LE TUEUR FRAPPE TROIS FOIS (LA MORTE NON HA SESSO, Massimo Dallamano, 1968)

Enquêtant sur un vaste trafic de drogue, l’inspecteur Franz Bulon (John Mills) voit tous les témoins potentiels assassinés par un mystérieux tueur qu’il ne parvient pas à arrêter. En parallèle de son enquête, Belon soupçonne sa femme Lisa (Luciana Paluzzi) de le tromper. D’une jalousie maladive, l’homme de loi va se corrompre en mettant la main dans un terrible engrenage…

Vendu comme un giallo, plus proche en définitive du krimi, Le tueur frappe trois fois tire sa principale influence d’Outre-Atlantique. Plus précisément au cœur d’un polar sec, sorti sur les écrans la même année : Le détective de Gordon Douglas.

Mettant en scène Frank Sinatra, le film est resté dans les mémoires pour une raison indirecte : le personnage principal, du moins sous sa forme littéraire, est le même qui mènera la vie dure, 20 ans plus tard, à une bande de terroriste un soir de Noël au cœur d’un gratte-ciel !

Bien moins énervé à l’aube des années 1970, celui qui ne s’appelait pas encore John McClane devait en effet mener de front une enquête complexe, typique du film néo-noir alors en pleins balbutiements, tout en tentant de tenir tête à son épouse fragile, atteinte de nymphomanie.

Le détective étant sorti quelques mois avant le film de Dallamano, les artisans italiens travaillant à la vitesse de l’éclair et ayant pour coutume de singer tout ce qui marchait aux States, on peut donc légitimement en déduire qu’une influence directe existe entre les deux films.

Côté casting, le vétéran John Mills (Les Robinsons des Mers du Sud) porte le film sur ses épaules et, sans mauvais amalgame, son physique vieillissant colle parfaitement au personnage du flic mariée à une épouse bien trop jeune et jolie pour lui être parfaitement fidèle (Luciana Paluzzi rescapée de Thunderball).

Côté salopiaud de première, l’autrichien Robert Hoffman (Services spéciaux – Division K) faisait ici ses premiers pas transalpins et rejoignait le gang des bellâtres étrangers modulables au service du cinéma de genre italien, tels que Jean Sorel, Luc Merenda ou George Hilton.

Une authentique curiosité, qui ravira à coup sûr les amateurs de cinéma bis européen des grandes années.

Où voir le film ?

Intégrant le très belle collection Angoisses de l’éditeur Rimini, ce film à la frontière des genres voit débarquer Stéphane Lacombe, responsable éditorial de l’éditeur Frenezy, pour une longue présentation très détaillée. Un nouveau visage donc, qui passe aujourd’hui sous la lumière des projecteurs. Et c’est tant mieux.

ENTRE LE CIEL ET L’ENFER (TENGOKU TO JOGOKU, Akira Kurosawa, 1963)

Kingo Gondo (Toshiro Mifune), homme d’affaires intraitable de Yokohama, reçoit un coup de fil inquiétant lui annonçant que son fils a été enlevé. Afin de le libérer, le puissant magnat doit réunir une somme exorbitante exigée par le ravisseur. Somme qui le mettrait, lui et son entreprise, en faillite. Très rapidement, Gondo comprend que ce n’est pas son fils qui a été kidnappé, mais celui de son chauffeur…

Kurosawa et moi, on est à la base pas très copains. La faute à ma mère – encore elle – qui m’avait obligé (si ! si !) en 1985 à aller voir Ran en salle. Accompagné par mon fidèle pote Antoine Droux, qui ne devait pas totalement comprendre dans quelle galère je l’embarquais, j’ai donc subi ce « chef d’œuvre » du haut de mes 11 ans.

Mal assis durant 160 minutes au cinéma « La Grange » de Delémont, nous avons, mon camarade et moi-même, expérimenté ce dimanche après-midi-là le concept de la « dilatation du temps ». Une expérience qui avait aussi clairement défini une forme de limite à ce que j’étais prêt à m’infliger comme souffrance volontaire.

Inutile de dire que ma chère maman n’a jamais vu Ran, mais l’idée que son rejeton l’ait fait à sa place devait suffire à combler une forme de prétention intellectuelle en carton, tout en la dédouanant d’une quelconque obligation. La belle affaire donc.

J’avoue donc n’avoir pas particulièrement insisté avec Kurosawa. Oui, j’ai vu Rashomon dans un cinéclub scolaire, qui m’a surtout laissé l’impression d’avoir assisté au coup d’essai d’une nouvelle forme narrative cinématographique. Oui, je me suis promis de regarder un jour Les 7 samouraïs dans la mesure où je ne cesse, depuis 40 ans, de vanter les mérites de sa copie ricaine, signée par John Sturges.

Cela fait donc des années que je repousse la vision de Entre le ciel et l’enfer. Ceci malgré le fait que maints cinéastes recommandables ne manquent jamais une occasion de vanter les infinis mérites de ce film noir, considéré comme une véritable œuvre-modèle narrative de tout ce que le polar allait devenir ensuite.

Certains me regarderont avec un œil accusateur, façon « mais c’est qui ce pseudo cinéphile à la gomme ? ». J’avoue que je m’en fous complètement, dans la mesure où, partant du principe que certaines œuvres ne peuvent être pleinement appréciées que si abordées au bon moment de notre existence, j’ai bien fait d’attendre. Et quel bonheur de pouvoir encore vivre, à 53 ans, une expérience telle que la découverte d’un film de cette ampleur : à la fois narrativement très simple, mais donc intensité faussement superficielle est très difficile à atteindre sur un écran.

Je n’aime pas beaucoup la qualification de chef d’œuvre. Dans le cas présent, je comprends à la fois pourquoi certaines personnes le considère comme tel et saisi la raison de l’amour sans limite de ce film de Kurosawa-là, bien qu’à 100 lieues de son cinéma chevaleresque, dans le cœur de réalisateurs contemporains tels que Martin Scorsese et Bong Joon-ho, tant leur cinéma respire le même oxygène que Entre le ciel et l’enfer.

L’héritage du film est également flagrant dans le parcours d’autres cinéastes. Que ce soit chez Richard Brooks, dont la scène finale de In Cold Blood est une révérence flagrante au film de Kurosawa, Steven Spielberg, qui piquait au cinéaste japonais une astuce de mise en couleur dans La liste de Schindler, Henri Verneuil qui s’inspirait largement de la méthodologie policière du film pour Peur sur la ville ou Wong Kar-wai, qui s’appropriera le concept des verres solaires comme sa propre marque de fabrique. Un film qui gagne en qualité plus on y pense. A voir et à revoir sans fin donc.

Où voir le film ?

Entre le ciel et l’enfer vient de rejoindre la prestigieuse collection « Les éditions prestiges limitées » (EPL pour les intimes) de Carlotta film afin, au programme, le 4K UHD et le Blu-ray du film (reprenant l’intégralité des bonus présents sur la précédente édition et en y intégrant un nouveau module), un jeu de photo, une affiche, un sticker et un marque page. De tout pour un prix pas plus élevé que n’importe quel combo 4K+Blu-ray d’autres éditeurs.

Si l’image est sans surprise d’une qualité exceptionnelle, il est important de relever le travail de restauration effectué sur le son, en particulier la bande originale du film, qui ressort magnifiquement ici.

LA GUERRE DES GANGS (LUCA IL CONTRABBANDIERE, Lucio Fulci, 1980)

Trafiquant de cigarettes, Luca (Fabio Testi) opère à Naples et dispose d’une équipe de chauffeurs de bateaux à moteur à ses ordres. Après avoir été poursuivi en mer par la brigade financière, ce père de famille soupçonne son rival principal de vouloir le piéger en transmettant des informations à la police. But de l’opération : mettre la main, de manière exclusive, sur un juteux business. Une affaire qui pourrait d’ailleurs bientôt évoluer vers autre chose que la simple contrebande de tabac…

Film tourné juste après L’enfer des zombies et avant que Lucio Fulci ne signe sa désormais fameuse trilogie de la mort (Frayeurs, L’au-delà, La maison près du cimetière), Le guerre des gangs fait presque office d’erreur de parcours. Alors qu’il est déjà versé dans le pan gore et horrifique de sa carrière et qu’il déteste ouvertement les poliziotteschi, le réalisateur transalpin se laisse malgré tout tenter. Fort lui en a bien pris.

Gardant les côtes propres au genre, surfant quasi-ouvertement sur French Connection et ne rechignant à aucun instant à jouer la carte d’une outrance graphique, Fulci signe sans le savoir le dernier grand film d’un genre déjà moribond à l’époque.

La présence au générique de Marcel Bozzuffi, dans une prestation sous acide d’un clone du personnage qu’il incarnait chez Friedkin, reste une prouesse – si l’on peut dire – au registre du bad guy digne de la couverture d’un dictionnaire que l’on consacrerait aux pires ordures de l’histoire du cinéma (tiens, en voilà une bonne idée…).

Film n’étant pas sans rappeler le très surprenant Big Guns de Duccio Tessari avec Alain Delon, la violence graphique outrancière en moins, La guerre des gangs offre au toujours impeccable Fabio Testi le rôle d’un gangster au code d’honneur intact, pour qui le mot « incorruptible », quand bien même si l’homme est placé du mauvais côté de la barrière, prend tout son sens.

Visuellement éprouvant de par les excès calculés de Lucio Fulci, mis en scène avec panache et peuplé de « gueules » du cinéma de genre italien (on y croise même Venentino Venentini et Ajita Wilson), La guerre des gangs tire admirablement son épingle du jeu. Un polar bien troussé, comme on le disait jadis.

Où voir le film ?

Si la filmographie de Lucio Fulci est éparpillée chez plusieurs éditeurs, il est à signaler qu’Artus Films a depuis toujours était le plus actif afin de donner accès aux cinéphages à la filmographie de l’enfant terrible d’Italie dans les meilleures conditions possibles.

Tandis qu’Artus vient de passer la main sur certains films de Lucio Fulci, le toujours méticuleux éditeur vient de publier un très beau et luxueux Mediabook consacré à La guerre des gangs. Au menu, le film dans une copie impeccable (Blu-ray et DVD), un riche livret largement illustré et, cerise sur le gâteau, la bande originale du film signée Fabio Frizzi, collaborateur régulier de Fulci, dans une formidable partition disco en diable. A contrecourant des habitudes du compositeur donc.

LA PISCINE (Jacques Deray, 1969)

Non, je ne vais pas parler des qualités artistiques du film de Jacques Deray, mais uniquement de la consternation que déclenche objectivement la vision du nouveau disque 4K, tout juste sorti chez M6 Vidéo.

Nouveau, c’est façon de parler, puisqu’il s’agit du même authoring que l’édition collector de 2019. Pourquoi en parler maintenant donc ? Tout simplement parce que la quasi-intégralité des UHD produits il y a 6 ans étaient défectueux. La faute à une manutention des galettes trop serrée dans le coffret, brisant au passage la couche métallique de lecture.

M6 Vidéo n’ayant à l’époque que faire du problème (ces derniers envoyaient dans le meilleur des cas un nouveau coffret aux consommateurs insistants, les mettant simplement une nouvelle fois devant le même problème), la sortie d’un disque 4K simple s’avérait – pigeons que nous sommes – un passage obligé.

Une horrible surprise nous attend pourtant dès les premiers plans du film : le ciel est turquoise, l’eau chlorée ressemble à celle d’un étang vaseux et les peaux bronzées de Romy et Delon semblent issues d’une copie frelatée d’un porno 70s laissée dans un grenier surchauffé pendant des décennies. Un peu comme si vous regardiez le film avec des lunettes de soleil munies de verres teintés en jaune.

Responsable du carnage, le laboratoire Hiventy n’en est pas à son coup d’essai en la matière. Pour preuve le 4K du Gendarme de Saint-Tropez, également sorti chez M6 Vidéo, donc le constat n’est pas mieux : les uniformes de gendarme originellement beiges sont kaki, le blanc des chemises couleur menthe à l’eau et le ciel cyan.

Semble-t-il validé pleinement par l’éditeur, le travail d’Hiventy révèle un problème flagrant. A savoir que d’authentiques professionnels de la restauration, ayant entre les mains tout le matériel nécessaire pour redonner l’éclat du premier jour à des œuvres importantes, ne sont pas pour autant des personnes ayant une quelconque notion d’authenticité. Quand bien même la première étape, à savoir le minutieux travail de scannage 4K d’un négatif, a été fait dans les plus strictes règles de l’art…

Peut-on contourner le problème ?

Oui, du moins en grande partie. Il faut pour ceci déjouer les impositions d’usine à la fois de votre lecteur UHD et de votre téléviseur en suivant ce tutoriel maison :

  • Désactiver les modes HDR et Dolby Vision, à la fois de votre lecteur 4K (sortie) et de votre TV (entrée). Le signal arrivant ne sera plus verrouillé dans vos réglages. De cette manière, vous reprenez le contrôle des réglages de votre écran.
  • Sélectionner un mode d’image « normal » et non « cinéma »
  • Choisir un réglage de teinte « normal » ou, encore mieux, « froid »
  • Ajuster au besoin les couleurs, contrastes et la luminosité

Ainsi, vous retrouverez, un tant soi peu, un éclat bien plus naturel et sans doute proche de la volonté du chef opérateur Jean-Jacques Tarbès.

De manière générale, outre les libertés fantaisistes d’Hiventy, est-ce que les modes HDR et Dolby Vision ne seraient pas une forme de diktat imposé par des personnes visiblement bien moins clairvoyante que la majeure partie de cinéphiles ?

La piscine est disponible – à vous risques et périls – en UHD 4K chez M6 Vidéo

LA FEMME A ABATTRE (THE ENFORCER, Bretaigne Windust & Raoul Walsh, 1951)

Le procureur Martin Ferguson (Humphrey Bogart) dispose d’un témoin clé dans la lutte qu’il mène contre une importante organisation criminelle. Mais celui-ci se tue accidentellement à quelques heures du procès. L’homme de loi va se livrer à une course contre la montre pour trouver la preuve qui empêchera le principal inculpé de ressortir libre du tribunal…

L’histoire du cinéma est jalonnée de films-homonyme. Au registre, The Enforcer reste dans tous les esprits comme la troisième aventure de l’inspecteur Harry. On en oublierait presque qu’il fut aussi le titre d’un film policier étonnant, marquant la dernière collaboration entre le comédien Humphrey Bogart et le studio Warner Bros. qui le rendit célèbre.

Il est important de bien spécifier « film policier » et non « film noir », puisque cet Enforcer (La femme à abattre en VF) ne répond pas aux codes de ce genre privilégié dans les années 1950. Ainsi, on est dans un premier temps étonné de voir Bogart incarner (avec brio d’ailleurs) un homme de loi. Donc théoriquement quelqu’un qui n’entre pas dans le feu de l’action.

Le ton général du film, lorgnant par instant du côté du documentaire « pris sur le vif » suivant une enquête, détonne clairement avec le film noir. Construit avec maestria en flashbacks imbriqués les uns dans les autres (Orson Welles n’a qu’à bien se tenir), The Enforcer opte pour une dramaturgie appuyée, là où l’on aurait naïvement choisi la tension palpable.

Inspirée d’un fait divers, La femme à abattre est en premier lieu resté célèbre car recensé comme le premier film de l’histoire à aborder de front la thématique d’une organisation criminelle fonctionnant sur le principe d’un syndicat du crime. Donc un organisme amoral, aux multiples ramifications et opérant selon un système tellement vicelard qu’il s’avèrera très difficile à révéler au grand jour.

Signé contractuellement par Bretaigne Windust, le film doit beaucoup à Raoul Walsh, illustre metteur en scène ayant récupéré le film dans l’urgence, le réalisateur initial étant tombé gravement malade durant le tournage. Grand seigneur, Walsh refusa que son nom ne soit associé au film, considérant que la paternité du métrage restait essentiellement due au travail de Windust.

Pas le plus célèbre film de Bogart, The Enforcer se révèle rapidement comme son plus original au cœur d’un genre policier par trop souvent formatté au début des années 1950. A découvrir donc.

Où voir le film ?

La femme à abattre est disponible en Blu-ray et DVD chez Rimini Editions. En plus d’une très complète présentation du film, le disque contient aussi et surtout une interview très décomplexée de Raoul Walsh, tirée d’un épisode de la célèbre émission Cinéastes de notre temps de ORTF, datant de 1966 et retrouvée dans les archives de l’INA.

LES COPAINS D’EDDIE COYLE (THE FRIENDS OF EDDIE COYLE, Peter Yates, 1973)

Petit malfrat au bout du rouleau, Eddie Coyle (Robert Mitchum) joint les deux bouts en assumant de basses besognes, de la contrebande d’alcool au trafic d’armes, pour des gangsters d’un autre calibre. En fin de course, il cherche désespérément un moyen d’échapper à une condamnation qui l’amènera tout droit en prison, quitte à accepter de franchir la ligne rouge en rancardant Dave Foley (Richard Jordan), un flic sans scrupules…

Le nom de Peter Yates fait immédiatement référence à Bullitt, mètre-étalon du polar US mené tambour battant par Steve McQueen, plus précisément via une course-poursuite en voiture légendaire, qui donnera la puce à l’oreille à maints autres cinéastes de tenter la surpasser (William Friedkin, Henri Verneuil, Richard Sarafian entre autres).

Depuis peu, Trois milliards d’un coup, film retraçant mintieusement l’attaque du train postal Glasgow-Londres de 1963, qui éveillera d’ailleurs la curiosité de McQueen au point d’imposer le cinéaste britannique comme réalisateur de Bullitt, est réhabilité comme un incontournable du cinéma british sixties.

On oublie pourtant que Peter Yates fut aussi et surtout l’homme responsable des Copains d’Eddie Coyle, polar ultra-original tant dans sa forme que son intrigue qui, faute à un insuccès notoire en 1973, restera dans les tiroirs de Paramount pendant des décennies (seule une exploitation VHS au milieu des années 1980 sous le titre Adieu mon salaud – sans doute en référence à l’un des deux films où Mitchum endossait le costard de Philip Marlowe – est recensée dans nos contrées).

En regardant Eddie Coyle aujourd’hui, il est assez facile de comprendre pourquoi ce film-là n’avait pas marqué les esprits à l’époque. Non que le métrage ne soit excellent, mais simplement parce que son arc narratif casse suffisamment les codes pour que le film soit difficilement rangeable dans une catégorie.

Empruntant autant d’éléments au polar classique qu’au Nouvel Hollywood alors en plein essor, The Friends of Eddie Coyle est un film dont le personnage principal n’est pas, comme le laisse pourtant suggérer son affiche, impliqué dans les agissements de ses « copains » autrement qu’indirectement. Ainsi, sa participation aux actes se résume à des boulots situés en amont ou en aval.

L’astuce, outre de déstabiliser le spectateur, permet également à Peter Yates de suivre au moins quatre personnages sur toute la longueur du métrage, sans que ce dernier n’ait des allures d’œuvre chorale. Lâchant ici toute implication dans les scènes actions (le réalisateur va même jusqu’à initier une course-poursuite pour la stopper net dix secondes plus tard), Yates brouille ici les pistes avec une verve hallucinante.

Porté par une bande originale groovy en diable signée Dave Grusin, compositeur ultra important du cinéma américain (n’ayant malheureusement pas la même cote que Lalo Schifrin), proposant dans son ultime retranchement un revirement de situation tenant plus du drame fataliste que du twist à effet, Les copain d’Eddie Coyle est clairement le très grand polar des années 1970 à côté duquel nous sommes tous passés.

Où voir le film ?

Les copains d’Eddie Coyle est disponible en combo Blu-ray+DVD chez Rimini Editions. En plus du film présenté dans une copie au poil, on trouvera une rare interview d’archive de Peter Yates, datant de 1996, ainsi qu’une présentation croisée sous forme d’une joute verbale, sans doute moins amicale qu’elle n’y parait, entre Jean-Baptiste Thoret et Samuel Blumenfeld.

L’emballage de l’entretien manque d’ailleurs de rigueur : entre faute d’orthographe grossière sur les synthés (Bullitt s’écrit avec deux t) et erratum iconographique (on nous parle du comédien Steven Keats alors qu’apparait à l’écran une photo de Richard Jordan), on est étonné qu’un éditeur aussi pointilleux que Rimini n’ait pas décelé ces bévues. Un riche livret, qui n’est pour une fois pas signé par Marc Toullec, apporte également son lot d’informations précieuses.

SANS RIEN SAVOIR D’ELLE (SENZA SAPERE NIENTE DI LEI, Luigi Comencini, 1969)

La mort d’une vieille femme, quelques heures avant le renouvellement de sa prime d’assurance vie, éveille les soupçons de Nanni Brà (Philippe Leroy), un avocat au service de la compagnie. Ses investigations vont l’amener à entrer en contact avec les membres de la famille dysfonctionnelle de la défunte et de se rapprocher de Cinzia (Paola Pitagora), la fille cadette, en rupture avec ses frères et sœurs…

Réalisateur impossible à ranger dans une case, ayant une filmographie certes hétéroclite mais très cohérente, Luigi Comencini reste, tout comme Dino Risi, un cinéaste essentiel mais dont l’aura n’arrivera jamais à rivaliser avec les maitres d’un néo-réalisme certes innovant, mais qui reste malgré tout très figé dans une époque. Exactement l’inverse donc de l’œuvres des deux cinéastes précités.

Sans rien savoir d’elle, tourné en 1969 entre deux films ayant plus marqués les esprits (Casanova, un adolescent à Venise et L’argent de la vielle) était passé jusqu’ici sous les radars francophones, le film n’ayant jamais été exploité en Hexagone.

Annoncé comme un polar fonctionnant selon les codes du giallo, porté par Philippe Leroy, comédien français ayant fait l’essentiel de sa carrière en Italie principalement dans le cinéma de genre, cette curiosité avait de quoi éveiller l’intérêt grandissant des aficionados de l’âge d’or du cinéma d’exploitation transalpin.

Un giallo réalisé par Luigi Comencini ? La chose aurait été trop simple. Si partant effectivement sur les codes du polar comme il s’en tournait des tonnes à la même époque en Italie, Sans rien savoir d’elle brouille rapidement les pistes pour se profiler comme un drame amoureux intense, ceci avant de bifurquer une nouvelle fois pour aborder les méandres de la psyché humaine, le tout avec une thématique en filigrane très moderne pour l’époque.

Habitué aux rôles musclés, Philippe Leroy trouve ici une nuance de jeu qu’on ne lui connaissait pas. Un peu comme Belmondo lorsqu’il abordait à une époque où son statut de star étaient déjà confirmé, des personnages faisant appel à ses émotions plutôt qu’à son physique (L’héritier de Philippe Labro, Le corps de mon ennemi d’Henri Verneuil).

Magnifié par une bande originale à la fois délicate et intense d’Ennio Morricone, qui est d’ailleurs pour beaucoup dans l’impact émotionnel de l’œuvre (et dont les deux principaux thèmes seront plagiés par leur auteur pour Sans mobile apparent de Philippe Labro et Harcèlement de Barry Levinson), Sans rien savoir d’elle réussi le pari très difficile de rester en équilibre malgré le carcan d’un genre très défini et les nombreuses influences qui ponctuent le métrage. Peut-être le film le plus étonnant de Luigi Comencini.

Où voir le film ?

Sans rien savoir d’elle est disponible en combo Blu-ray+DVD dans la collection Dolce Italia de l’éditeur Les Films du Camélia.

Restauré par la Cinémathèque de Bologne, la copie 4K utilisée pour cette édition affiche des couleurs chaudes, sans doute pas parfaitement en adéquation avec la photographie originale de Pasqaulino De Santis, mais qui siéent parfaitement avec l’ambiance automnale du métrage. A noter que cette édition HD est à l’heure actuelle la seule disponible à travers le globe.

Le film n’ayant jamais été doublé, seule une version originale sous-titrée est disponible. En bonus, on trouvera, en plus d’interviews récentes absolument passionnantes de Paolo Pitagora (qui partageait l’affiche avec Jacques Brel dans Les assassins de l’ordre de Marcel Carné), Francesca Comencini (qui s’exprime dans un français parfait) et Philippine Leroy-Beaulieu (la fille de Philippe Leroy), trois des premiers courts-métrages de Luigi Comencini parfaitement restaurés.

Une BO toute douce, qui est pour beaucoup dans l’impact émotionnel du film, pour se familiariser avec ce délicat objet filmique :

DRIVER (THE DRIVER, Walter Hill, 1978)

A Los Angeles, un homme mystérieux et solitaire surnommé « le Cow-boy » (Ryan O’Neal) est celui que tous les gangsters s’arrachent. Passé maître dans l’art de semer la police en voiture lors de braquages à hauts risques, il s’associe au besoin les services d’une énigmatique et ténébreuse beauté (Isabelle Adjani), parfaite comme alibi. Bien décidé à le coffrer, un flic tenace (Bruce Dern) le traque sans relâche…

En revoyant The Driver, on a beaucoup de peine à se dire que ce film-là fut largement éreinté par la critique de l’époque de sa sortie. Epuré à l’extrême, scénarisé sur du papier à musique, porté par un casting imparable et suranné par son hypnotique bande originale, le deuxième long métrage de Walter Hill a tout d’un film parfait.

Certes, Walter Hill repique certains éléments du scénario qu’il avait écrit pour Guet-apens (1972). Il tentera d’ailleurs, sans y parvenir, de convaincre Steve McQueen de rejoindre le casting du film, mais ce dernier ne souhaite pas apparaître dans une œuvre où l’influence de Bullitt est palpable à chaque seconde. Tourné essentiellement de nuit avec maints problèmes de production, Driver est pourtant un métrage dont les inconvénients finiront par devenir des atouts majeurs.

Abonné aux personnages sympas dans des films jugés trop gentillets, Ryan O’Neal endosse mieux que personne ce personnage de chauffeur énigmatique et taiseux, en apparence tout doux tout miel mais qui, tel un félin, sait exactement à quel instant laisser jaillir ses pulsions. Le parfait miroir inversé en somme du flic qu’incarne lui aussi à la perfection Bruce Dern, crâneur qui ne peut s’empêcher de la ramener inutilement.

Premier et seul film intéressant dans la carrière américaine d’Isabelle Adjani, The Driver permet à l’actrice d’éviter le sempiternel rôle caricatural de la « french girl ». Mystérieuse à souhait, jouant sur la retenue et affichant une beauté froide sans égale, la Française, alors âgée de 23 ans seulement, offre une performance en forme de parfait alter ego féminin de Delon dans Le samouraï (1967).

Jouant avec les pare-brise de bagnoles comme la réflexion d’une arme blanche, utilisant comme personne des endroits peu reluisants de L.A. comme décor, s’amusant avec les perspectives dans d’interminables scènes où la caméra, immobile, se « contente » d’attendre l’arrivée des protagonistes, Walter Hill signait ici une œuvre de référence qui, avec le temps, allait grandement gagner en estime et inspirer les cinéastes contemporains. Définitivement le film injustement boudé des seventies.

Texte extrait du livre « Le film de minuit – 1984-1994 : une décennie de séances culte »

Où voir le film ?

Sorti une première fois chez Studiocanal en 2015, Driver fut réédité fin 2022 dans une prestigieuse édition Steelbook 4K+Blu-ray. Epuisée, ladite édition a laissé place à un simple DVD peu compatible avec les standards actuels.

A noter que les versions 4K+Blu-ray et Blu-ray simple sont encore disponibles en Angleterre, avec des disques identiques en tous points. Il est également possible de dénicher sur différents sites de revente un Blu-ray paru dans différents pays (Australie/Allemagne/Italie/Norvège/Suède/Finlande) chez Universal il y a dix ans et qui contient, ô miracle, une version française et les sous-titres idoines.

Attention : évitez à tout prix un import US de The Driver : le film y est amputé, sur toutes les éditions disponibles outre-Atlantique, d’une scène essentielle entre Ryan O’Neal et Isabelle Adjani.

MAGNUM COP (POLIZIOTTO SENZA PAURA, Stelvio Massi, 1978)

Ancien flic écarté des forces de l’ordre à cause de ses méthodes expéditives, Walter Spada (Maurizio Merli) se voit confier par un riche homme d’affaires autrichien la mission de retrouver sa fille, récemment enlevée. Son enquête va le mener jusqu’à Vienne, au cœur d’un réseau de prostitution impliquant des représentants des hautes sphères de l’État…

Troisième des six collaborations entre le cinéaste Stelvio Massi, artisan incontournable du poliziotesco, et Maurizio Merli, alter-ego transalpin de notre Bébel national, Magnum Cop est également la meilleure cuvée du tandem.

La probable obligation, via la co-production, de situer l’action du film à Vienne, capitale autrichienne hautement cinématographique bien que n’ayant pas souvent été mise à contribution (Le troisième homme de Carol Reed, Scorpio de Michael Winner) donne au métrage un ton différent, qui tranche largement avec son introduction quelque peu hasardeuse, à mi-chemin entre la comédie et le polar.

Anticipant de manière inconsciente des métrages français abordant une thématique similaire (La femme flic d’Yves Boisset, Les filles de Grenoble de Joël Le Moigné), Magnum Cop fait également méchamment penser, par sa volonté de délocalisation et de profiter du monde de la nuit local via des boîtes de nuits très « porno chic », au Corps de mon ennemi d’Henri Verneuil (le fait que l’appartement de Merli soit nanti de plusieurs affiches italiennes de Peur sur la ville n’est sans doute pas totalement étranger à une volonté de rattachement).

Seule incursion de Joan Collins dans la cinéma bis transalpin, Poliziotto Senza Paura offre à la comédienne britannique une belle occasion de peaufiner son personnage de femme ambivalente aux contours vils assez effroyables. Bien que n’apparaissant qu’à mi-parcours via une scène de strip-tease n’ayant rien à envier à celui de Frida de Düsseldorf et ayant à lui-seul suffit à assurer la promotion mensongère du film sur territoire alémanique, elle parvient non seulement à se rendre indispensable à l’équilibre du métrage, mais aussi à être suffisamment horrible pour rester dans les mémoires bien au-delà des autres protagonistes.

Régulier collaborateur de Stelvio Massi, Stelvio Cipriani se fend une nouvelle fois qu’une bande originale ultra agréable, sans manquer à son habitude de singer, pour ne pas dire plagier, la ligne harmonique d’un titre ultra-emblématique. A savoir dans le cas présent Shine On You Crazy Diamond, pharaonique morceau d’ouverture de l’album Wish You Where Here de Pink Floyd.

Polar transalpin de très haut vol, Magnum Cop pourrait d’ailleurs très facilement servir de cas d’école au genre, quand bien même ce dernier fut produit au moment où le poliziotesco arrivait à son chant du cygne. Une œuvre idéale en tous les cas pour se familiariser avec les représentants expéditifs des forces de l’ordre italiens.

Où voir le film ?

Disponible en combo Blu-ray+DVD chez Artus Films. Comme toujours avec l’éditeur, le produit est aussi joli que la copie est impeccable, avec un très beau piqué et des couleurs flamboyantes. En parfaite adéquation donc avec la ligne éditoriale d’Artus, qui creuse depuis de nombreuses années, avec talent et professionnalisme, les sillages d’un cinéma de genre de grande qualité.

RAPACES (Peter Douroutzis, 2025)

Vieux briscard du journalisme de fait divers, Samuel (Sami Bouajila) et sa fille Ava (Mallaury Wanecque), actuellement en stage dans la rédaction, couvrent pour leur magazine le meurtre d’une jeune fille attaquée à l’acide. Frappé par la brutalité de ce meurtre, ainsi que par l’intérêt d’Ava pour l’affaire, Samuel décide de mener une enquête indépendante, à l’insu de sa rédaction. Il découvre des similitudes troublantes avec l’assassinat d’une autre femme, survenu dans la même région deux ans auparavant…

A la vision de Rapaces, La nuit du 12 nous vient immédiatement à l’esprit. Prenant également son point d’ancrage dans un fait divers authentique (l’affaire Elodie Kulik), Rapaces se distance rapidement, comme le film de Dominik Moll, du réel pour adopter un point de vue éloigné du réel. Là au le film multi-césarisé jouait très habilement la carte du cold case obsédant son enquêteur (canevas décidément à la base des plus mémorables thrillers de l’histoire du cinéma), Rapaces opte pour l’enquête journalistique parallèle avec un dénouement.

Si la volonté du cinéaste Peter Douroutzis est à la fois originale et très efficace, elle en devient aussi le point ambivalent de l’entreprise. Le titre du film et la très longue séquence d’introduction laisse entendre clairement que les journalistes de l’hebdomadaire Détective (puisque la rédaction est nommée) sont prêts à tout pour atteindre leur but, quitte à utiliser des méthodes plus que discutables. Or, plus les minutes avancent, plus il parait évident que le réalisateur tente de revaloriser ce genre de presse (dont les prémices, au début du XXe Siècle, furent chapeautés par de remarquables plumes).

Ce point de vue changeant en cours de récit oblige également Douroutzis de laisser sur le carreau ses personnages secondaires (Jean-Pierre Daroussin, Valérie Donzelli, Stefan Crepin), tous excellents. On en serait même à se demander pourquoi ces derniers ont été à ce point développés, puisque leurs parcours personnels ne se télescopent jamais avec le récit  central.Par chance, la mise en scène et le scénario sont suffisamment denses pour l’on oublie presque de problème pourtant fondamental.

Doté d’un suspense exceptionnellement efficace, les 20 dernières minutes du film sont d’ailleurs puissance rare, sans pour autant que le réalisateur ne fasse appel à des artifices inutiles. Toute la séquence finale (à propos de laquelle nous ne divulgâcheront évidemment pas) est d’ailleurs tellement simple, dans sa structure narrative, qu’on est même surpris qu’elle fonctionne si bien.

Niveau casting, le film profite du succès de L’amour ouf, car tenu en bonne partie par la jeune Mallory Wanecque, véritable révélation du film de Gilles Lellouche. Sans être exempt de défaut, Rapaces séduira sans l’ombre d’un doute les amateurs de polars suffisamment originaux dans leur construction pour arriver à tirer leur épingle du jeu.

Rapaces de Peter Douroutzis, avec Sami Bouajila, Mallory Wanecque, Jean-Pierre Daroussin, Valérie Donzelli, Stefan Crepon, Andréa Bescond, France, 1h44. Actuellement sur les écrans.