer la confusion avec l’excellent Fort Apache The Bronx avec Paul Newman, sorti à la même époque) à un côté brut, sec et expéditif qui n’est pas sans rappeler Une journée en enfer, troisième opus de la saga dans lequel, justement, John McTiernan s’amusait à casser les codes que lui-même avait instaurés avec un métrage répondant quasiment en tous points au film de Furie/Butler.

A une exception près : tandis que Die Hard with a vengeance recréait, du moins partiellement, une ambiance hostile à certaines rues de New York, Night of the Juggler a réellement été tourné au moment où la ville était en pleine mutation. Les quartiers en forme de terrain vague et les peep-shows visibles dans le film sont donc tout sauf des décors de cinéma (tout comme la présence de Sharon Mitchell au générique).

En allant plus loin, on peut également trouver des similitudes troublantes entre le présent ouvrage et un autre ayant marqué un tournant dans la perception du film d’action au milieu des années 1980, qui quittait enfin de registre « monomaniaque gros bras » pour devenir moins sérieux.

Visez un peu : Night of the Juggler raconte comme par hasard l’histoire du kidnapping d’une fillette frisée et affublée d’une salopette. Mais plutôt que d’attendre une potentielle action de la police, son baroudeur de père – « retraité » des forces de l’ordre – court-circuite le bon sens et fait tout péter pour la retrouver. Pour se faire, il va spontanément être aidé par une jeune et jolie jeune femme issue d’une minorité ethnique. Ca ne vous dit rien ?

Si doute encore il y a, enfonçons un peu le clou : la scène finale, en forme d’affrontement musclé entre le héros et le vilain de service, se déroule dans un sous-sol bourré de tuyaux crachant leur vapeur de toute part. Vous y êtes ? Oui oui :  vous venez de mettre à jour l’un des plus évidents cas de plagiat – pourtant resté sous couvert jusqu’à aujourd’hui – de l’histoire du cinéma.

Quand on sait que le film en question, bien plus célébré que cet excellent New York Connection, a vu sa potentielle séquelle devenir par la force des choses Piège de cristal, un hasard ou une même coïncidence ne peuvent objectivement plus faire partie de l’équation.

Où voir le film ?

New York Juggler – Fort Bronx est disponible en combo limité Blu-ray+DVD-livret chez Sidonis. Si une partie des suppléments présent sur les éditions 4K anglo-saxonne ont disparu (en même temps que le disque UHD), on mentionnera en sus une intervention d’Olivier Père, toujours aussi neurasthénique dans la forme, mais dont le propos est, comme très souvent, passionnant et à la portée de tous.

La question musicale à 1000 balles

Outre une bande originale signée par Artie Kane, compositeur ayant surtout œuvré pour la télévision, New York Connection est rythmé au son d’une bombe disco de très haut vol, que l’on entend à deux reprises durant le film.

Or, chose totalement incroyable et pourtant vraie, Night Juggler (puisque cela doit en toute logique être le titre du morceau) n’est pas crédité au générique de fin du long métrage ! Même l’application Shazam, pourtant redoutable, y perd son latin. Inutile donc d’espérer trouver cette tuerie sur un quelconque disque. Une vraie énigme.

LE CHIEN DES BASKERVILLE (THE HOUND OF THE BASKERVILLES, Terence Fisher, 1959)

Sir Charles Baskerville est retrouvé mort aux portes de Darmootor, sa demeure située en plein au cœur de la lande Ecossaise. Henry (Christopher Lee), son neveu et dernier héritier de la famille, fait appel à Sherlock Holmes (Peter Cushing) pour tenter mettre en lumière les circonstances de la mort de son oncle, vraisemblablement victime d’une malédiction familiale s’acharnant sur tous les descendant des Baskerville…

Au milieu des années 1950, la firme Hammer, née une quinzaine d’années plus tôt et qui produisait principalement jusque-là des films d’aventures, est moribonde. Dans un dernier élan avant un dépôt de bilan évident, Michael Carreras et Anthony Hinds, enfants des créateurs historiques de la Hammer, se décident à jouer leur dernière carte : reprendre les figures de bestiaire ayant fait la gloire du studio Universal au début des années 1930 en les modernisant.

Plus question ici d’œuvres en noir/blanc et de comédiens plaqués dans des costumes parfois risibles. Tout sera dorénavant placé sous le signe flamboyant de la couleur : le contraste par exemple entre les teintes saturées de rouge (pour le sang, forcément prédominant, même si volontairement peu réaliste) et le vert (soulignant à la fois étrange et l’inconnu pouvant surgir à tout moment d’un élément naturel), devient un élément incontournable.

Essentiellement tournés en studio, les productions Hammer se forgent dès lors presque inconsciemment un esthétisme unique, bien que souvent imité (la figure du gothique italien, dominée par le cinéaste Mario Bava dans les années 1960, ne fera que grossir le trait de tout ce que la Hammer avait déjà mis en place une décennie plus tôt). Ceci sans oublier la figure d’une héroïne systémique ultrasexuée, parfaite victime désignée ou irrésistible ange de la mort, dernier élément incontournable de la « patine Hammer ».

En l’espace de trois long-métrages produit en deux petites années (Frankenstein s’est échappé, Le cauchemar de Dracula, La malédiction des Pharaons), la Hammer renait de ses cendres grâce au talent hors pair de Terence Fisher, jusque-là honnête artisan du cinéma britannique, qui devient dès lors la personne que l’on associe en premier lieu encore aujourd’hui avec le cinéma d’horreur britannique.

Un cinéma qui fera les belles heures des salles de quartiers et autres drive-in du monde entier pour une quinzaine d’années (jusqu’à l’arrivée de La nuit des Morts-Vivants de George Romero, détonateur d’un nouvel élan mondial du cinéma horrifique encrée dans le contemporain).

Cherchant ici à se diversifier, Carreras et Hinds mettent en chantier en 1958 la production du Chien des Baskeville, toujours avec Fisher à la réalisation et le tandem Peter Cushing/Christopher Lee devant la caméra. Le chien des Baskeville devait être la première d’une longue série d’adaptation de Conan Doyle pour le compte de la Hammer.

Problème : le film est un semi-échec public. Après les trois métrages fondateurs du studio, mettant ouvertement l’accent sur une forme de racolage artistique de haut vol, cette « simple histoire policière » ne faisant à aucun moment appel au fantastique et/ou à l’horreur déçoit le public, qui ne se retrouve pas dans le film, alors que tous les éléments propres aux productions Hammer sont pourtant ici bien présents.

Il est d’ailleurs évident que le manichéisme renforcé de l’intrigue du film, ne permettant jamais à spectateur de douter des intentions des différents protagonistes de l’intrigue (de la figure ignoble de Sir Hugo dans l’introduction du film au changement de paternité du personnage de Cecile Stapleton) et les différences évidentes avec le récit original (il n’est à aucun moment du livre question d’une séquence située dans une mine abandonnée) sont là dans l’unique but de sceller définitivement la volonté d’un studio à se créer une identité propre. Une sorte de patte, qui fera qu’un film de la Hammer sera, dès le début des années 1960, reconnaissable en une fraction de secondes.

Parmi les nombreuses tentatives d’imitation de la Hammer, on notera l’existence d’un authentique plagiat du film de Terence Fisher, sans que le nom de Conan Doyle n’apparaisse à son générique : La portrait maléfique, réalisé en 1973 par Roy Ward Baker (réalisateur à qui l’on doit certaines des œuvres les plus transgressives du studio) pour le compte de la film Amicus (firme principale concurrente de la Hammer) et mettant en scène, comme par hasard, un certain Peter Cushing…

Où voir le film ?

Le chien des Baskerville est disponible et Blu-ray et DVD auprès de l’éditeur BQHL. Il est à signaler qu’une précédente édition, sortie en 2016 sous la bannière de L’Atelier d’Image avec un visuel plus réussi et un petit livret en prime, contenait d’avantages de suppléments, qui plus est beaucoup plus pertinents. Cette édition de référence est encore facilement dénichable sur le marché de l’occasion.

L’INCONNUE (Arthur Harari, 2026)

Très introverti, David Zimmerman (Niels Schneider) est photographe, mais personne ne le sait. Alors qu’il ne sort presque jamais de chez lui, des amis le persuadent de les suivre dans une fête mouvementée. Il y repère une femme (Léa Seydoux) dans la foule, ne peut en détacher le regard, la suit et a une relation sexuelle avec elle. Quelques heures plus tard, David se réveille dans le corps de l’inconnue…

Depuis quelque temps, bon nombre de monteurs de cinéma américain, le vétéran Paul Hirsch en tête, arborent une casquette avec le slogan « make movies shorter ». Derrière cette micro-phrase se cache un réel problème : les films sont majoritairement devenus inutilement longs.

La faute d’un côté à la disparition de producteurs à l’ancienne n’hésitant pas à renvoyer les cinéastes en salle de montage avec le mot d’ordre clair de raccourcir leur métrage, de l’autre une opération purement mercantile, obligeant les exploitants de salles à monopoliser plus d’une salle pour un seul film s’ils souhaitent faire plus de deux projections par jour.

En regardant la durée des 22 métrages sélectionnés au dernier Festival de Cannes, on constate que 12 d’entre eux, soit plus de la moitié, ont une durée dépassant les deux heures, la Palme de la longévité pharaonique revenant à Soudain de Ryūsuke Hamaguchi (3h16 tout de même).

Sans coller parfaitement à l’adage du long métrage qui gagnerait en qualité si ramené à une durée standard, fort est à parier que L’inconnue d’Arthur Harari (Diamant noir) augmenterait en intensité si raccourci de 30 minutes. Alors oui, ce film rangé au rang « fantastique réaliste » (on n’arrête vraiment pas le progrès au niveau termes hipster à deux balles) joue justement sur son atmosphère. Mais la laborieuse mise en place de l’intrigue, menant simplement au terme du synopsis, aurait peut-être mérité un bon coup de ciseaux.

C’est d’autant plus rageant que la suite de cette Inconnue est de très bonne facture. Si le fond de l’intrigue, opposant un quidam à un événement improbable qui le dépasse totalement, lorgne du côté de Vincent doit mourir de Stéphan Castang (le cinéaste fait d’ailleurs une apparition éclair dans le film), le traitement très original de cette histoire d’inversion multiple d’identités, bien que casse-gueule, retombe admirablement sur ses pattes.

Vendu sur une référence à Anatomie d’une chute, Arthur Harari étant le scénariste du film de Justine Triet (et, instant People, son compagnon dans la vie), L’inconnue n’est clairement pas destiné au même public. Les personnes ouvertes à la possibilité d’aborder une thématique fantastique en sortant du carcan habituel devraient de leur côté y trouver leur compte. A condition de savoir que le film devient bien meilleur une fois sa toile de fond posée.

L’inconnue d’Arthur Harari, avec Léa Seydoux, Niels Schneider, Valérie Dreville, Lilith Grasmug, France/Italie, 2026,2h19.

LA FIN D’OAK STREET (THE END OF OAK STREET, David Robert Mitchell, 2026)

1982. Après un mystérieux événement cosmique, le quartier d’Oak Street est arraché à sa banlieue et transporté dans un lieu inconnu. Une famille y résidant découvre rapidement que sa survie même va dépendre de sa capacité à rester unie pour naviguer dans un environnement désormais méconnaissable et franchement hostile…

Une bande annonce qui fait craindre le pire, un réalisateur à la filmographie éparse, des retours plus que négatif : rien ne m’engageait à me risquer à la vision de La fin d’Oak Street, dernier long métrage de David Robert Mitchell qui, après un petit film d’horreur surcoté (It Follows, 2018) et une œuvre ambitieuse bien que peu digeste ayant ravi à l’époque toute l’intelligentsia branchouille (Under the Silver Lake, 2018), voilà presque une décennie que ce discret cinéaste au parcours étonnant était aux abonnés absents.

Encore plus étonnant lorsqu’on apprit que cet homme de cinéma définitivement rangé par la même intelligentsia pédante au registre « auteur » allait signer un métrage plus proche d’un blockbuster que d’une œuvre sélectionnée pour la Palme d’Or (ce qui fut le cas, on ne sait trop par quel miracle, de son avant-dernier film).

C’est donc à reculons que je me suis risqué à la projection d’Oak Street. Et là, patatras : je me retrouve dès les premières minutes face à tout, sauf ce à quoi je m’attendais. A savoir un film à la mise en scène ultra-maitrisée (une séquence de dialogue entre les quatre protagonistes principaux, fait de plans ultra-rapproché de profil en contrepoint d’un interlocuteur, est digne d’un cours de cinéma), un scénario faisant certes appel à la nostalgie du gamin des eighties que je suis mais bien torché, des effets spéciaux très convaincants et servi par un quatuor de comédiens parfaits dans leurs rôles. Et surtout, ô miracle, un film court (moins de 100 minutes) avec un début, un milieu et une conclusion maligne.

Produit par J.J. Abrams, La fin d’Oak Street n’est pas sans rappeler l’excellent Super 8. Donc les productions Spielberg des années 80 chères à mon cœur. Alors oui, vous me direz : à quoi bon nous faire une énième variation sur ce qu’on connait déjà ? Alors oui, la famille au centre des hostilités est au bord du divorce et se retrouvera réunie grâce à l’aventure qu’ils vont traverser. Oui, on y voit des gamins rouler à vélo. Oui, les dinosaures au cinéma, on en a marre. Et oui, Ewan McGregor porte une moumoute qui se voit à des kilomètres.

Sans renouveler quoique ce soit, David Robert Mitchell parvient ici à faire tout ce que Stranger Things et Jurassic World ne parviennent même pas à effleurir : divertir sans temps mort, en restant centré à chaque instant sur une intrigue unique, sans nous laisser une hypothétique porte ouverte à le potentielles déclinaisons futures et, chose devenue extrêmement rare, avec du mordant.

Bien plus méchant qu’il n’y parait, flippant juste ce qu’il faut pour ne pas terroriser vos kids et réservant son lot de « jump scare » quasiment impossible à détecter, La fin d’Oak Street est donc le film que l’on attendait pas du tout, mais qu’on est ravi d’avoir découvert.

La fin d’Oak Street de David Robert Mitchell, avec Anna Hathaway, Ewan McGregor, Maisy Stella, Christian Convery, P.J. Byrne, Etats-Unis/Canada, 2026, 1h39.

DERNIER ÉTÉ (LAST SUMMER, Frank Perry, 1969)

Dan (Bruce Davison) et Peter (Richard Thomas), deux adolescents en vacances à Fire Island, se lient d’amitié avec Sandy (Barbara Hershey), une jeune femme rencontrée sur la plage alors qu’elle tentait de voler au secours d’une mouette blessée.

Rapidement devenus inséparables, les trois teenagers passeront le plus clair de leur été ensemble. Mais l’arrivée de Rhoda (Catherine Burns), une jeune fille introvertie, va rapidement mettre à mal l’équilibre déjà fragile d’un trio en manque de repères, car sans cadre familial défini…

En jetant un rapide coup d’œil à la biographie du scénariste Larry Karaszewski (Ed Wood, Larry Flynt, Big Eyes, Chair de poule), il n’est fait à aucun moment fait mention du film Last Summer de Frank Perry. Normal : l’homme n’est aucunement lié à la production de ce long métrage, jusqu’ici considéré comme définitivement perdu. Sauf que.

Marqué à jamais par ce film qu’il a découvert en salle lors de sa sortie alors qu’il était très jeune, Karaszewski n’a cessé depuis de tenter reconstituer le puzzle d’un métrage dont toutes les copies semblaient avoir été détruite.

Bien que présent aux Oscars dans une catégorie « meilleur second rôle féminin » pour Catherine Burns (la comédienne repartira bredouille alors qu’elle aurait largement mérité la statuette atterrie dans les mains de Goldie Hawn), également classé X par la MPAA, Last Summer n’aura malheureusement pas droit à la même postérité que Midnight Cowboy de John Schlesinger, autre film indépendant ayant lui aussi atterri dans cette catégorie maudite, et qui raflera toutes les statuettes cette année-là.

Rapidement amputé de nombreux plans et courtent séquences lui permettant de quitter le X pour la catégorie R (permettant aux spectateurs de plus de 17 ans d’entrer en salle), le film de Frank Perry sera charcuté une nouvelle fois pour son passage à la télévision, ne laissant de l’œuvre originale plus qu’un semblant du drame trouble qu’il était à l’origine.

Tel Indiana Jones, Larry Karaszewski a passé les dernières décennies à chercher une copie complète du film tel que présenté dans les cinémas lors de sa sortie. Impossible à restaurer depuis les négatifs originaux, la dernière bobine restant impossible à localiser (la « Reel 5 » du film étant celle qui a la plus été sujette à des coupes), les rares spectateurs ayant pu voir Last Summer jusqu’ici avait dû se contenter d’une copie intégrale 16 mm passablement ternie par le temps ou de VHS frelatées et incomplètes.

Le miracle arrive en juin 2025 : alors qu’il était sur le point de rendre les armes, Karaszewski découvre une copie 35 mm du film, intégrale et miraculeusement très bien conservée dans les archives du British Film Institute. De là à convaincre Warner, aujourd’hui détentrice des droits de Last Summer, d’entamer un gros travail de restauration, il n’y avait qu’un pas.

Longtemps fantasmé, Last Summer est donc enfin visible. Si la joie est évidemment au rendez-vous, le mythe du film perdu biaise à peine notre sentiment après la vision du film de Frank Perry, tant ce dernier est déstabilisant.

Ne cherchant à aucun moment à se positionner face aux actes des protagonistes, le réalisateur de The Swimmer livre ici une œuvre brute, amorale, qui tranche clairement avec notre époque. Un positionnement renforçant à coup-sûr l’impact émotionnel que cette rareté aura sur le spectateur. Un grande, très grande surprise.

Où voir le film ?

Last Summer est disponible en Blu-ray dans la collection Warner Archive. Si comme à l’accoutumée le disque est dénué d’une quelconque option française, on notera, chose rare dans la série, la présence de bonus tournés pour l’occasion, ainsi qu’un livret et un étui cartonné (« slipcover » pour les initiés), d’ordinaire réservé aux éditions 4K.

Même si la jaquette ne le mentionne pas, il est important de signaler un décrochement qualitatif sur les 20 dernières minutes du film, qui s’explique facilement, les 4 premières bobines ayant été restaurées à partir du négatif original alors que la dernière provient de la copie 35 mm miraculeusement retrouvée au BFI.

LES TITANS (ARRIVANO I TITANI, Duccio Tessari, 1962)

Dans la Grèce antique, Cadmus (Pedro Armendariz), roi de Crête, s’autoproclame dieu et bannit toute autre forme de religion. Il provoque la colère de Zeus, qui décide de le punir en armant Kryos (Giuliano Gemma), le chef des titans : le dieu grec lui promet que ses frères, enfermés aux Enfers, seront libérés s’il mène à bien sa tâche…

Les péplums et moi, ça fait quatre. Au point même que je n’ai jamais vu Le colosse de Rhodes de Sergio Leone et que je le vive très bien. Autant dire que les très nombreuses productions italiennes du genre, quand bien même ces dernières sont signées par Mario Bava, risquent fort de rester encore longtemps au rayon des prévisions hypothétiques, niveau visionnage.

Je n’étais donc pas prédisposé outre mesure à m’infliger Les titans de Duccio Tessari, si ce n’est grâce à la présente de Giuliano Gemma à son générique. Suis-je ultra fan du comédien transalpin ? Pas plus que d’un autre, mais il faut bien avouer que depuis qu’un pizzaiolo fribourgeois fort recommandable me surnomme comme tel, j’ai une légère tendance à laisser guider ma cinéphilie en fonction de sa présence au générique d’un métrage.

Dans le cas présent, j’ai très bien fait, tant ces Titans ne se prennent pas deux secondes au sérieux. C’est bien simple : si ce film-là était signé par Mel Brooks (d’ailleurs responsable de la bande annonce américaine du film), Woody Allen ou les frères ZAZ, fort est à parier qu’on en aurait entendu parler bien avant aujourd’hui.

Co-production franco-italienne au tournage rocambolesque, entre les frasques de Pedro Armendariz en pleine crise de mégalomanie et l’appendicite – non opérée afin de ne pas retarder le tournage – du culturiste guadeloupéen Serge Nubret, c’est toute l’histoire des cinémas de quartier qui est bel et bien condensé dans le film de Tessari.

OVNI n’ayant pas grand-chose à envier au bien plus célébré Forum en folie de Richard Lester (qui pourrait bien pointer le bout de son nez chez Rimini un de ces quatre, tant cette drôlerie est en phase avec la ligne éditoriale de l’éditeur), Les titans est donc le film idéal pour en finir (ou se réconcilier, au choix) avec le péplum.

Où voir le film ?

Comme toujours, Rimini cible très bien les personnes présentes dans les bonus de ses éditions. Se côtoient ici Stéphane Lacombe pour une exposé très détaillé sur le film, Laurent Aknin, qui commence gentiment à se mettre en scène de manière rigolote et décomplexée tout en gardant un propos passionnant, et Ariane Mnouchkine, qui fut jadis stagiaire sur le film à la manière d’un job d’été.

Dommage que la présente édition n’inclue pas le doublage anglais du film, vraisemblablement chapeautée par Mel Brooks, qui en rajoute une belle couche, niveau parodique.

LE TUEUR FRAPPE TROIS FOIS (LA MORTE NON HA SESSO, Massimo Dallamano, 1968)

Enquêtant sur un vaste trafic de drogue, l’inspecteur Franz Bulon (John Mills) voit tous les témoins potentiels assassinés par un mystérieux tueur qu’il ne parvient pas à arrêter. En parallèle de son enquête, Belon soupçonne sa femme Lisa (Luciana Paluzzi) de le tromper. D’une jalousie maladive, l’homme de loi va se corrompre en mettant la main dans un terrible engrenage…

Vendu comme un giallo, plus proche en définitive du krimi, Le tueur frappe trois fois tire sa principale influence d’Outre-Atlantique. Plus précisément au cœur d’un polar sec, sorti sur les écrans la même année : Le détective de Gordon Douglas.

Mettant en scène Frank Sinatra, le film est resté dans les mémoires pour une raison indirecte : le personnage principal, du moins sous sa forme littéraire, est le même qui mènera la vie dure, 20 ans plus tard, à une bande de terroriste un soir de Noël au cœur d’un gratte-ciel !

Bien moins énervé à l’aube des années 1970, celui qui ne s’appelait pas encore John McClane devait en effet mener de front une enquête complexe, typique du film néo-noir alors en pleins balbutiements, tout en tentant de tenir tête à son épouse fragile, atteinte de nymphomanie.

Le détective étant sorti quelques mois avant le film de Dallamano, les artisans italiens travaillant à la vitesse de l’éclair et ayant pour coutume de singer tout ce qui marchait aux States, on peut donc légitimement en déduire qu’une influence directe existe entre les deux films.

Côté casting, le vétéran John Mills (Les Robinsons des Mers du Sud) porte le film sur ses épaules et, sans mauvais amalgame, son physique vieillissant colle parfaitement au personnage du flic mariée à une épouse bien trop jeune et jolie pour lui être parfaitement fidèle (Luciana Paluzzi rescapée de Thunderball).

Côté salopiaud de première, l’autrichien Robert Hoffman (Services spéciaux – Division K) faisait ici ses premiers pas transalpins et rejoignait le gang des bellâtres étrangers modulables au service du cinéma de genre italien, tels que Jean Sorel, Luc Merenda ou George Hilton.

Une authentique curiosité, qui ravira à coup sûr les amateurs de cinéma bis européen des grandes années.

Où voir le film ?

Intégrant le très belle collection Angoisses de l’éditeur Rimini, ce film à la frontière des genres voit débarquer Stéphane Lacombe, responsable éditorial de l’éditeur Frenezy, pour une longue présentation très détaillée. Un nouveau visage donc, qui passe aujourd’hui sous la lumière des projecteurs. Et c’est tant mieux.