L’ABANDON (Vincent Garenq, 2026)

La culture est forcément politique. En suivant cette affirmation très à la mode en 2026, il serait donc impossible de trouver une quelconque viabilité dans une œuvre ne véhiculant pas, a minima, un message à connotation diplomatique.

Dernier film de Vincent Garenq, L’abandon, retraçant méticuleusement les onze derniers jours de la vie de Samuel Paty, professeur d’histoire-géo devenu bien malgré lui un martyre, démontre qu’une œuvre abordant de front un drame appelant à se positionner a finalement autant de chance de se faire tirer dessus à boulet rouge qu’un film de Quentin Tarantino, cinéaste qui, on ne vous apprend rien, ne fait pas des œuvres très politisées.

Oublions un instant les différentes polémiques entourant L’abandon depuis quelques semaines pour tenter aborder le plus objectivement possible la manière dont Vincent Garenq (habitué à puiser dans le réel pour nourrir sa filmographique) aborde un sujet à la fois ultrasensible et encore très présent dans les esprits.

Choisissant une patine très 70s (un très beau Scope aux teintes froides, laissant apparaitre un grain fin contrebalancé par des pourtours moins nets, comme pour souligner le conflit sourd d’un établissement scolaire totalement impuissant face à une menace pourtant claire), Vincent Garenq ne force visuellement jamais le trait, mais fait bien comprendre à son audience que ne sommes face à une œuvre dite « de fiction ».

Sans opter pour une direction politique affichée, L’abandon est pourtant, par la force des choses, une œuvre manichéenne. Mais comment le métrage pourrait-il ne pas l’être ? Retranscrivant très fidèlement le déroulement des faits (connus dans les moindres détails), Vincent Garenq reste pourtant prudent, comme l’était sans doute son personnage central de son métrage, dès qu’il est question d’une quelconque forme de stigmatisation.

Le long métrage passe en effet autant de temps à montrer les différents partis du drame, sans porter de jugement autre que celui de mettre le doigt sur des mécanismes de société malheureusement validés de nos jours. Donc considéré comme « cautionnables ».

Que ce soit la surdivision des administrations étatiques, desservant plus qu’autre chose les causes en jouant ouvertement, de par leur principe de diviser au maximum la responsabilité individuelle, le jeu de la patate chaude, à la manière dont les réseaux sociaux, qui portent définitivement bien mail leur nom, sont capables de mettre le feu aux poudres. Quand bien même aucune étincelle n’était présente au point de départ.

« Diviser » ne serait-il d’ailleurs pas le verbe magique utilisé très insidieusement depuis la nuit des temps dans nos civilisations pour que des étincelles fantasmagoriques finissent par déclencher d’incontrôlables feux de forêt ? Bon j’arrête ici cet argumentaire. Autrement on va encore me reprocher de faire de la politique…

L’abandon de Vincent Garenq, avec Antoine Reinartz, Emmanuelle Bercot, Emma Boumali, Nedjim Bouizzoul, Azize Kabouche, Barbara Bolotner, France, 1h41.

LA VENUS ELECTRIQUE (Pierre Salvadori, 2026)

Paris, 1928. Antoine Balestro (Pio Marmaï), jeune peintre en vogue, n’arrive plus à travailler depuis le décès tragique de son épouse Irène (Vimala Pons) survenu il y a cinq ans. Au grand désespoir de son galeriste et mai Armand (Gilles Lellouche).

Un soir d’ivresse, Antoine se rend dans une fête foraine pour tenter d’entrer en contact avec Irène par l’intermédiaire d’une voyante. Sans le savoir, il parle en réalité avec Suzanne (Anaïs Demoustier), « attraction » de l’endroit à la spécialité toute particulière : elle déclenche, par un simple subterfuge, l’électricité aussitôt qu’un homme l’embrasse.

Voyant l’inspiration de son protégé revenir suite à cette fausse séance de spiritisme, Armand persuade Suzanne, moyennent forte rétribution, de poursuivre son imposture…

Si mon boulot résidait à faire des pronostics, je serais capable de faire partir en faillite n’importe quel organisme financièrement sain en deux temps trois mouvements. Zéro pointé dans le domaine, même lorsqu’il s’agit du potentiel succès en salle d’un film.

Ainsi, lorsque je me suis rendu jeudi dernier en salle pour voir La Vénus électrique, j’ai été très étonné de trouver une grande salle bien remplie. Etonné aussi de retrouver au passage la sensation d’une vraie séance de cinoche, où le plaisir collectif est palpable à chaque instant. Il y avait tellement longtemps que je n’avais pas entendu des gens rire dans une salle obscure que j’en ai presque oublié qu’aucun téléphone n’était venu perturber la projection.

N’étant pas particulièrement sensible au cinéma de Pierre Salvadori (je cherche toujours une once de drôlerie dans En liberté ! qui avait – parait-il – fait pleurer de rire des salles entières), j’ai vraiment eu droit au « double effet Kiss Cool » avec La Vénus électrique. D’une part parce que j’ai trouvé le film vraiment réussi, mais aussi car l’audience était fondamentalement acquise à la cause de cette histoire d’arnaque à la voyance. De là à en conclure que le film de Salvadori serait un succès public, il n’y avait qu’un pas dans mon esprit.

Partant d’un postulat parfait pour un drame intense, La Vénus électrique tire son épingle du jeu en transformant toute situation potentiellement tragique en pirouette enjouée. Drôle, espiègle, lumineux, léger, le métrage de Salvadori est donc tout le contraire de ce que l’on serait en droit d’attendre d’un film dont le toile de fond se situe dans l’univers des forains du début de 20e Siècle, comme d’autres œuvres fondamentales du Septième Art (Freaks de Tod Browning, Elephant Man de David Lynch, Nightmare Alley de Guillermo Del Toro).

Si on n’est guère étonné de voir Vimala Pons faire des étincelles, la comédienne ayant réellement un grain de folie en elle, on est beaucoup plus surpris – en grand bien – de découvrir une Anaïs Demoustier espiègle et – osons-le dire – sexy en diable. Dans des registres de jeu plus attendu, Pio Marmaï et Gilles Lellouche sont fidèles à eux-mêmes. Donc comme toujours très bons.

Alors que le film fait des scores très honorables en France, la fréquentation de La Vénus électrique reste plutôt timide en Suisse romande. Sorte de version réussi de La venue de futur de Cédric Klapisch, les deux métrages fonctionnant à la fois sur le principe de différentes époques qui se télescopent et avec comme toile de fond l’univers des peintres de la belle époque, le film de Pierre Salvadori est clairement celui qui gagnera en estime avec le temps, tant il s’agit à l’évidence d’un des films forts de l’année cinématographique. Et à ce registre, croyez bien que l’auteur de ses lignes est un très bon pronostiqueur…

La Vénus électrique de Pierre Salvadori, avec Anaïs Demoustier, Pio Marmaï, Gilles Lellouche, Vimala Pons, France, 2026, 2h02.

L’ŒUVRE INVISIBLE (Avril Tembouret/Vladimir Rodinov, 2025)

Les films inachevés ont toujours quelque chose d’intriguant. Souvent pharaoniques, ces projets avortés jonchant l’histoire du cinéma arrivent toujours à créer chez le cinéphile une fascination en forme de cold case. A savoir une irrépressible envie de mener une enquête passionnée, même si l’on sait que cette dernière ne pourra aboutir à autre chose qu’une forme de frustration obligeant notre imaginaire à créer une œuvre forcément fantasmagorique.

Au registre des cinéastes ayant essuyés de revers avec de nombreux projets avortés, on pensait qu’Orson Welles en était le champion incontesté, tant sa vie est jalonnée de ces fameux films commencés, mais jamais terminés. C’était avant d’entre parler d’Alexandre Trannoy, artiste français ayant voué son existence au Septième Art, mais sans jamais parvenir à finaliser un seul film.

Ayant entendu parler de Trannoy par l’intermédiaire de Jean Rochefort, les documentaristes Avril Tembouret et Vladimir Rodinov se lance sur les traces de ce flibustier du Septième Art et, très vite, décide de lui consacrer un documentaire en forme d’enquête suivant pas à pas leur périple sur les traces d’un fantôme.

Tels des conquistadors de l’inutile dignes d’un film de Werner Herzog, Tembouret et Rodinov tapent à toutes les portes. Des cinémathèques aux fonds d’archives, il est impossible de trouver la moindre image d’un film de Trannoy. Même celui que le cinéaste prétend avoir terminé, et qui aurait disparu dans des circonstances rocambolesques sous les yeux du jeune Claude Lelouch, alors son assistant. C’est en 1954 sur la route de Cannes, où L’homme de l’Aube devait être projeté durant le Festival.

Soudain, un doute m’envahit. Et si tout ce que je viens de voir, dans L’œuvre invisible, n’était qu’une supercherie ? Et si Alexandre Trannoy n’existait pas ? Même Orson Welles avait réussi, dans le redouble F for Fake, à mystifier l’existence de faussaires, alors pourquoi pas deux documentaristes ?

J’ai beau entendre Lelouch raconter mésaventure de L’homme de l’aube, je ne peux m’empêcher de penser au négatif du film qui, à l’évidence, n’a pas pu brûler avec la voiture qui menant le tandem sur la Croisette. Mais où est-il ? J’ai beau scruter les sélections cannoises de la première moitié des années 1950, aucune trace de Trannoy. Enfin, j’ai beau voir Jean Rochefort nous parler avec affection et photo à l’appui de son mentor, je devine dans ces silences malicieux un murmure en forme de « je vous ai bien eu ».

Je recherche donc le seul papier paru faisant allusion à Alexandre Trannoy avant la sortie de L’œuvre invisible, sur lequel je suis tombé il y a quelques jours. Un papier datant de 2009, publié à l’occasion de la sortie du documentaire que Serge Bromberg consacrait à L’enfer d’Henri-Georges Clouzot, sans l’ombre d’un doute le plus célèbres des films abandonnés de l’histoire de Septième Art. Problème : l’article semble avoir disparu de la toile, comme si la « malédiction Trannoy » continuait son œuvre… Totalement fascinant.

L’œuvre invisible d’Avril Tembouret et Vladimir Rodinov, avec Jean Rochefort, Anouk Amiée, Jaques Perrin, Claude Lelouch, Jean-Claude Carrière, Edouard Baer, France, 2025, 1h11.

JUSTE UNE ILLUSION (Eric Toledano/Olivier Nakache, 2026)

1985, en banlieue parisienne. Vincent (Simon Boublil), 13 ans, vit dans une famille de classe moyenne entre un grand frère provocateur (Alexis Rosenstiehl) et des parents en conflit perpétuel (Louis Garrel et Camille Cottin). Pas encore un adulte et plus complètement un enfant, il découvre ses premiers émois amoureux en la personne d’Anne-Karine (Jeanne Lamartine), issue d’une famille bourgeoise, avec qui il doit rédiger un travail scolaire…

Difficile de sortir d’un cinéma, lors d’un de mes très rares passage en salle obscure en famille, et d’affiche une tronche par quinze, alors que les autres membres de ma tribu sont conquis par ce qu’ils viennent de voir. Alors vous me direz : Julien c’est l’éternel râleur. Celui qui se sent presque obligé de détester les films que les autres aiment, juste pour par faire comme tout le monde.

De la même manière que je ne suis pas – détrompez-vous ! – addict aux films d’horreur, je ne suis pas non plus un « râleur pour râler ». Juste un spectateur pas élitiste pour un clou, mais qui déteste quand une œuvre sensée le prendre par la main via un sujet acquis d’avance le prend pour une bille.

C’est exactement la sensation que j’avais à la sortie de Juste une illusion, nouveau film du tandem Eric Toledano/Olivier Nakache, dont la recette est aujourd’hui aussi connue que bien huilée : on choisit une toile de fond spécifique (une colo de vacances, un centre de requérants d’asile, une cérémonie de mariage, une association de lutte pour le climat), on y fait entrer un élément qui tranche avec le décor et on oblige tout ce beau monde à co-exister. Le tout parsemé de dialogues qui font mouche et de scènes jouant admirablement bien sur la corde des sentiments spontanés, mais pas naïfs.

Dès lors, quand les deux réalisateurs s’attaquent à ma propre adolescence via une reconstitution du milieu des années 1980, je me dis que, bien que le sujet ait déjà été rabâché 107 fois, nos deux lascars vont réussir à y mettre une touche personnelle qui suffira à faire la différence. Après deux heures d’un métrage dans lequel je ne me suis pas du tout reconnu, je suis bien obligé de constater que, selon mes critères, Toledano/Nakache signe peut-être leur premier faux-pas avec Juste une illusion, leur dernier long-métrage.

Les raisons sont multiples, mais assez facile à identifier. En effet, dès l’introduction du film où se succèdent la traditionnelle multitude de logos de production, je suis saisi d’un doute. OK, c’est très marrant de toucher ma corde sensible en mettant en préambule l’introduction spatiale Gaumont avec son tapis de logos permuté au fil des années, mais quel intérêt de nous faire une fausse vignette eighties de Disney+, puisque la plateforme n’existait pas à cette époque ?

Cette peccadille résume à elle-seule assez bien tout ce qui m’a dérangé dans Juste une illusion. Du vidéoclub reconstitué à la va-vite (on voit très nettement que la majorité des VHS sur les étalages sont munies de jaquettes Télé K7) à la vendeuse de l’échoppe ultra cinéphile (ce qui n’était jamais le cas, les dames travaillant l’après-midi dans ces magasins louaient des K7 de la même manière qu’elles auraient vendu une baguette de pain) à des films cités en références ne pouvant aucunement être disponibles en 1985 (Un homme et une femme n’est sorti en VHS locative qu’une année plus tard, tandis que La ruée vers Laure a été tourné en 1996), on est vraiment devant un cent fautes (oui, je sais, le jeu de mots est facile).

Des détails que seul un cinéphile verra me direz-vous. Peut-être, mais je ne suis à coup-sûr pas le seul qui va tiquer. Il est d’ailleurs un peu près certain que l’ancien fan de New Wave explosera de rire à la vision d’une jeune fille ultra chouquinette (Jeanne Lamartine, définitivement plus à l’aise que Simon Boublil sur lequel repose le film), évoluant dans une famille « rive droite », clamer haut et fort sa passion pour Joy Division, tout en tombant « in love » de celui qu’elle qualifie de bouffon (dixit, mais est-ce que quelqu’un utilisait vraiment cette expression au milieu des 80s ?) au moment où ce dernier lui fredonne, d’une voix chevrotante, le Chabadabada de Francis Lai, à l’évidence comble de la ringardise pour une ado.

Outre les nombreux anachronismes (dont on ne se fout pas, non), j’ai également été ébahi, dans le mauvais sens du terme, devant l’avalanche de séquences de comédie foireuse, digne d’un épisode de Maguy. Oulala, mais qu’est-ce qu’il est marrant, Louis Garrel, lisant son canard avec son look tout droit sorti d’un journal télévisé de la DDR, s’exclamer devant le vilain concierge faussement réac’ qui dragouille Camille Cottin : s’il vous plait, Monsieur Berger, ça suffit maintenant ! On a compris !

A force de vouloir absolument faire rentrer toutes les coches d’une liste de course dans leur film tels deux ex-ados ne voulant à tout prix pas se voir reproché d’avoir oublié quelque chose d’essentiel, Toledano et Nakache en oublie de choisir un angle narratif, pourtant essentiel et jusque-là bien présent dans leur filmographie.

Finissant plus par ressemble à une succession de saynètes sympathiques qu’à une œuvre homogène, Juste une illusion rate à mon sens sa cible en se soldant par une honorable comédie française, qui vole certes plus haut que le moyenne, mais dont on était légitimement en droit d’attendre plus.

Renvoyant donc les spectateurs déçus vers d’autres œuvres abordant de manière bien plus vibrante et identitaire le même sujet, tels que le jubilatoire Sing Street de John Carney, le trop méconnu Nouveau de Rudi Rosenberg ou, de manière encore plus universelle, l’incontournable Premier jour du reste de ta vie de Rémy Bezançon.

Juste une illusion d’Eric Toledano & Olivier Nakache, avec Louis Garrel, Camille Cottin, Pierre Lottin, Simon Boublil, Alexis Rosenstihl, Jeanne Lamartine, France, 2025, 1h56.

LA GUERRE DES PRIX (Anthony Dechaux, 2026)

Fille d’agriculteurs et cheffe de rayon dans un hypermarché en province, Audrey Dumont (Ana Girardot) se voit propulsée à la centrale d’achat de son enseigne afin d’y défendre la filière bio et locale. Alors qu’elle fait équipe avec Bruno Fournier (Olivier Gourmet), un négociateur aux méthodes redoutables, Audrey va devoir se battre pour faire exister ses convictions au sein d’un système impitoyable. Durant de redoutables négociations, elle va tout mettre en œuvre pour aider son frère Ronan (Julien Frison), qui a repris la ferme familiale. Une exploitation sur le point de se faire englober par un grand groupe alimentaire concurrent…

En quelques petites années, la France est devenue le pays du thriller social. A savoir des œuvres pouvant à la fois être appréciées par un public exigeant, pour qui un aspect sociétal ancrée dans notre époque est nécessaire, mais aussi par l’amateur de films de genre aiguisé.

Difficile de dire exactement quand cette brèche a réellement démarré. Il est néanmoins assez facile de constater que Les algues vertes, BD remarquable basée sur une enquête journalistique complexe devenu un thriller de haut vol – bien que resté inédit sur territoire helvétique – sous la caméra du vétéran Pierre Jolivet, fit office de détonateur.

Ainsi, depuis trois ans débarquent régulièrement sur nos écrans des œuvres en premier lieu cataloguée au registre « cinéma d’auteur », alors que ces dernières pourraient sans aucun doute élargir leur public sans cette étiquette faussement élitiste.

Premier long métrage d’Anthony Dechaux, comédien ayant eu l’audace d’opter directement pour le format long métrage lors de son passage derrière la caméra, La guerre des prix a à l’évidence une affiliation directe avec le thriller à connotation sociale. Se revendiquant – et ça se voit à l’écran – du cinéma de Stéphane Brizé (En guerre, un autre monde) mais aussi de l’excellent Petit paysan d’Hubert Charuel (ne vous fiez pas au titre : ce métrage est redoutable !), le nouveau cinéaste évoque aussi le cinéma de James Gray en influence directe (pour le talent du réalisateur américain a savoir mieux que quiconque représenter la cellule familiale dans son œuvre).

Parfait croisement entre La loi du marché de Stéphane Brizé (pour le côté oppressant des classes ouvrières que l’on presse comme des citrons) et Le système Victoria de Sylvain Desclous (l’aspect « machine à broyer » des multinationales y est tout à fait comparable), La guerre des prix met habilement en lumière et sans détour la manière dont les grands groupes financiers n’hésitent pas, avec le soutien de nos élus politiques, à utiliser le prétexte du maintien du pouvoir d’achat des masses pour augmenter leurs bénéfices. Avec pour effet collatéral de réduire à néant et sans le moindre scrupule tout obstacle humain qui se mettrait en travers de leur chemin ; que ce dernier soit un simple travailleur ou un pion stratégiquement placé sur l’échiquier du profit.

Dans le rôle du pion insidieusement mis en avant pour mieux servir la cause des grands groupes, Ana Girardot est remarquable dans le rôle d’Audrey. Impassible, déterminée mais gardant en ligne de mire ses convictions, son personnage ne devient ambigu que pour mieux servir ses convictions personnelles. Face à elle, Olivier Gourmet est évidemment imparable en coupeur de tête sans états d’âme, mais qui garde une forme d’éthique toute personnelle imparable. Donc impossible à mettre en cause.

On pardonnera donc à Anthony Déchaux de vouloir courir après plusieurs lièvres à la fois. En effet, le nouveau cinéaste se permet, sans doute dans son élan frénétique de jeune réalisateur, d’ouvrir des brèches parallèles à son intrigue centrale qu’il laissera pour la plupart sur le carreau en cours de route.

Ceci ne gâche fort heureusement rien ou presque au plaisir spontané que procure cette Guerre des prix, un thriller dont les enjeux sont un peu convenus certes, mais qui a au moins pour mérite d’être très bien écrit, mis en scène avec panache et servi par un casting impeccable.

La guerre des prix d’Anthony Dechaux, avec Ana Girardot, Olivier Gourmet, Julien Frison, Aurélia Bloquet, Jonas Bloquet, Yannick Choirat, France, 2025, 1h36.

LES RAYONS ET LES OMBRES (Xavier Giannoli, 2026)

Au début des années 1930, Jean Luchaire (Jean Dujardin), homme de gauche aux convictions pacifistes, fait la connaissance d’Otto Abetz (August Diehl), allemand francophile. Fiers de leurs convictions, ils se battent pour la consolidation de liens durables entre leurs deux pays.

Avec l’éclatement de la Deuxième Guerre Mondiale, leur idéalisme glisse progressivement vers le collaborationnisme mis en place par le régime de Vichy, dont les bienfaits pour le peuple dans une France occupée semblent sournoisement être la voie à suivre.

Tandis qu’Otto Abetz est nommé ambassadeur d’Allemagne en France, Jean Luchaire devient patron de presse à la tête du journal « Les Nouveaux Temps », publication de propagande financée par le IIIe Reich. Sa fille Corinne (Nastya Golubeva), atteinte de tuberculose, tente de maintenir sa carrière de jeune comédienne prometteuse…

1969. Tandis que Marcel Ophüls se voit refuser la diffusion de son documentaire-fleuve Le chagrin et la pitié par le conseil d’administration de l’ORTF (lequel comptait parmi ses membres Simone Veil), Luchino Visconti se fait tirer dessus à boulet rouge pour Les damnés, que la presse allemande n’hésitait pas à qualifier de « cabinet de curiosités surdimensionné ».

La réalité d’une époque pourtant placée sous le signe des libertés inconditionnelles est sans appel : ni la France, ni l’Allemagne ne sont encore prêts à regarder en face leur propre histoire. A savoir que derrière le combat acharné de résistants héroïques se cache aussi une autre vérité : celle des personnes ayant choisi de prendre le parti de l’envahisseur nazi.

Louis Malle en fera d’ailleurs lui aussi les frais quelques années plus tard avec Lacombe Lucien, portrait glaçant d’un jeune homme sans idéologie qui, devant l’impossibilité d’intégrer le maquis, rejoint la Gestapo française après avoir été séduit par la promesse chimérique d’une potentielle future assise sociale en lieu et place d’un avenir prolétaire tout tracé.

Taxé d’œuvre légitimant le collaborationnisme alors que le film dépeignait très adroitement la manière dont une personne ordinaire peut basculer dans l’inimaginable lorsqu’elle voit une possibilité de se distinguer, Lacombe Lucien obligera Malle à s’exiler aux Etats-Unis afin de pouvoir continuer sa carrière.

Sans tirer de liens trop directs, il est facile de voir des similitudes entre Lacombe Lucien et Les rayons et les ombres de Xavier Giannoli. Sans jamais tomber dans le manichéisme, le réalisateur des Illusions perdues livre un portrait par instant romanesque et au final peu jugeant du triangle de personnages au cœur de l’intrigue-fleuve de son dernier métrage.

Une position narrative qui renforce à l’évidence le fonctionnement machiavélique de l’envahisseur allemand à vouloir endormir les masses via deux stratagèmes très étudiés, dont Luchaire et Abetz furent les principaux émissaires : faire en sorte que le peuple français reste faible et le plus divisé possible.

Se basant sur des faits authentiques mais en épurant au maximum les personnages (seuls Jean Luchaire et sa fille ainée Corinne sont clairement représentés ici, alors que l’homme de presse avait cinq enfants), en dosant parfaitement les élans démonstratifs face au déroulement de la période de l’occupation française, Xavier Giannoli signe une œuvre à la fois remarquable et passionnante. Donc très facile d’accès, et ce malgré la longueur du métrage qui pourrait en rebuter plus d’un.

La durée actuellement excessive des films de cinéma – dont la raison la plus évidente est d’obliger les exploitants de salles à occuper plusieurs écrans avec le même film – aura au moins permis à une poignée de cinéastes ambitieux de revenir au format « Epic », disparu à l’aube des années 1970.

Avec son dernier long-métrage, Xavier Giannoli entre de manière évidente dans la cour des réalisateurs ambitieux, mais dont ce trait de caractère ne sert qu’à une chose : tourner des œuvres prestigieuses et mémorables. Qui ont donc toutes les chances de marquer durablement l’histoire du cinéma. Les rayons et les ombres est clairement de cette trempe. A voir donc sans l’ombre d’une hésitation.

Les rayons et les ombres de Xavier Giannoli, avec Jean Dujardin, Nastya Golubeva, August Dielh, André Marcon, Valeriu Andriuta, Elina Löwensohn, France, 3h19.

L’AGENT SECRET (O AGENTO SECRETO, Kleber Mendonça Filho, 2025)

Brésil, 1977 : Marcelo (Wagner Moura), un homme d’une quarantaine d’années au passé obscur, arrive à Recife alors que la ville est en plein carnaval. Il s’y rend pour retrouver son jeune fils et tenter de reconstruire sa vie. Cependant, son projet est compromis lorsque les échos de son ancienne existence refont surface…

La vie de cinéphage peut parfois se confondre avec celle d’un aventurier. Entendons-nous bien : pas question d’aller se risquer en zone concrètement dangereuse, mais il faut bien l’avouer : aller voir des films peut parfois s’avérer être une vraie aventure, pour le pire ou pour le meilleur.

Ainsi, à la sortie d’une salle de cinéma pas plus tard qu’hier, où je venais d’assister à une énième variation de problèmes existentiels de bobos parigots sur grand écran (le concept de « bourgeois gaze » me fais hurler de dire, mais faut avouer qu’il y aurait quand même de quoi débattre cinq minutes sur le sujet) devant un film passant totalement à côté de son/ses sujet/s, deux options s’offraient à moi : m’inscrire au prochain week-end de survie d’une influenceuse locale – qui me promet d’arriver, à son terme, à savoir faire la différence entre l’eau froide et l’eau chaude – ou tenter conjurer le sort en enquillant un deuxième long métrage dans la foulée.

Le titre est bateau, l’affiche internationale ne vend pas du rêve, la bande-annonce est aussi limpide qu’un message codé transmis par la BBC au début des années 1940 et la durée du film (160 minutes tout de même !) semblent m’indiquer que je ferais mieux de rentrer chez moi et de me poser devant la rediffusion d’un bon vieux Faites entrer l’accusé.

Bon j’avoue : je suis vraiment le spectateur le moins informé du monde. En gros, quand je vais voir un film, je n’en sais absolument rien. Même pas, par exemple, que le réalisateur du métrage que je m’apprête à tenter est le même qui avait réalisé voilà dix ans Aquarius, dont je me souviens surtout pour la prestation magistrale de Sonia Braga. Et puis bon : une salle de cinéma, ce n’est pas une prison. Donc…

Instantanément, c’est une révélation. Dès la longue scène d’ouverture, dont on saisit instantanément qu’elle n’aura pas d’autre lien avec le film que de présenter son personnage principal (non, ce n’est pas Pedro Pascal), je sais que je suis devant un vrai film. A savoir quelque chose ayant été initié par un vrai amoureux du Septième Art. Donc une personne ayant pour principale mission de vouloir partager des émotions avec autrui, le tout avec grand talent et surtout sans prétention ni la moindre arrogance intellectuelle (définitivement le pire fléau de la civilisation occidentale).

Aucun doute possible donc : Kleber Mendonça Filho, réalisateur de L’agent secret, est un vrai dingue de cinéma. Pas juste un gougnafier tout juste sorti d’une prestigieuse école de cinéma (qui généralement apprend en premier lieu à ses élèves à savoir tenir une posture arrogante, plutôt à savoir transmettre quelque chose), mais bel et bien quelqu’un ayant passé de nombreuses années à partager sa passion justement – entre autres, via son activité de programmateur dans une salle de cinéma de sa ville natale – avant de passer derrière la caméra.

Impossible à ranger dans une case, L’agent secret est donc une œuvre qui respire l’amour du grand écran dans chacun de ses plans. A la fois drame intense, thriller politique et chronique sociale du Brésil alors sous dictature militaire, le long métrage suit une trajectoire narrative basée sur le principe hautement casse-gueule des flashbacks imbriqués.

Se permettant même des incartades à la limite du fantastique (sans que l’ensemble n’en devienne grotesque), ponctuant l’ensemble de références (qui n’en deviennent pas un gimmick constant comme chez Tarantino), Kleber Mendonça Fihlo livre ici un grand film, à la limite de l’Epic, dont le ton général – empreint d’une lenteur à l’intensité intacte mais jamais poussive – fait penser, la violence graphique en moins, au cinéma de Craig Zahler (Bone Tomahawk, Section 99, Traîné sur le bitume), dont on attend avec grande impatience le prochain métrage.

Parfois, la prise de risque cinéphilique peut s’avérer payante. C’est à l’évidence le cas de cet Agent secret qui, bien que risquant de rater une partie de son public (faute à une promo bien mal ciblée), restera à coup sûr comme l’une des meilleures choses à voir cette année au cinéma. Il ne serait d’ailleurs guère étonnant de voir O Secreto Agento repartir avec les statuettes du meilleur film étranger, que ce soit à Hollywood où aux César…

L’agent secret (O Secreto Agento) de Kleber Mendonça Filho, avec Wagner Moura, Carlos Francisco, Tânia Maria, Maria Fernanda Cândido, Robério Diogenes, Udo Kier, Brésil/France/Allemagne/Pays-Bas, 2h41.

GOUROU (Yann Gozlan, 2025)

Matthieu Vasseur (Pierre Niney) est le coach en développement personnel le plus suivi de France. Dans une société en quête de sens où la réussite individuelle est devenue sacrée, il propose à ses adeptes une catharsis qui électrise les foules autant qu’elle inquiète les autorités. Sous le feu des critiques, Matt va s’engager dans une fuite en avant qui le mènera aux frontières de la folie et peut-être de la gloire…

Troisième collaboration entre le réalisateur Yann Gozlan et le comédien Pierre Niney, Gourou était le film que tout fan de thriller huilé attendait avec impatience. Puis, l’omniprésence de Niney partout et tout le temps depuis quelques jours (impossible en effet d’ouvrir la moindre application sans le voir apparaitre), assujetti de nombreuses avant-premières ultramédiatisées, créèrent un doute. Et si Gourou s’avérait au final être un film raté ?

Sans aller jusqu’à parler de ratage, Gourou laisse effectivement perplexe. Très perplexe même. Un point de départ parfait, une première demi-heure exceptionnelle au niveau narratif et puis patatras. Partant rapidement dans tous les sens, ouvrant 107 pistes (dont la plupart sont abandonnées en cours de route), ultra-prévisible dans ses rouages scénaristiques et se sentant presque obligé de réitérer le coup du twist final de Boite Noire, Gourou s’avère au final un film très brouillon et surtout artificiellement complexe.

Le long-métrage, qui a fait un démarrage exceptionnel au box-office (rarement une salle n’aura été aussi pleine à une première séance en matinée hors vacances pour une œuvre calibrée « public adulte »), atteste d’une évidence : il est désormais possible, grâce au succès fracassant du Comte de Monte Cristo, de vendre un film sur le nom de Pierre Niney. Les comédiens le secondant, en particulier Anthony Bajon et Marion Barbeau, démontrent également à quel point leur présence au cœur du cinéma hexagonal actuel est devenue une évidence.

Yann Gozlan et Pierre Niney se fendent d’avoir voulu faire un film sans message, même si la mission semble impossible avec un tel sujet. Si la mise en lumière des dérives de l’auto proclamation de coachs de vie face à des thérapeutes diplômés est assez bien abordée dans un premier temps, cette trame de fond devient rapidement un simple prétexte desservant clairement l’ensemble.

Facile de rester à 100% sur le film de genre quand on parle d’un écrivain raté s’étant approprié un manuscrit oublié (Un homme idéal) ou lorsqu’un scénario est centré sur un expert en décryptage audio manipulé par sa propre autorité (Boîte Noire). L’exercice s’avère beaucoup plus périlleux lorsque la toile de fond est centrée sur un phénomène actuellement très lucratif, et dont expansion s’avère être un réel problème de notre société occidentale.

Quand la caution d’un film passe obligatoirement par l’argument sociétal ou politique, c’est qu’il y a un problème. Lorsqu’un long métrage, qui a toutes les clefs en main pour mettre très habilement en lumière ces aspects sans devoir se trouver de justification, met tout en œuvre pour les éviter en est un autre auquel les cinéphiles n’avaient jusqu’ici pas encore été confrontés. A ce titre, Gourou pourrait bien s’avérer être un cas d’école…

Gourou de Yann Gozlan, avec Pierre Niney, Marion Barbeau, Anthony Bajo, Christophe Monteney, Jonathan Turnbill, Holt McCallan, France, 2025, 2h06.

Disponible en 4K UHD, Blu-ray et DVD chez StudioCanal (distribution Suisse: Rainbow Home Entertainment AG).

PRIMATE (Johannes Roberts, 2025)

Après l’ours coké, le singe enragé ! Le cinéma d’exploitation est, depuis toujours, jalonné de concepts tellement absurdes (imaginez deux secondes la gueule du producteur vers qui un quidam est allé demander de l’argent pour tourner Billy the Kid contre Dracula…) qu’ils peuvent parfois donner naissance à des films « remarquables » (si pris au 14e degré donc).

Jadis réservés aux cinémas de quartier puis aux étalages de nos vidéoclubs d’antan, ces bizarreries arrivent depuis quelques années sur nos écrans de cinéma européens, sans que personne ou presque n’arrive vraiment à en saisir la raison puisque, de manière générale, ces OFNI (objets filmiques non identifiés) sont des flops en salles de notre côté de l’Atlantique.

Dernier né en la matière, Primate réactive une micro-brèche du cinéma horrifique : le singe domestique qui s’avère à la fois bien plus malin et cintré qu’on ne l’aurait imaginé (quelle idée de vivre avec un singe à la maison me direz-vous).

Si l’exercice a donné lieu par le passé à des métrages au final bien plus convaincants que leur concept (Link de Richard Franklin, Incidents de parcours de George Romero), il s’avère assez laborieux dans le cas présent. En cause : une espèce de pitch encore plus absurde que le concept du film lui-même, qui aligne méchamment les problèmes narratifs.

Imaginez un peu : une bande de copines vient passer la pause inter-semestre universitaire dans la maison hype du père de l’héroïne située, on ne sait pas trop pourquoi, en bordure d’une falaise hawaïenne. L’homme, écrivain à succès et veuf pas si éploré que ça, est sourd-muet. Cela fait-il avancer le schmilblick ? Pas du tout…

Autre spécificité de l’homme (outre le fait d’être un croisement physique entre Hugh Jackman et Francis Lalanne) : il vit avec le chimpanzé que feu son épouse, anthropologue renommée, étudiait depuis tellement longtemps que l’animal avait fini par devenir un membre de la famille. Ceci jusqu’à ce que le satané primate pète un stotz après avoir été mordu par une mangouste enragée.

Passé sur le jeu que limité de l’ensemble des comédiens (semblant tout droit sorti d’une série US 90s pour ados) et les multiples aberration narratives (mais pourquoi diable Hugh Lalanne/Francis Jackman a-t-il une cage à tyrannosaure au milieu de sa baraque alors que sa bestiole vit en complète liberté dans la casbah ?), il faut bien admettre que cette bêtise assumée est plutôt efficace.

Produit par Paramount, Primate semble à l’évidence être une nouvelle tentative pour la major, après Smile et la récupération de la franchise Scream (dont le 7e épisode arrive sur nos écrans dans quelques semaines. On ne se réjouit pas des masses) d’entrer en concurrence directe avec Blumhouse, studio qui aligne depuis plus de dix ans des métrages horrifiques du même calibre: vite produits, généralement de bonne facture et surtout peu onéreux. Donc ultra rentables.

Rappelons pour mémoire qu’il fut une époque pas si lointaine où les majors concentraient leurs efforts à la production de grands films tout en laissant ce genre d’aberrations, aussi délectables soient-elles si prises pour ce qu’elles sont, à des studios indépendants. Le film n’ayant couté que 25 millions et étant déjà rentré dans ses frais seulement deux petites semaines après sa sortie US, on peut légitimement se demander si ce genre de production ne représente pas le dernier Eldorado pour Hollywood…

Primate de Johannes Roberts, avec Johnny Sequoyah, Jess Alexander, Troy Kotsur, Victoria Wyant, Gia Hunter, Benjamin Cheng, Etats-Unis/Grande Bretagne/Canada/Australie, 1h29.

Disponible en 4K UHD, Blu-ray et DVD chez Paramount (distribution Suisse: Rainbow Home Entertainment AG).

LADY NAZCA (Damien Dorsaz, 2025)

Pérou, 1936. Maria Reiche (Devrim Lingnau), jeune enseignante allemande en poste à Lima, rencontre Paul d’Harcourt (Guillaume Gallienne), éminent archéologue français. Ce dernier l’emmène dans le désert de Nazca en vue d’identifier une potentielle ancienne voie d’irrigation. Sur place, la jeune femme découvre de longues lignes droites se prolongeant au-delà de l’horizon. Ces signes, visiblement créés par l’homme, vont peu à peu devenir, au-delà d’une quête d’identification, le combat d’une vie…

En parcourant les critiques consacrées au premier film de Damien Dorsaz, on a vraiment l’impression de ne pas avoir vu le même métrage que certains rédacteurs. Que Télérama n’aime pas Lady Nazca est une chose plutôt rassurante, mais que la rédaction de Première, qui affiche parfois des avis dithyrambiques à propos de métrages on-ne-peut plus dispensables, soit aussi mitigée relève de l’incompréhension, tant ce coup d’essai force le respect.

Oui, le décor naturel qui s’offre aux caméras de Dorsaz fait une partie de travail, mais on ne peut légitimement par réduire les qualités de Lady Nazca dans à simple constat. Évitant les poncifs du biopic, le comédien d’origine valaisanne, dont il s’agit du premier long métrage en tant que réalisateur, effleure en filigrane plusieurs thématiques ultra-tendance (la place des femmes dans la société de la première moitié du 20e Siècle, l’homosexualité affranchie de l’héroïne, la montée du nazisme en Allemagne obligeant certains ressortissants, en opposition au 3e Reich, à fuir leur pays) de manière tellement habile et discrète que l’impact en est d’autant plus puissant sur le spectateur.

Ainsi, à aucun moment, Lady Nazca ne cherche à devenir un film à message. Simplement d’offrir à une audience, certes avec l’appui d’authentiques décors étant au cœur d’histoire, une forme d’epic d’un classicisme tellement assumé qu’il en résulte une évidente qualité artistique.

Citant comme sources d’influence majeure des longs métrages importants tel que Walkabout de Nicolas Roeg ou Vanishing Point de Richard Sarafian (bien que ces incontournables restent malheureusement encore et toujours peu montrés aux nouvelles générations), Damien Dorsaz pourrait sans rougir rajouter à la liste David Lean, tant certains plans portent l’empreinte de Lawrence d’Arabie.

Parmi les influences du réalisateur, on note également la présence de Werner Herzog et son hallucinant Fizcarraldo. Sauf que là où le légendaire cinéaste allemand se plaisait à faire le portrait de « conquistadors de l’inutile », Damien Dorsaz dépeint de manière claire, au-delà du très beau portrait d’une personne obstinée au-delà du raisonnable (trait de caractère humain donnant souvent lieu à de très grands films), le parcours d’une femme ayant trouvé le vrai sens de son existence.

Grâce à son regard à la fois doux et déterminé qui capte admirablement la lumière, la comédienne Devrim Lingnau offre une incarnation éclatante et puissante de Maria Reiche. A tel point que cette comédienne allemande, encore peu connue du grand public, « bouffe littéralement l’écran » avec le risque d’effacer au passage ses pourtant excellents partenaires de jeu.

Un très joli film, qu’il serait d’ailleurs bienvenu de proposer pour des séances scolaires, tant il est évidement que les élèves ne pourraient en sortir autrement qu’enchantés.

Lady Nazca de Damien Dorsaz, avec Devrim Lingnau, Guillaume Gallienne, Olivia Ross, Marin Pumachapi, Javier Valdes, France/Allemagne, 1h39.