L’ŒUVRE INVISIBLE (Avril Tembouret/Vladimir Rodinov, 2025)

Les films inachevés ont toujours quelque chose d’intriguant. Souvent pharaoniques, ces projets avortés jonchant l’histoire du cinéma arrivent toujours à créer chez le cinéphile une fascination en forme de cold case. A savoir une irrépressible envie de mener une enquête passionnée, même si l’on sait que cette dernière ne pourra aboutir à autre chose qu’une forme de frustration obligeant notre imaginaire à créer une œuvre forcément fantasmagorique.

Au registre des cinéastes ayant essuyés de revers avec de nombreux projets avortés, on pensait qu’Orson Welles en était le champion incontesté, tant sa vie est jalonnée de ces fameux films commencés, mais jamais terminés. C’était avant d’entre parler d’Alexandre Trannoy, artiste français ayant voué son existence au Septième Art, mais sans jamais parvenir à finaliser un seul film.

Ayant entendu parler de Trannoy par l’intermédiaire de Jean Rochefort, les documentaristes Avril Tembouret et Vladimir Rodinov se lance sur les traces de ce flibustier du Septième Art et, très vite, décide de lui consacrer un documentaire en forme d’enquête suivant pas à pas leur périple sur les traces d’un fantôme.

Tels des conquistadors de l’inutile dignes d’un film de Werner Herzog, Tembouret et Rodinov tapent à toutes les portes. Des cinémathèques aux fonds d’archives, il est impossible de trouver la moindre image d’un film de Trannoy. Même celui que le cinéaste prétend avoir terminé, et qui aurait disparu dans des circonstances rocambolesques sous les yeux du jeune Claude Lelouch, alors son assistant. C’est en 1954 sur la route de Cannes, où L’homme de l’Aube devait être projeté durant le Festival.

Soudain, un doute m’envahit. Et si tout ce que je viens de voir, dans L’œuvre invisible, n’était qu’une supercherie ? Et si Alexandre Trannoy n’existait pas ? Même Orson Welles avait réussi, dans le redouble F for Fake, à mystifier l’existence de faussaires, alors pourquoi pas deux documentaristes ?

J’ai beau entendre Lelouch raconter mésaventure de L’homme de l’aube, je ne peux m’empêcher de penser au négatif du film qui, à l’évidence, n’a pas pu brûler avec la voiture qui menant le tandem sur la Croisette. Mais où est-il ? J’ai beau scruter les sélections cannoises de la première moitié des années 1950, aucune trace de Trannoy. Enfin, j’ai beau voir Jean Rochefort nous parler avec affection et photo à l’appui de son mentor, je devine dans ces silences malicieux un murmure en forme de « je vous ai bien eu ».

Je recherche donc le seul papier paru faisant allusion à Alexandre Trannoy avant la sortie de L’œuvre invisible, sur lequel je suis tombé il y a quelques jours. Un papier datant de 2009, publié à l’occasion de la sortie du documentaire que Serge Bromberg consacrait à L’enfer d’Henri-Georges Clouzot, sans l’ombre d’un doute le plus célèbres des films abandonnés de l’histoire de Septième Art. Problème : l’article semble avoir disparu de la toile, comme si la « malédiction Trannoy » continuait son œuvre… Totalement fascinant.

L’œuvre invisible d’Avril Tembouret et Vladimir Rodinov, avec Jean Rochefort, Anouk Amiée, Jaques Perrin, Claude Lelouch, Jean-Claude Carrière, Edouard Baer, France, 2025, 1h11.

MATHILDE GREMAUD, SHE WHO FLIES (Matt Pain, 2025)

Ceux qui me connaissent un temps soi peu le savent : le sport et moi, ça fait 12. Quand une envie subite me prend de faire du sport, je me couche et j’attends que ça passe. Et il faut bien l’admettre : ça passe, même très vite. Quand j’étais ado et qu’on me demandait quel sport je pratiquais, je répondais : je lis le journal. Faut croire que cette tendance, ce besoin de m’épancher de manière épistolaire, m’a poursuivi toute ma vie.

Dès lors, mon avis sur le sport en général n’est à utiliser, comme le dirait Claude Rich, qu’en suppositoire. Et encore : taille pour enfant. Mais il faut admettre que certaines disciplines, tels que la course automobile ou les sports de glisse, ont une connivence évidente avec l’image en mouvement.

J’ai eu beau chercher, je n’ai trouvé que deux athlètes fribourgeois opérant en sport individuel ayant su se distinguer au-delà des espérances : Jo Siffert et Mathilde Gremaud. Venus de peuple et ayant gravi les échelons rapidement à la force de leur seule volonté, le coureur automobile et la championne de ski acrobatique sont devenus, presque malgré eux, des figures emblématiques arrivant à capter l’attention de tous. Au point même d’être devenu des modèles dont on suit de manière passionnées les exploits, que l’on s’intéresse au sport ou non.

Autant je me fous royalement de la course automobile, autant je me bats les steaks du ski acrobatique, autant l’évocation des parcours respectifs de Jo Siffert et Mathilde Gremaud sont capables de déclencher chez moi une frénésie prenant forme de discussions passionnées, que je partage volontiers dans la convivialité autour d’une table. La raison en est d’ailleurs assez évidente : l’image magnétique que renvoient ces deux athlètes de haut vol ressemble à s’y méprendre au parcours d’une figure de légende singulière à laquelle à consacrerait volontiers un biopic.

L’arrivée sur la plateforme de Red Bull TV d’un documentaire consacré à Mathilde Gremaud ne pouvant donc qu’attiser l’intérêt du cinéphage que je suis, tant le parcours de la « petite de La Roche » bluffe par sa spontanéité a priori sincère. Pourtant, dès les premières images de She who flies, un léger doute s’empare de moi.

La forme de l’ensemble, ressemblant à une gigantesque pub de 50 minutes, est parfaite. Tellement d’ailleurs qu’on a le sentiment qu’une quelconque forme d’authenticité a été bannie du cahier des charges. Les images spectaculaires ultra-léchées sont entrecoupés de séquences d’interviews de la principale intéressée, mais aussi de son entourage.

Je ne sais pas si vous avez déjà eu l’occasion d’assister à un échange entre deux personnes non-anglophones s’efforçant d’interagir dans la langue de Shakespeare. Dans la négative, je peux vous assurer que le résultat sonne rarement juste. On ne comprend dès lors pas bien pourquoi la production de She who flies a opté pour l’anglais, tant l’ensemble en devient aussi impersonnel que le décor utilisé en toile de fond pour filmer Mathilde Gremaud (qui s’exprime pourtant dans un anglais parfait).

Si le documentaire fera clairement le job pour un public invité à une soirée VIP organisé par Red Bull, il y a fort à parier que le citoyen lambda, à juste titre très fier de monter à bord d’un bus des transports publics fribourgeois affichant à la place de la destination « Bravo Mathilde ! » pour souligner fièrement sa récence victoire en slopestyle au Jeux Olympiques, ne s’y retrouve pas.

C’est d’autant plus regrettable que la freestyleuse apparait, lors de très brefs instants où elle s’exprime en français dans le documentaire, beaucoup plus humaine. C’est également d’autant plus rageant en constatant qu’il aurait été facile, en optant non pas un portrait généraliste mais plutôt via un axe narratif précis (il y a largement de quoi faire), d’aboutir à quelque chose de chaleureux et touchant. Donc proche des gens.

Ressemblant plus à un produit dérivé qu’à un portrait attachant, She who flies laisse le spectateur avec une question ouverte : mais qui est Mathilde Gremaud ? Si je n’ai malheureusement pas de réponse à ce stade, je suis néanmoins convaincu que le grand document à propos de cette championne hors pair reste à faire…

© photos : Red Bull Content Pool

Où voir le film ?

Le documentaire est en libre accès sur le site Red Bull TV :

https://www.redbull.com/int-en/films/she-who-flies

ROMY, ANATOMIE D’UN VISAGE (ROMY, PORTRAIT EINES GESICHT, Hans-Jürgen Syberberg, 1967)

J’ai 27 ans. Ce n’est pas si vieux que ça. Je ne veux plus consacrer toute ma force et tout mon être uniquement à ce métier. Ce n’est plus suffisant. En tout cas, ça ne me suffit plus.

Février 1966. Romy Schneider est en vacances de ski à Kitzbühel. Loin des mondanités, elle accepte la présence des caméras du documentariste Hans-Jürgen Syberberg pendant trois jours. Au départ un film de commande, Anatomie d’un visage s’avèrera être, au-delà d’un portrait habilement mis en image, un document d’une pudeur et d’une authenticité rare.

Après un début de carrière fulgurant, Romy Schneider s’enlise. Ayant abandonné les films en costumes qui la mirent jadis en valeur, la comédienne peine à trouver des œuvres qui lui correspondent. Elle a tourné avec Orson Welles (Le procès), Otto Preminger (Le cardinal), mais aucun métrage ne semble l’avoir satisfaite, à tel point qu’elle envisage d’abandonner le métier.

Seul Henri-George Clouzot aurait pu donner l’impulsion d’une vraie carrière intense si L’enfer ne l’avait pas été également durant le tournage (après des semaines de tournages improductifs, le film est définitivement arrêté au moment où le réalisateur fait une crise cardiaque sur le plateau).

Même What’s New Pussycat, que la comédienne qu’elle vient de tourner avec un casting international de jeunes talents prometteurs, ne semblent pas lui correspondre. Un rapide passage aux Etats-Unis, où elle tourne sans passion le pourtant très amusant Prête-moi ton mari avec Jack Lemmon, la laisse de marbre.

Les principales séquences d’Anatomie d’un visage sont tournées juste avant le début de tournage de La voleuse, où Romy Schneider a pour partenaire Michel Piccoli. Alors en plein désarroi artistique, elle ne se doute pas que c’est avec le même comédien et sous la caméra de Claude Sautet que sa vraie carrière débutera vraiment trois ans plus tard, juste après que Delon, son grand amour passé, ne la sollicite comme partenaire pour La piscine de Jacques Deray, film qui lui remettra le pied à l’étrier.

J’espère qu’un jour, on dira : son travail, ce qu’elle a fait, ses interprétations, que ce soit au théâtre ou au cinéma, était bon. Mais qu’est-ce que j’ai fait de remarquable jusqu’ici ? Quelques petites choses dont, je peux le dire, je suis satisfaite. Mais c’est trop peu.

En début de cette année 66, Romy ne se doute pas qu’elle sera d’ici peu la comédienne la plus importante de France, son pays d’adoption. Une inconscience rendant le présent document d’autant plus utile et précieux pour toute personne en proie au doute…

Où voir le film ?

Romy, anatomie d’un visage est le principal supplément présent dans le coffret Blu-ray, contenant la trilogie originale ainsi que Les jeunes années d’une reine, souvent associé aux autres métrages bien que n’ayant pas de lien direct. Ce rare document, qui plus est restauré, est une raison suffisante à l’acquisition de ce coffret – qui plus est vendu à un prix très attractif.

Si la restauration des longs métrages est éblouissante, ces derniers ne sont proposés qu’au format 1.78. La présence en parallèle des montages français et allemands, qui diffèrent légèrement, nous fera rapidement oublier l’absence des copies dans leur format original.

IN BED WITH MADONNA (MADONNA: TRUTH OR DARE, Alek Keshishian, 1991)

Lorsque le film In Bed with Madonna débarque sur les écrans en mai 1991, tout le monde s’attend à voir ce qui a été annoncé. A savoir une capture filmique de la tournée Blonde Ambition Tour, show pharaonique de la superstar, alors au top de sa carrière artistique.

On se souvient d’ailleurs très bien des spectateurs déconcertés, voire carrément mécontents, venant à la caisse des cinémas pendant la projection pour demander si on ne serait pas en train de leur diffuser le mauvais film. Considéré par beaucoup comme une « tromperie sur marchandise », notamment à cause de son titre européen mensonger, In Bed with Madonna ne laissa que peu de souvenirs autres que mitigés dans les mémoires.

En cause sans doute également, l’exploitation du film majoritairement en français dans nos salles, qui faisait carrément passer cette curiosité pour un véritable OVNI puisque, sauf erreur, il s’agit là de la seule tentative de doublage réel d’un documentaire musical. Comprendre : une VF identique celle d’un film de fiction et non, comme traditionnellement pour ce genre de produit, réalisé à l’aide d’une voix-off venant doubler, façon commentaire, le propos original.

Et il faut bien admettre que d’entendre Madonna doublée dans la langue de Molière par Maïk Darah, voix ultra-identifiable attitrée, entre autres, de Whoopi Goldberg et Courteney Cox, ça pique méchamment les oreilles ! (La VHS vendue quelque mois plus tard était d’ailleurs la première du marché à proposer, sur la même K7, le film en VF suivi de sa VOst).

Se risquer à revoir aujourd’hui Truth or Dare représentait donc un pari pas forcément risqué, mais au minimum hasardeux. Passé le cap d’une trentaine de secondes en VF, histoire de se bidonner un bon coup, le film prend une tout autre dimension quant visionné en VO et en gardant bien en tête qu’il s’agit d’un documentaire sur une tournée et non un simple concert filmé.

Stupeur donc de découvrir un film bon. Très bon même. Devenant presque accessoires, les très brève parties live (en couleurs) laisse place à une œuvre tournée dans un noir/blanc digne d’un film noir de la grande époque. Une réalisation de très bonne facture d’Alek Keshishian, jusque-là réalisateur de vidéoclips, propulsé metteur en scène du doc après le désistement d’un certain David Fincher.

L’ambivalence de l’ensemble, à la fois très contrôlé par Madonna, productrice du film, et de sa volonté de se montrer sans fard, très pro et proche de son personnel (comprendre : ses indispensables danseurs et son équipe technique totalement dévouée) tranche lucidement avec une provocation savamment orchestrée (Linda Lovelace, largement détrônée dans une séquence devenue culte, a dû en faire des crises de jalousie).

Au final, In Bed with Madonna pourrait presque passer pour une œuvre de fiction, tant tout ce qu’on y voit semble irréel. Que ce soit d’assister une séance de drague lourdingue de Madonna envers un Antonio Banderas qui ne sait plus comment se débarrasser de la superstar, pour le coup positionnée dans l’attitude d’une midinette adolescente, ou la manière dont elle clache Kevin Costner, présent car invité au concert mais peu convaincu, dès qu’il a tourné les talons.

Film unique dans l’histoire du cinéma, In Bed with Madonna mérite donc une relecture avec l’œil de 2025. Un œil habitué depuis bien malgré lui à toute forme d’intrusion voyeuriste orchestrée de l’intimité d’une personnalité.

Où voir le film ?

Disponible en combo Blu-ray+DVD+livret chez Bubbel Pop’. Contrairement à Recherche Susan désespérément, paru il y a quelques mois chez le même nouvel éditeur, le présent film est disponible pour un prix plus raisonnable, car vendu sans fioritures encombrantes.

Quatre longues interviews réalisées pour cette édition forment les bonus. Entre l’intervenant à côté de la plaque, celui qui n’a rien à dire et un qui s’écoute parler, on retiendra le discours d’Olivier Cachin. Très à l’aise, connaissant son sujet sur le bout des doigts et passionnant dans son exposé, l’ancien présentateur de RapLine est la vraie plus-value de ces suppléments.

Les personnes désireuses de (re)voir le Blonde Ambition Tour sont invités à se rendre sur Youtube, où il est possible de trouver, sans grande difficultés, des versions restaurées des deux laserdics parus respectivement à l’époque en France et au Japon. Donc avec deux captures distinctes du concert. De quoi plonger complètement dans ce spectacle, qui reste assurément la meilleure représentation scénique de la Madonne.