ENTRE LE CIEL ET L’ENFER (TENGOKU TO JOGOKU, Akira Kurosawa, 1963)

Kingo Gondo (Toshiro Mifune), homme d’affaires intraitable de Yokohama, reçoit un coup de fil inquiétant lui annonçant que son fils a été enlevé. Afin de le libérer, le puissant magnat doit réunir une somme exorbitante exigée par le ravisseur. Somme qui le mettrait, lui et son entreprise, en faillite. Très rapidement, Gondo comprend que ce n’est pas son fils qui a été kidnappé, mais celui de son chauffeur…

Kurosawa et moi, on est à la base pas très copains. La faute à ma mère – encore elle – qui m’avait obligé (si ! si !) en 1985 à aller voir Ran en salle. Accompagné par mon fidèle pote Antoine Droux, qui ne devait pas totalement comprendre dans quelle galère je l’embarquais, j’ai donc subi ce « chef d’œuvre » du haut de mes 11 ans.

Mal assis durant 160 minutes au cinéma « La Grange » de Delémont, nous avons, mon camarade et moi-même, expérimenté ce dimanche après-midi-là le concept de la « dilatation du temps ». Une expérience qui avait aussi clairement défini une forme de limite à ce que j’étais prêt à m’infliger comme souffrance volontaire.

Inutile de dire que ma chère maman n’a jamais vu Ran, mais l’idée que son rejeton l’ait fait à sa place devait suffire à combler une forme de prétention intellectuelle en carton, tout en la dédouanant d’une quelconque obligation. La belle affaire donc.

J’avoue donc n’avoir pas particulièrement insisté avec Kurosawa. Oui, j’ai vu Rashomon dans un cinéclub scolaire, qui m’a surtout laissé l’impression d’avoir assisté au coup d’essai d’une nouvelle forme narrative cinématographique. Oui, je me suis promis de regarder un jour Les 7 samouraïs dans la mesure où je ne cesse, depuis 40 ans, de vanter les mérites de sa copie ricaine, signée par John Sturges.

Cela fait donc des années que je repousse la vision de Entre le ciel et l’enfer. Ceci malgré le fait que maints cinéastes recommandables ne manquent jamais une occasion de vanter les infinis mérites de ce film noir, considéré comme une véritable œuvre-modèle narrative de tout ce que le polar allait devenir ensuite.

Certains me regarderont avec un œil accusateur, façon « mais c’est qui ce pseudo cinéphile à la gomme ? ». J’avoue que je m’en fous complètement, dans la mesure où, partant du principe que certaines œuvres ne peuvent être pleinement appréciées que si abordées au bon moment de notre existence, j’ai bien fait d’attendre. Et quel bonheur de pouvoir encore vivre, à 53 ans, une expérience telle que la découverte d’un film de cette ampleur : à la fois narrativement très simple, mais donc intensité faussement superficielle est très difficile à atteindre sur un écran.

Je n’aime pas beaucoup la qualification de chef d’œuvre. Dans le cas présent, je comprends à la fois pourquoi certaines personnes le considère comme tel et saisi la raison de l’amour sans limite de ce film de Kurosawa-là, bien qu’à 100 lieues de son cinéma chevaleresque, dans le cœur de réalisateurs contemporains tels que Martin Scorsese et Bong Joon-ho, tant leur cinéma respire le même oxygène que Entre le ciel et l’enfer.

L’héritage du film est également flagrant dans le parcours d’autres cinéastes. Que ce soit chez Richard Brooks, dont la scène finale de In Cold Blood est une révérence flagrante au film de Kurosawa, Steven Spielberg, qui piquait au cinéaste japonais une astuce de mise en couleur dans La liste de Schindler, Henri Verneuil qui s’inspirait largement de la méthodologie policière du film pour Peur sur la ville ou Wong Kar-wai, qui s’appropriera le concept des verres solaires comme sa propre marque de fabrique. Un film qui gagne en qualité plus on y pense. A voir et à revoir sans fin donc.

Où voir le film ?

Entre le ciel et l’enfer vient de rejoindre la prestigieuse collection « Les éditions prestiges limitées » (EPL pour les intimes) de Carlotta film afin, au programme, le 4K UHD et le Blu-ray du film (reprenant l’intégralité des bonus présents sur la précédente édition et en y intégrant un nouveau module), un jeu de photo, une affiche, un sticker et un marque page. De tout pour un prix pas plus élevé que n’importe quel combo 4K+Blu-ray d’autres éditeurs.

Si l’image est sans surprise d’une qualité exceptionnelle, il est important de relever le travail de restauration effectué sur le son, en particulier la bande originale du film, qui ressort magnifiquement ici.

30 MINUTES DE SURSIS (THE SLENDER THREAD, Sydney Pollack, 1965)

Etudiant à psychologie à l’Université de Seattle, Alan (Sidney Poitier) est bénévole à ses heures perdues dans un centre d’appels téléphoniques d’urgence. Lors d’une soirée de permanence, il reçoit l’appel d’une femme (Anne Bancroft), qui souhaite parler à quelqu’un avant de mourir. Elle vient en effet d’absorber une dose massive de barbituriques afin d’en finir avec la vie…

Premier long métrage pour le grand écran de Sidney Pollack après des années passées à la télévision, 30 minutes de sursis était clairement le grand absent, au rayon éditorial, de la filmographie du réalisateur des 3 jours du Condor. Aucune édition recensée sur le Vieux Continent pour ce petit thriller en forme de huis-clos éprouvant. Même pas une bonne vieille VHS à l’époque du vidéoclub.

Tourné avec peu de moyen, une équipe restreinte et des décors limités, The Slender Thread apparait immédiatement comme une sorte de mise à l’épreuve pour un futur cinéaste. Une manière pour un grand studio, en l’occurrence ici la Paramount, de voir que ce Pollack avait dans le ventre.

Plus qu’un simple coup d’essai, ce premier long métrage est, sans exagération aucune et au vu des contraintes auxquelles Sydney Pollack fut soumis, un véritable coup de maître. Sans jamais réunis ses deux protagonistes dans le même champ et sans aucun artifice de mise en scène (on aurait tout à fait pu imaginer le réalisateur utiliser le split-screen pour se simplifier la vie), Pollack parvient ici à créer une véritable symbiose entre Sidney Poitier et Anne Bancroft.

Si la première partie du film reste centrée sur deux personnes se parlant par téléphone interposé, la seconde se permet un changement de ton en ouvrant le récit à d’autres perspectives narratives. Utilisant par parcimonie le flashback, Sydney Pollack marque déjà ici de sa patte inimitable un récit à la base policier d’une touche mélodramatique. Celle-là même qui ponctuera l’entier de sa filmographie.

Une courte séquence située en bord de mer, mettant en scène Anne Bancroft et des enfants, anticipe de manière évidente, même si la chose est inconscience, le ton de On achève bien les chevaux, assurément que chef d’œuvre de Pollack, tourné quatre ans plus tard.

Une pièce de puzzle jusqu’ici manquante, qui nous éclaire en filigrane sur la future carrière impeccable de celui qui reste encore et toujours le réalisateur le plus sous-estimé du cinéma américain.

Où voir le film ?

30 minutes de sursis est disponible en Blu-ray ou DVD chez Rimini Editions.

Chapeau bas à l’éditeur d’avoir exhumé cette ultra-rareté sur territoire francophone, qui plus est nanti de son excellent doublage d’époque et dans une copie tellement resplendissante que l’on peut même apercevoir quelques cheveux sur la tête de Telly Savalas.

La bande son accompagnant votre lecture

La très hétéroclite bande originale du film, signée par Quincy Jones à une époque où le jazzman n’a pas encore fait toutes ses preuves pour le grand écran, fait office de machine à remonter le temps, comme si vous étiez propulsés à Seattle au milieu des années 1960 :

LA DISPARITION DE JOSEF MENGELE (DAS VERSCHWINDEN DES JOSEF MENGELE, Kirill Serbrennikov, 2025)

Buenos Aires, 1956 : Josef Mengele (August Diehl), médecin et criminel de guerre, vit dans la clandestinité. Bien que toléré par les autorités locales, la pression se fait de plus en plus sentir autour de lui. Lorsqu’Adolf Eichmann est arrêté, celui que l’on surnommait « l’ange de la mort » se réfugie au Brésil où il recevra, jusqu’à la fin de sa vie, le soutien financier de sa famille…

Ceux qui me connaisse un tant soit peu savent que je ne peux résister à m’enquiller tous les thrillers possibles et imaginables concernant de près ou de loin la traque de nazis. Sans doute un effet domino persistant datant du jour ou ma chère et tendre mère, très pointilleuses sur de nombreux points absurdes mais qui ne manquait jamais une occasion de me montrer des « intrigues qui font peur », m’avait posé devant Marathon Man.

L’arrivée dans nos vidéoclubs (les anciens comprendront la métaphore) de La disparition de Josef Mengele ne pouvait donc d’attirer mon attention. Surtout après avoir constaté que Télérama, Les Inrocks et Libération conchiaient le film de Kirill Serbrennikov (rien de contestataire là-dedans. Juste une aversion de plus en plus viscérale pour l’arrogance intellectuelle).

On reproche beaucoup au film sa pseudo-complaisance avec Josef Mengele. Personnellement, je n’y pas vu une once de « bienveillance » face au monstre d’Auschwitz. Juste une manière autre de démontrer par A+B que, même si l’homme n’a jamais été inquiété par la justice des hommes, Mengele aura fini par s’inquiéter tout seul.

Tel un boomerang qui finit toujours par arriver – sans mauvais jeu de mots – dans les dents de celui qui l’envoie, La disparition de Josef Mengele dépeint le portrait pathétique d’un être encore et toujours odieux, totalement paranoïaque, incapable d’exercer la moindre remise en question face à ce qui n’était pour lui que son « travail », mais dont l’existence en fuite perpétuelle n’affiche même plus l’ombre de ce qu’il considérait comme de la « superbe » pendant la guerre.

Suivant une narration multipliant les flashback et flashforwards, le film de Kirill Serbrennikov se permet également de court-circuiter maints épisodes de la vie fugitive de Mengele, obligeant du même coup le spectateur à poursuivre l’expérience au-delà du générique de fin afin de combler les trous.

On a aussi beaucoup reproché à Serbrennikov l’image bien trop clipée de son film au regard du sujet. Un peu comme si une belle photographie noir/blanc n’était réservée qu’à des œuvres n’abordant ni de près ni de loin une quelconque forme de vérité historique.

Le réalisateur va d’ailleurs jusqu’à nantir, outrage suprême pour l’intelligentsia, son métrage d’une séquence en couleur comme pour inverser la logique des choses, le présent étant généralement montré en couleur au cinéma tandis que le passé se contente de nuances entre le gris clair et le gris foncé.

Au-delà de surprendre le spectateur au moment il s’y attend le moins, ce bref moment en Ektrachrome est surtout là pour créer un malaise, la séquence dépeignant le quotidien à Auschwitz de Josef Mengele comme ultime représentation de ce qu’Hannah Arendt nommait très justement « la banalisation du mal ». Curieux quand même : quand Jonathan Glazer fait de même durant l’entièreté de La zone d’intérêt, les canards précités se gaussent grassement en criant au génie…

Où voir le film ?

La disparition de Josef Mengele est disponible en combo Blu-ray et DVD chez Blaq Out.

PERSONNE N’A ENTENDU CRIER (NADIE OYO GRITAR, Eloy de la Iglesia, 1973)

Elisa (Carmen Sevilla), une escort girl trentenaire vit seule à Madrid dans son appartement d’un immeuble moderne, avec comme seul voisin un couple dysfonctionnel. Au détour d’une porte, elle voit par hasard le mari, Miguel (Vicente Parra), en train de traîner le corps de sa femme dans la cage d’ascenseur. Seule témoin du crime, Elisa devient gênante. Mais plutôt que de la faire disparaitre, l’assassin va en faire sa complice…

Pionnier dans l’univers des éditeurs indépendants, Artus Films se fend d’une ligne éditoriale aussi cohérente que ses produits, toujours d’excellente facture. D’abord intéressé par le cinéma de genre italien, l’éditeur a su ajouter des cordes à son arc avec l’exhumation de films rares en provenance des Pays de l’Est, mais aussi à travers la publication de maintes œuvres espagnoles totalement absentes des lignes éditoriales francophones.

Très intéressé à la filmographie passionnante d’Eloy de la Iglesia, Artus Film continue à rythme régulier de donner accès aux cinéphiles exigeants à l’œuvre de ce cinéaste difficilement classable, mais dont la filmographie est hautement percutante.

Dernier des trois thrillers tournés par Iglesia au début des années 1970, après Le plafond de verre et La semaine d’un assassin (également disponible chez Artus), Personne n’a entendu crier se trouve souvent apparenté, peut-être un peu hâtivement, au cinéma dit « hitchockien ».

Intelligent, Alex de la Iglesia s’amuse à parsemer son film de nombreuses fausses-pistes, jusqu’à transformer une trame « giallesque » en drame passionnel tordu. Ceci avant qu’un twist final ne prenne de court le spectateur afin d’encore mieux retomber sur ses pattes.

Dénué de suspense, mâtiné d’une bande originale easy listening en diable, peuplé de séquence lumineuses, Personne n’a entendu crier pourrait faire penser à Sans rien savoir d’elle de Luigi Comencini (1969). En effet, même si la trame des deux métrages est très différente, la manière dont les réalisateurs des deux métrages s’amusent à contourner les traditionnels passages obligés du thriller y est très similaire.

Ne voulant pas s’arrête en si bon chemin, Artus film publie également ces jours Le buraliste de Vallecas du même Eloy de la Iglesia (1987) et annonce déjà pour le mois de mai deux autres métrages du cinéaste ibérique. De quoi avoir bientôt l’intégrale du cinéaste dans son salon. Et c’est tant mieux.

Où voir le film ?

Personne n’a entendu crier est disponible en combo Blu-ray+DVD chez Artus Films.

Comme toujours, l’éditeur propose la meilleure copie disponible et, dans le cas présent, il faut bien admettre que cette dernière fait des merveilles. L’étalonnage exceptionnel des couleurs rend hautement justice à cette bobine invisible depuis des décennies. Que du bonheur pour les mirettes.

SPRINGSTEEN, DELIEVER ME FROM NOWHERE (Scott Cooper, 2025)

New Jersey, 1982. De retour d’une tournée marathon, Bruce Springsteen planche sur son prochain album. Afin de réaliser des maquettes, le musicien se muni d’un enregistreur 4 pistes qui lui permettra de tester différentes choses chez lui. Ainsi, le chanteur pense arriver en studio avec une forme brute mais assez claire des chansons qui composeront le disque. Une sorte de bande-témoin idéale afin de guider la prise de son finale…

Chaque personne confrontée un jour ou l’autre avec une forme d’aboutissement créatif peuvent en témoigner : très souvent, un élan spontané, même si loin d’être parfait, sera en finalité bien plus authentique que toute tentative ultra-réfléchie. A tel point que, dans certains cas, un retour aux sources s’avérera salvateur.

Prenons l’exemple d’une simple photo prise à l’arrache afin de donner la direction générale d’un projet visuel. Une pochette d’album par exemple. Fort est à parier que les professionnels en charge de la création finale se casseront les dents afin de tenter reproduire quelque chose d’aussi spontané et authentique que leur modèle.

C’est exactement ce que met en lumière, de manière très convaincante, Deliver Me From Nowhere. Enfermé seul dans une maison louée pour l’occasion, Bruce Springsteen enregistre rapidement les démos de dix chansons qui composeront Nebraska, son futur album.

Arrivé en studio avec une cassette en poche, Springsteen pense naïvement qu’il sera simple de recréer l’ambiance feutrée et mélancolique des instants qu’il a su saisir spontanément, sans penser au lien de cause à effet, sans jamais chercher la perfection, mais en gardant une authenticité intacte.

Après des jours à se s’arracher les cheveux, « The Boss » arrive à la conclusion que la tâche est impossible. Une seule solution semble réaliste : publier les démos telles qu’il les a enregistrées, malgré leur prise de son approximative, contre l’avis de sa maison de disque, qui préférerait voir Born in the U.S.A., mise en boite au studio dans la foulée, figurer sur l’album.

Vous l’aurez compris : il n’est pas nécessaire d’être fan de Bruce Springsteen pour apprécier Deliver Me From Nowhere, dans la mesure où le centre névralgique du métrage n’est pas axé sur le chanteur, mais bien sur la notion d’authenticité en matière de créativité et la manière dont les « home studios », alors en pleine émergence au début des années 1980, ont changé la donne. Donc à 100 lieues d’une démarche réfléchie en matière de rentabilité.

De manière encore plus convaincante que Un parfait inconnu, le réalisateur de Scott Cooper (Les brasiers de la colère, Hostiles) parvient ici à tirer son épingle du jeu en détournant le traditionnel – et souvent peu concluant – biopic musical pour nous livrer une œuvre aussi singulière que l’album dont le film raconte la genèse. Passionnant.

Où voir le film ?

Springsteen, Deliver Me From Nowhere est disponible Combo 4K+Blu-ray, Blu-ray et DVD chez 20th Century Studios (distribution Suisse : Rainbow Home Entertainment AG)

UN PARFAIT INCONNU (A COMPLETE UNKNOWN, James Mangold, 2024)

New York, 1961. Alors que la scène musicale est en pleine effervescence et que la société est en proie à des bouleversements culturels, Robert Zimmermann (Timothée Chalamet), un énigmatique jeune homme de 19 ans, débarque du Minnesota avec sa guitare et un talent hors normes, qui changera à jamais le cours de la musique américaine…

Se lancer dans un film consacré à une personne que l’on déteste est un exercice peu stimulant. Surtout quand ladite personne est incarnée à l’écran pour un comédien qui vous sort par les trous de nez. Avouez que j’étais assez mal barré pour m’embarquer dans Un parfait inconnu, le dernier film en date de James Mangold (Le Mans 66, Walk the Line).

Mais le réalisateur est un très bon artisan et Timothée Chalamet m’est apparu plutôt sympathique – car incarnant un type imbuvable – dans Marty Supreme, définitivement le métrage le plus surprenant de ce début d’année. Chalamet serait-il « à mon goût » quand il entre dans la peau d’une personne débectable ? Il fallait en avoir le cœur net.

Dès les premières minutes d’Un parfait inconnu, je réalise que j’ai bien fait d’accorder 140 minutes de mon temps à ce biopic partiel. Déjà, parce qu’il est partiel justement – donc ne cherchant aucunement à couvrir l’entier d’une carrière – mais aussi car il est la preuve irréfutable de ce que je supposais. A savoir qu’un comédien détestable à mes yeux peut d’un coup devenir bon sous mon regard s’il incarne un personnage antipathique à l’extrême. En l’occurrence ici, Bob Dylan.

Alors oui, certes, il faut se taper du Dylan pendant plus de deux heures. Qui plus est en pensant à chaque seconde à Stevie Ricks, le brillant humoriste britannique l’imitant non pas à la perfection, mais en poussant tellement les potards que cela en devient inévitablement poilant. Par chance ici, il y a beaucoup d’autres choses à voir.

Tout d’abord Monica Barbaro, que j’ai découverte il y a 15 jours dans le plutôt pas mal Crime 101, qui incarne une Joan Baez à la fois douce mais déterminée, lumineuse et touchante. Ensuite, car l’effervescence de la folk à l’aube des sixties en plein cœur de Greenwich Village est dépeinte ici de manière à la fois authentique et passionnante.

Enfin, je comprends mieux Bob Dylan, qui m’apparait d’un coup beaucoup plus respectable, car fonctionnant selon le seul vrai principe artistique réellement honnête. A savoir celui de l’artiste qui, contre l’avis général, ne transigera jamais face à sa propre intuition qu’il sait être la bonne.

James Mangold a donc réussi son pari : celui de rendre intéressant son film pour quelqu’un qui avait toutes les raisons du monde de le détester. Je ne peux néanmoins que vous conseiller de vous intéresser à Inside Llewyn Davis, biopic fictif – bien qu’inspiré de différents artistes de la scène folk – tourné dans un noir/blanc superbe par les frères Coen, qui avait su bien mieux que A Complete Unknown dépeindre la scène folk new yorkaise dans tout ce qu’elle a pu avoir de novatrice il y a 65 ans…

Où voir le film ?

Un parfait inconnu est disponible Combo 4K+Blu-ray, Blu-ray et DVD chez 20th Century Studios (distribution Suisse: Rainbow Home Entertainment AG)

LA PISCINE (Jacques Deray, 1969)

Non, je ne vais pas parler des qualités artistiques du film de Jacques Deray, mais uniquement de la consternation que déclenche objectivement la vision du nouveau disque 4K, tout juste sorti chez M6 Vidéo.

Nouveau, c’est façon de parler, puisqu’il s’agit du même authoring que l’édition collector de 2019. Pourquoi en parler maintenant donc ? Tout simplement parce que la quasi-intégralité des UHD produits il y a 6 ans étaient défectueux. La faute à une manutention des galettes trop serrée dans le coffret, brisant au passage la couche métallique de lecture.

M6 Vidéo n’ayant à l’époque que faire du problème (ces derniers envoyaient dans le meilleur des cas un nouveau coffret aux consommateurs insistants, les mettant simplement une nouvelle fois devant le même problème), la sortie d’un disque 4K simple s’avérait – pigeons que nous sommes – un passage obligé.

Une horrible surprise nous attend pourtant dès les premiers plans du film : le ciel est turquoise, l’eau chlorée ressemble à celle d’un étang vaseux et les peaux bronzées de Romy et Delon semblent issues d’une copie frelatée d’un porno 70s laissée dans un grenier surchauffé pendant des décennies. Un peu comme si vous regardiez le film avec des lunettes de soleil munies de verres teintés en jaune.

Responsable du carnage, le laboratoire Hiventy n’en est pas à son coup d’essai en la matière. Pour preuve le 4K du Gendarme de Saint-Tropez, également sorti chez M6 Vidéo, donc le constat n’est pas mieux : les uniformes de gendarme originellement beiges sont kaki, le blanc des chemises couleur menthe à l’eau et le ciel cyan.

Semble-t-il validé pleinement par l’éditeur, le travail d’Hiventy révèle un problème flagrant. A savoir que d’authentiques professionnels de la restauration, ayant entre les mains tout le matériel nécessaire pour redonner l’éclat du premier jour à des œuvres importantes, ne sont pas pour autant des personnes ayant une quelconque notion d’authenticité. Quand bien même la première étape, à savoir le minutieux travail de scannage 4K d’un négatif, a été fait dans les plus strictes règles de l’art…

Peut-on contourner le problème ?

Oui, du moins en grande partie. Il faut pour ceci déjouer les impositions d’usine à la fois de votre lecteur UHD et de votre téléviseur en suivant ce tutoriel maison :

  • Désactiver les modes HDR et Dolby Vision, à la fois de votre lecteur 4K (sortie) et de votre TV (entrée). Le signal arrivant ne sera plus verrouillé dans vos réglages. De cette manière, vous reprenez le contrôle des réglages de votre écran.
  • Sélectionner un mode d’image « normal » et non « cinéma »
  • Choisir un réglage de teinte « normal » ou, encore mieux, « froid »
  • Ajuster au besoin les couleurs, contrastes et la luminosité

Ainsi, vous retrouverez, un tant soi peu, un éclat bien plus naturel et sans doute proche de la volonté du chef opérateur Jean-Jacques Tarbès.

De manière générale, outre les libertés fantaisistes d’Hiventy, est-ce que les modes HDR et Dolby Vision ne seraient pas une forme de diktat imposé par des personnes visiblement bien moins clairvoyante que la majeure partie de cinéphiles ?

La piscine est disponible – à vous risques et périls – en UHD 4K chez M6 Vidéo

8 MILE (Curtis Hanson, 2002)

Détroit, 1995. Le jeune Jimmy Smith Junior (Eminem), alias « Bunny Rabbit », passe une adolescence difficile à « 8 Mile », frontière entre la banlieue blanche de la ville et les quartiers noirs. Entre désastres amoureux et boulots peu gratifiants, il tente d’aider sa petite sœur à surmonter les tumultes sentimentaux de sa mère (Kim Basinger), une alcoolique vivant dans une caravane.

Mais Rabbit semble avoir des talents cachés de rappeur. Persuadé de sa valeur artistique, son pote Future (Mekhi Phifer), animateur dans une boîte de hip-hop, va inciter Bunny à accepter une « bataille », sorte de lutte acharnée publique où, à coup de mots, deux hommes s’affrontent pour leur honneur…

Difficile de ne pas apprécier 8 Mile, le nouveau film de Curtis Hanson (L.A. Confidential), tant sa réalisation est brillamment menée. Au final, ce qui aurait pu être un film racoleur destiné à assumer la promotion du bad boy Eminem s’est transformé en drame social poignant, dont seul le cinéma américain en a le secret.

Sensé ne pas être autobiographique, 8 Mile est un long métrage qui s’inspire largement de la vie de Marshall Mathers, plus connu sous le nom d’Eminem. Mais le petit rappeur blanc est suffisamment intelligent pour voir gommé ici certains aspects de sa vie, qui ont souvent porté à controverse. Dans le film, Eminem est un garçon bien sous tous rapports : il s’occupe de sa petite sœur, il aide sa mère à décrocher d’une dépendance et défend même la cause des homosexuels. Suite logique à la rédemption qu’il est en train d’opérer, le vilain garçon arrivera, grâce à ce rôle, à convaincre les mères de familles qu’il serait en définitive le gendre idéal.

Mais finalement, qu’importe l’authenticité de l’histoire ? 8 Mile est un film fort recommandable, qui réussi à éviter bon nombre de clichés hollywoodiens.  Curtis Hanson est un réalisateur qui connaît son métier. Ayant réussi à s’entourer de comédiens brillants pour son long métrage, le réalisateur réalise avec 8 Mile le parfait compromis entre film populaire et culture rap. A signaler encore qu’il est préférable de voir le film en version originale, car le doublage trahi la crédibilité du récit et fait basculer l’ensemble par instant dans le ridicule.

Texte originellement publié dans la presse romande en mars 2003.

Où voir le film ?

8 Mile est disponible en combo 4K UHD+Blu-ray, Bluray et DVD chez Universal. On regrettera que la sortie UHD du film, célébrant les 20 ans du film, n’ait pas incité le studio à produire un vrai making-of en bonne et due forme.

CAROL (Todd Haynes, 2015)

Dans le New York des années 1950, Therese (Rooney Mara), une jeune employée de grand magasin passionnée de photographie, voit sa vie basculer lorsque Carol (Cate Blanchett), élégante mère d’une fillette en instance de divorce, se présente à son comptoir. Entre les deux femmes va immédiatement naître une fascination réciproque…

Ayant fait un parcours honorable dans nos salles de cinéma en janvier 2016, Carol a aujourd’hui droit à une relecture, grâce à la prestigieuse ressortie du film de Todd Haynes dans un coffret ultra complet sous la houlette de Bubbel Pop’.

Les temps ayant passablement changé en une décennie, le moment semblait donc idéal pour exhumer ce très beau film, qui avait su tirer son épingle du jeu en évitant de devenir une œuvre militante servant à la défense d’une cause.

Intelligemment, Todd Haynes, qui avait déjà manifesté son amour sans limite pour le cinéma mélodramatique de Douglas Sirk dans Loin du paradis (2002) sans pour autant céder aux sirènes de l’œuvre trop appuyée au vu de son sujet, réitère la chose de manière tout aussi subtile dans Carol.

Loin de là l’intention de prétendre que ces deux métrages ne pourraient à juste titre servir de porte-drapeau à une cause homosexuelle. Simplement d’affirmer qu’une partie de leur force réside dans le fait de pouvoir être pleinement apprécié sans qu’une appartenance sexuelle quelle qu’elle soit n’entre dans le débat.

Adapté du seul roman de Patricia Highsmith (Monsieur Ripley) ne suivant pas une trame criminelle, Carol conserve néanmoins un aspect froid dans l’approche des personnages et de leurs sentiments, typique de la romancière.

Sans tenter de rendre ses protagonistes plus attachants, Haynes livre une œuvre très singulière au vu de l’histoire, qui devrait justement faire appel à une forme de chaleur humaine. Une sorte de pendant inversé du tout aussi formidable Green Book de Peter Farrelly, les deux métrages ayant une toile de fond très similaire mais une approche radicalement différente.

Renforçant cette volonté par une photographie renvoyant aux prémices du Technicolor, le visuel de Carol affiche d’évidentes prédominances vertes et rouges comme pour souligner le fait que l’action du film se déroule durant les fêtes de Noël, mais aussi sans doute pour rendre hommage au procédé historique de la couleur au cinéma, à l’époque où ce dernier n’était que bichrome.

Porté par un tandem de comédiennes imparables dans leurs incarnations de personnes bien obligées de se faire violence face à leur nature au cœur d’une société castratrice à propos de relations amoureuses autres que celles établies, Carol n’a peut-être comme seul défaut son titre, très peu significatif et trop vague pour que l’on puisse saisir la puissance sourde de l’œuvre.

Un très grand film, tant au niveau de sa forme que de son propos, à (re)découvrir dans des conditions sans doute encore meilleures que celles d’une salle de cinéma au tout début de l’année 2016…

Où voir le film ?

Carol est disponible en coffret limité chez Bubbel Pop’ proposant un disque 4K contenant le film en UHD, son pendant au format Blu-ray accompagné des bonus récupérés de la précédente édition, un Blu-ray de nouveaux suppléments très complets (contenant des heures d’interviews de personnes impliquées dans la genèse du film), ainsi que différents documents papier, dont un livre de 100 pages. A noter qu’une édition exclusive aux magasins FNAC propose en plus le vinyle de la bande originale du film, signée par Carter Burwell.

SANS RIEN SAVOIR D’ELLE (SENZA SAPERE NIENTE DI LEI, Luigi Comencini, 1969)

La mort d’une vieille femme, quelques heures avant le renouvellement de sa prime d’assurance vie, éveille les soupçons de Nanni Brà (Philippe Leroy), un avocat au service de la compagnie. Ses investigations vont l’amener à entrer en contact avec les membres de la famille dysfonctionnelle de la défunte et de se rapprocher de Cinzia (Paola Pitagora), la fille cadette, en rupture avec ses frères et sœurs…

Réalisateur impossible à ranger dans une case, ayant une filmographie certes hétéroclite mais très cohérente, Luigi Comencini reste, tout comme Dino Risi, un cinéaste essentiel mais dont l’aura n’arrivera jamais à rivaliser avec les maitres d’un néo-réalisme certes innovant, mais qui reste malgré tout très figé dans une époque. Exactement l’inverse donc de l’œuvres des deux cinéastes précités.

Sans rien savoir d’elle, tourné en 1969 entre deux films ayant plus marqués les esprits (Casanova, un adolescent à Venise et L’argent de la vielle) était passé jusqu’ici sous les radars francophones, le film n’ayant jamais été exploité en Hexagone.

Annoncé comme un polar fonctionnant selon les codes du giallo, porté par Philippe Leroy, comédien français ayant fait l’essentiel de sa carrière en Italie principalement dans le cinéma de genre, cette curiosité avait de quoi éveiller l’intérêt grandissant des aficionados de l’âge d’or du cinéma d’exploitation transalpin.

Un giallo réalisé par Luigi Comencini ? La chose aurait été trop simple. Si partant effectivement sur les codes du polar comme il s’en tournait des tonnes à la même époque en Italie, Sans rien savoir d’elle brouille rapidement les pistes pour se profiler comme un drame amoureux intense, ceci avant de bifurquer une nouvelle fois pour aborder les méandres de la psyché humaine, le tout avec une thématique en filigrane très moderne pour l’époque.

Habitué aux rôles musclés, Philippe Leroy trouve ici une nuance de jeu qu’on ne lui connaissait pas. Un peu comme Belmondo lorsqu’il abordait à une époque où son statut de star étaient déjà confirmé, des personnages faisant appel à ses émotions plutôt qu’à son physique (L’héritier de Philippe Labro, Le corps de mon ennemi d’Henri Verneuil).

Magnifié par une bande originale à la fois délicate et intense d’Ennio Morricone, qui est d’ailleurs pour beaucoup dans l’impact émotionnel de l’œuvre (et dont les deux principaux thèmes seront plagiés par leur auteur pour Sans mobile apparent de Philippe Labro et Harcèlement de Barry Levinson), Sans rien savoir d’elle réussi le pari très difficile de rester en équilibre malgré le carcan d’un genre très défini et les nombreuses influences qui ponctuent le métrage. Peut-être le film le plus étonnant de Luigi Comencini.

Où voir le film ?

Sans rien savoir d’elle est disponible en combo Blu-ray+DVD dans la collection Dolce Italia de l’éditeur Les Films du Camélia.

Restauré par la Cinémathèque de Bologne, la copie 4K utilisée pour cette édition affiche des couleurs chaudes, sans doute pas parfaitement en adéquation avec la photographie originale de Pasqaulino De Santis, mais qui siéent parfaitement avec l’ambiance automnale du métrage. A noter que cette édition HD est à l’heure actuelle la seule disponible à travers le globe.

Le film n’ayant jamais été doublé, seule une version originale sous-titrée est disponible. En bonus, on trouvera, en plus d’interviews récentes absolument passionnantes de Paolo Pitagora (qui partageait l’affiche avec Jacques Brel dans Les assassins de l’ordre de Marcel Carné), Francesca Comencini (qui s’exprime dans un français parfait) et Philippine Leroy-Beaulieu (la fille de Philippe Leroy), trois des premiers courts-métrages de Luigi Comencini parfaitement restaurés.

Une BO toute douce, qui est pour beaucoup dans l’impact émotionnel du film, pour se familiariser avec ce délicat objet filmique :