L’AGENT SECRET (O AGENTO SECRETO, Kleber Mendonça Filho, 2025)

Brésil, 1977 : Marcelo (Wagner Moura), un homme d’une quarantaine d’années au passé obscur, arrive à Recife alors que la ville est en plein carnaval. Il s’y rend pour retrouver son jeune fils et tenter de reconstruire sa vie. Cependant, son projet est compromis lorsque les échos de son ancienne existence refont surface…

La vie de cinéphage peut parfois se confondre avec celle d’un aventurier. Entendons-nous bien : pas question d’aller se risquer en zone concrètement dangereuse, mais il faut bien l’avouer : aller voir des films peut parfois s’avérer être une vraie aventure, pour le pire ou pour le meilleur.

Ainsi, à la sortie d’une salle de cinéma pas plus tard qu’hier, où je venais d’assister à une énième variation de problèmes existentiels de bobos parigots sur grand écran (le concept de « bourgeois gaze » me fais hurler de dire, mais faut avouer qu’il y aurait quand même de quoi débattre cinq minutes sur le sujet) devant un film passant totalement à côté de son/ses sujet/s, deux options s’offraient à moi : m’inscrire au prochain week-end de survie d’une influenceuse locale – qui me promet d’arriver, à son terme, à savoir faire la différence entre l’eau froide et l’eau chaude – ou tenter conjurer le sort en enquillant un deuxième long métrage dans la foulée.

Le titre est bateau, l’affiche internationale ne vend pas du rêve, la bande-annonce est aussi limpide qu’un message codé transmis par la BBC au début des années 1940 et la durée du film (160 minutes tout de même !) semblent m’indiquer que je ferais mieux de rentrer chez moi et de me poser devant la rediffusion d’un bon vieux Faites entrer l’accusé.

Bon j’avoue : je suis vraiment le spectateur le moins informé du monde. En gros, quand je vais voir un film, je n’en sais absolument rien. Même pas, par exemple, que le réalisateur du métrage que je m’apprête à tenter est le même qui avait réalisé voilà dix ans Aquarius, dont je me souviens surtout pour la prestation magistrale de Sonia Braga. Et puis bon : une salle de cinéma, ce n’est pas une prison. Donc…

Instantanément, c’est une révélation. Dès la longue scène d’ouverture, dont on saisit instantanément qu’elle n’aura pas d’autre lien avec le film que de présenter son personnage principal (non, ce n’est pas Pedro Pascal), je sais que je suis devant un vrai film. A savoir quelque chose ayant été initié par un vrai amoureux du Septième Art. Donc une personne ayant pour principale mission de vouloir partager des émotions avec autrui, le tout avec grand talent et surtout sans prétention ni la moindre arrogance intellectuelle (définitivement le pire fléau de la civilisation occidentale).

Aucun doute possible donc : Kleber Mendonça Filho, réalisateur de L’agent secret, est un vrai dingue de cinéma. Pas juste un gougnafier tout juste sorti d’une prestigieuse école de cinéma (qui généralement apprend en premier lieu à ses élèves à savoir tenir une posture arrogante, plutôt à savoir transmettre quelque chose), mais bel et bien quelqu’un ayant passé de nombreuses années à partager sa passion justement – entre autres, via son activité de programmateur dans une salle de cinéma de sa ville natale – avant de passer derrière la caméra.

Impossible à ranger dans une case, L’agent secret est donc une œuvre qui respire l’amour du grand écran dans chacun de ses plans. A la fois drame intense, thriller politique et chronique sociale du Brésil alors sous dictature militaire, le long métrage suit une trajectoire narrative basée sur le principe hautement casse-gueule des flashbacks imbriqués.

Se permettant même des incartades à la limite du fantastique (sans que l’ensemble n’en devienne grotesque), ponctuant l’ensemble de références (qui n’en deviennent pas un gimmick constant comme chez Tarantino), Kleber Mendonça Fihlo livre ici un grand film, à la limite de l’Epic, dont le ton général – empreint d’une lenteur à l’intensité intacte mais jamais poussive – fait penser, la violence graphique en moins, au cinéma de Craig Zahler (Bone Tomahawk, Section 99, Traîné sur le bitume), dont on attend avec grande impatience le prochain métrage.

Parfois, la prise de risque cinéphilique peut s’avérer payante. C’est à l’évidence le cas de cet Agent secret qui, bien que risquant de rater une partie de son public (faute à une promo bien mal ciblée), restera à coup sûr comme l’une des meilleures choses à voir cette année au cinéma. Il ne serait d’ailleurs guère étonnant de voir O Secreto Agento repartir avec les statuettes du meilleur film étranger, que ce soit à Hollywood où aux César…

L’agent secret (O Secreto Agento) de Kleber Mendonça Filho, avec Wagner Moura, Carlos Francisco, Tânia Maria, Maria Fernanda Cândido, Robério Diogenes, Udo Kier, Brésil/France/Allemagne/Pays-Bas, 2h41.

GOUROU (Yann Gozlan, 2025)

Matthieu Vasseur (Pierre Niney) est le coach en développement personnel le plus suivi de France. Dans une société en quête de sens où la réussite individuelle est devenue sacrée, il propose à ses adeptes une catharsis qui électrise les foules autant qu’elle inquiète les autorités. Sous le feu des critiques, Matt va s’engager dans une fuite en avant qui le mènera aux frontières de la folie et peut-être de la gloire…

Troisième collaboration entre le réalisateur Yann Gozlan et le comédien Pierre Niney, Gourou était le film que tout fan de thriller huilé attendait avec impatience. Puis, l’omniprésence de Niney partout et tout le temps depuis quelques jours (impossible en effet d’ouvrir la moindre application sans le voir apparaitre), assujetti de nombreuses avant-premières ultramédiatisées, créèrent un doute. Et si Gourou s’avérait au final être un film raté ?

Sans aller jusqu’à parler de ratage, Gourou laisse effectivement perplexe. Très perplexe même. Un point de départ parfait, une première demi-heure exceptionnelle au niveau narratif et puis patatras. Partant rapidement dans tous les sens, ouvrant 107 pistes (dont la plupart sont abandonnées en cours de route), ultra-prévisible dans ses rouages scénaristiques et se sentant presque obligé de réitérer le coup du twist final de Boite Noire, Gourou s’avère au final un film très brouillon et surtout artificiellement complexe.

Le long-métrage, qui a fait un démarrage exceptionnel au box-office (rarement une salle n’aura été aussi pleine à une première séance en matinée hors vacances pour une œuvre calibrée « public adulte »), atteste d’une évidence : il est désormais possible, grâce au succès fracassant du Comte de Monte Cristo, de vendre un film sur le nom de Pierre Niney. Les comédiens le secondant, en particulier Anthony Bajon et Marion Barbeau, démontrent également à quel point leur présence au cœur du cinéma hexagonal actuel est devenue une évidence.

Yann Gozlan et Pierre Niney se fendent d’avoir voulu faire un film sans message, même si la mission semble impossible avec un tel sujet. Si la mise en lumière des dérives de l’auto proclamation de coachs de vie face à des thérapeutes diplômés est assez bien abordée dans un premier temps, cette trame de fond devient rapidement un simple prétexte desservant clairement l’ensemble.

Facile de rester à 100% sur le film de genre quand on parle d’un écrivain raté s’étant approprié un manuscrit oublié (Un homme idéal) ou lorsqu’un scénario est centré sur un expert en décryptage audio manipulé par sa propre autorité (Boîte Noire). L’exercice s’avère beaucoup plus périlleux lorsque la toile de fond est centrée sur un phénomène actuellement très lucratif, et dont expansion s’avère être un réel problème de notre société occidentale.

Quand la caution d’un film passe obligatoirement par l’argument sociétal ou politique, c’est qu’il y a un problème. Lorsqu’un long métrage, qui a toutes les clefs en main pour mettre très habilement en lumière ces aspects sans devoir se trouver de justification, met tout en œuvre pour les éviter en est un autre auquel les cinéphiles n’avaient jusqu’ici pas encore été confrontés. A ce titre, Gourou pourrait bien s’avérer être un cas d’école…

Gourou de Yann Gozlan, avec Pierre Niney, Marion Barbeau, Anthony Bajo, Christophe Monteney, Jonathan Turnbill, Holt McCallan, France, 2025, 2h06.

PRIMATE (Johannes Roberts, 2025)

Après l’ours coké, le singe enragé ! Le cinéma d’exploitation est, depuis toujours, jalonné de concepts tellement absurdes (imaginez deux secondes la gueule du producteur vers qui un quidam est allé demander de l’argent pour tourner Billy the Kid contre Dracula…) qu’ils peuvent parfois donner naissance à des films « remarquables » (si pris au 14e degré donc).

Jadis réservés aux cinémas de quartier puis aux étalages de nos vidéoclubs d’antan, ces bizarreries arrivent depuis quelques années sur nos écrans de cinéma européens, sans que personne ou presque n’arrive vraiment à en saisir la raison puisque, de manière générale, ces OFNI (objets filmiques non identifiés) sont des flops en salles de notre côté de l’Atlantique.

Dernier né en la matière, Primate réactive une micro-brèche du cinéma horrifique : le singe domestique qui s’avère à la fois bien plus malin et cintré qu’on ne l’aurait imaginé (quelle idée de vivre avec un singe à la maison me direz-vous).

Si l’exercice a donné lieu par le passé à des métrages au final bien plus convaincants que leur concept (Link de Richard Franklin, Incidents de parcours de George Romero), il s’avère assez laborieux dans le cas présent. En cause : une espèce de pitch encore plus absurde que le concept du film lui-même, qui aligne méchamment les problèmes narratifs.

Imaginez un peu : une bande de copines vient passer la pause inter-semestre universitaire dans la maison hype du père de l’héroïne située, on ne sait pas trop pourquoi, en bordure d’une falaise hawaïenne. L’homme, écrivain à succès et veuf pas si éploré que ça, est sourd-muet. Cela fait-il avancer le schmilblick ? Pas du tout…

Autre spécificité de l’homme (outre le fait d’être un croisement physique entre Hugh Jackman et Francis Lalanne) : il vit avec le chimpanzé que feu son épouse, anthropologue renommée, étudiait depuis tellement longtemps que l’animal avait fini par devenir un membre de la famille. Ceci jusqu’à ce que le satané primate pète un stotz après avoir été mordu par une mangouste enragée.

Passé sur le jeu que limité de l’ensemble des comédiens (semblant tout droit sorti d’une série US 90s pour ados) et les multiples aberration narratives (mais pourquoi diable Hugh Lalanne/Francis Jackman a-t-il une cage à tyrannosaure au milieu de sa baraque alors que sa bestiole vit en complète liberté dans la casbah ?), il faut bien admettre que cette bêtise assumée est plutôt efficace.

Produit par Paramount, Primate semble à l’évidence être une nouvelle tentative pour la major, après Smile et la récupération de la franchise Scream (dont le 7e épisode arrive sur nos écrans dans quelques semaines. On ne se réjouit pas des masses) d’entrer en concurrence directe avec Blumhouse, studio qui aligne depuis plus de dix ans des métrages horrifiques du même calibre: vite produits, généralement de bonne facture et surtout peu onéreux. Donc ultra rentables.

Rappelons pour mémoire qu’il fut une époque pas si lointaine où les majors concentraient leurs efforts à la production de grands films tout en laissant ce genre d’aberrations, aussi délectables soient-elles si prises pour ce qu’elles sont, à des studios indépendants. Le film n’ayant couté que 25 millions et étant déjà rentré dans ses frais seulement deux petites semaines après sa sortie US, on peut légitimement se demander si ce genre de production ne représente pas le dernier Eldorado pour Hollywood…

Primate de Johannes Roberts, avec Johnny Sequoyah, Jess Alexander, Troy Kotsur, Victoria Wyant, Gia Hunter, Benjamin Cheng, Etats-Unis/Grande Bretagne/Canada/Australie, 1h29.

LADY NAZCA (Damien Dorsaz, 2025)

Pérou, 1936. Maria Reiche (Devrim Lingnau), jeune enseignante allemande en poste à Lima, rencontre Paul d’Harcourt (Guillaume Gallienne), éminent archéologue français. Ce dernier l’emmène dans le désert de Nazca en vue d’identifier une potentielle ancienne voie d’irrigation. Sur place, la jeune femme découvre de longues lignes droites se prolongeant au-delà de l’horizon. Ces signes, visiblement créés par l’homme, vont peu à peu devenir, au-delà d’une quête d’identification, le combat d’une vie…

En parcourant les critiques consacrées au premier film de Damien Dorsaz, on a vraiment l’impression de ne pas avoir vu le même métrage que certains rédacteurs. Que Télérama n’aime pas Lady Nazca est une chose plutôt rassurante, mais que la rédaction de Première, qui affiche parfois des avis dithyrambiques à propos de métrages on-ne-peut plus dispensables, soit aussi mitigée relève de l’incompréhension, tant ce coup d’essai force le respect.

Oui, le décor naturel qui s’offre aux caméras de Dorsaz fait une partie de travail, mais on ne peut légitimement par réduire les qualités de Lady Nazca dans à simple constat. Évitant les poncifs du biopic, le comédien d’origine valaisanne, dont il s’agit du premier long métrage en tant que réalisateur, effleure en filigrane plusieurs thématiques ultra-tendance (la place des femmes dans la société de la première moitié du 20e Siècle, l’homosexualité affranchie de l’héroïne, la montée du nazisme en Allemagne obligeant certains ressortissants, en opposition au 3e Reich, à fuir leur pays) de manière tellement habile et discrète que l’impact en est d’autant plus puissant sur le spectateur.

Ainsi, à aucun moment, Lady Nazca ne cherche à devenir un film à message. Simplement d’offrir à une audience, certes avec l’appui d’authentiques décors étant au cœur d’histoire, une forme d’epic d’un classicisme tellement assumé qu’il en résulte une évidente qualité artistique.

Citant comme sources d’influence majeure des longs métrages importants tel que Walkabout de Nicolas Roeg ou Vanishing Point de Richard Sarafian (bien que ces incontournables restent malheureusement encore et toujours peu montrés aux nouvelles générations), Damien Dorsaz pourrait sans rougir rajouter à la liste David Lean, tant certains plans portent l’empreinte de Lawrence d’Arabie.

Parmi les influences du réalisateur, on note également la présence de Werner Herzog et son hallucinant Fizcarraldo. Sauf que là où le légendaire cinéaste allemand se plaisait à faire le portrait de « conquistadors de l’inutile », Damien Dorsaz dépeint de manière claire, au-delà du très beau portrait d’une personne obstinée au-delà du raisonnable (trait de caractère humain donnant souvent lieu à de très grands films), le parcours d’une femme ayant trouvé le vrai sens de son existence.

Grâce à son regard à la fois doux et déterminé qui capte admirablement la lumière, la comédienne Devrim Lingnau offre une incarnation éclatante et puissante de Maria Reiche. A tel point que cette comédienne allemande, encore peu connue du grand public, « bouffe littéralement l’écran » avec le risque d’effacer au passage ses pourtant excellents partenaires de jeu.

Un très joli film, qu’il serait d’ailleurs bienvenu de proposer pour des séances scolaires, tant il est évidement que les élèves ne pourraient en sortir autrement qu’enchantés.

Lady Nazca de Damien Dorsaz, avec Devrim Lingnau, Guillaume Gallienne, Olivia Ross, Marin Pumachapi, Javier Valdes, France/Allemagne, 1h39.

LES ENFANTS VONT BIEN (Nathan Ambrosioni, 2025)

Un soir d’été, Suzanne (Juliette Armanet), accompagnée de ses deux jeunes enfants (Manoa Varvat, Nina Birman), rend une visite impromptue à sa sœur Jeanne (Camille Cottin), totalement prise au dépourvu. Non seulement elles ne se sont pas vus depuis plusieurs mois, mais surtout Suzanne semble absente. Au réveil, Jeanne découvre sidérée le mot laissé par sa sœur, évaporée dans la nature. La sidération laisse place à la colère lorsqu’à la gendarmerie, Jeanne comprend qu’aucune procédure de recherche ne pourra être engagée : Suzanne a fait le choix insensé de disparaître…

Il n’était pas gagné d’avance, en découvrant Camille Cottin il y a une grosse décennie dans Connasse, d’imaginer que cette fille à la fois énervée et énervante ne devienne la comédienne la plus bankable d’Hexagone. Bankable, c’est bien le mot, puisqu’elle est la seule, avec Noémie Merlant, à se voir non seulement ultra-sollicitée par le cinéma français, mais aussi de manière régulière par Hollywood.

A l’inverse de Virginie Efira, qui semble de plus en plus enfermée dans le sempiternel même rôle de la femme sujette à partir en vrille (comme ce fut le cas d’Isabelle Adjani dès l’aube des années 1980), Camille Cottin sait choisir ses rôles en fonction de la possibilité d’élargir son panel de jeu. A tel point qu’il semble aujourd’hui évident qu’elle pourrait passer d’un genre à l’autre, sans que la chose ne paraisse être autre chose qu’une évidence.

Déjà à l’affiche du précédent film de Nathan Ambrosioni (Toni en famille), Camille Cottin est absolument parfaite dans la peau d’une femme au tempérament individualiste, à qui sa sœur décide de confier ses enfants sans lui demander son avis, juste avant de disparaitre dans la nature. Ce qui aurait pu donner naissance à une comédie navrante, un drame hystérique ou un thriller en forme de cold case laisse place à une œuvre tout en nuance, où la nature humaine saine reste au cœur du débat.

Sans avoir recours à un quelconque artifice, Nathan Ambrosioni suit le cheminement d’un trio (une femme, son neveu et sa nièce), pris au dépourvu par la décision folle et potentiellement irresponsable d’une mère (Juliette Armanet, qui ne sert objectivement pas à grand-chose ici, une comédienne plus aguerrie mais moins connue aurait tout aussi bien fait l’affaire), et bien obligé de faire face à la réalité.

On est d’ailleurs très étonné qu’un cinéaste de moins de 30 ans se décide à aborder un tel sujet et le fasse de surcroit avec autant de brio. On mentionnera également la grande force du casting des enfants, Manoa Varvat et Nina Birman, tous deux très charismatiques bien que sans expérience de la comédie, et qui sont pour beaucoup dans l’équilibre parfait du métrage.

Sans jamais grossir le trait, sans jamais céder à une quelconque forme de rebondissement artificiel mais en utilisant de simples détails comme détonateurs puissants d’émotions (jamais une boîte de pêches en conserve n’avait réussi un tel tour de force), Nathan Ambrosioni signe, avec Les enfants vont bien, assurément un des meilleurs films français de l’année, qu’il ne serait pas étonnant de voir à juste titre récompensé lors de la prochaine cérémonie des César.

Les enfants vont bien de Nathan Ambrosioni, avec Camille Cottin, Monia Chokri, Manoa Varvat, Nina Birman, Juliette Armanet, Guillaume Gouix, France, 1h51.

MEKTOUB, MY LOVE : CANTO DUE (Abdellatif Kechiche, 2025)

Sète, fin de l’été 1994. Amin (Shaïn Boumedine) abandonne ses études de médecine pour tenter de se lancer dans le cinéma, tandis qu’Ophélie (Ophélie Bau) est tiraillée entre Clément, l’homme avec qui elle doit se marier, et Tony (Salim Kechiouche), le cousin d’Amin. L’arrivée impromptue dans le restaurant familial de Jessica Patterson (Jessica Pennington), célèbre comédienne de série télé américaine, et de son mari producteur (André Jacobs) va chambouler le destin d’Amin en imposant ses propres règles…

S’il y a bien un film que l’on espérait plus, c’est celui-là. Retour sur une affaire des plus cocasse. Suite à La vie d’Adèle, couronée par la plus prestigieuse des récompenses cinématographiques cannoise (à défaut d’être la plus représentatives d’œuvres impérissables), Abdellatif Kechiche se lance, à l’été 2016, dans le tournage pharaonique de Mektoub, My Love, dont le premier volet (Canto Uno) arrive sur nos écrans au printemps 2018.

Librement inspiré d’un ouvrage de l’insupportable François Bégaudeau, Mektoub, My Love s’articule comme la longue chronique nostalgique d’un été pas comme les autres. Celui où l’inconscience adolescente va inconsciemment laisser place à l’âge adulte. Quelques mois de chaleur où l’on accompagne une poignée de protagonistes soudés par des liens d’amitié profonds, mais qui vont inévitablement évoluer au regard des changements personnels qu’opèreront naturellement les personnages afin d’entrer dans leur vie d’adulte.

Du roman de l’infâme donneur de leçon qu’est Bégaudeau, il ne reste heureusement pas grand-chose. Chronique estivale suivant les marivaudages amoureux de caractères hautement attachants car identifiables, Mektoub, My Love : Canto Uno évoque aussi bien le cinéma d’Eric Rohmer que celui de Pascal Thomas ou Jacques Rozier. De manière bien plus touchante que François Ozon, Abdellatif Kechiche parvient à livrer un message assez universel, là où le réalisateur d’Eté 85 n’arrive jamais à faire passer ses films avant une forme d’auto-centrage, à la longue usant.

La fin de Mektoub, My Love : Canto Uno laissait présager d’une suite, soutenue par les déclarations du réalisateur, dont la manière de travailler commence déjà, en 2018, à faire jaser. On lui reproche ses humeurs excessives et une manière évidente de pousser ses comédiens dans leurs ultimes retranchements. Des acteurs qui parfois, à bout de force, se laissent semble-t-il mener là où ils n’ont pas envie d’aller.

Les vrais problèmes arriveront lors de la projection cannoise d’Intermezzo, volet annoncé comme « intermédiaire » de Mektoub, My Love, servant de lien entre le premier et un second opus à venir. C’était en mai 2019. D’une durée excessive (3h32 !), avec une action réduite au minimum (le film se passe quasi entièrement dans une boîte de nuit), incluant des scènes de sexe non-simulées, cet interlude ne sortira jamais en salles. Un peu comme si la seule et unique projection du film l’avait suicidé en le rendant inaccessible à tout jamais.

La faillite de la société de production de Kechiche, assujetti d’une plainte (classée sans suite) pour agression sexuelle, semblaient avoir eu raison du réalisateur et de son œuvre pharaonique, jusqu’à l’annonce de la sélection officielle du Festival de Locarno de cette année, où Canto Due fut bien projeté et, qui plus est, gratifié de retours très positifs.

Sorti en toute discrétion aujourd’hui dans quelques salles romandes, sans la moindre publicité et avec un nombre ultra-restreint de projections, Canto Due est pourtant le film le plus intéressant de cette fin d’année.

Le temps a passé et on sent bien qu’Abdellatif Kechiche a, au vu des événements de ces dernières années, changé sa manière de faire. Si aucune image n’a été retournée depuis 2016, la sélection de celles utilisées pour ce Canto Due est, à évidence, très différente celles que l’on aurait retrouvé dans le film si ce dernier était sorti dans la continuité du premier.

Kechiche continue de filmer en très gros plans des filles s’adonnant au plaisir de la chair, au sens premier du terme, mais l’ensemble est bien plus sobre que ne le fut le très charnel Canto Uno. Ceci dessert-il l’ensemble ? En définitive, pas vraiment. En changeant partiellement de point de vue, Abdellatif Kechiche évite l’aspect inévitablement redondant de son œuvre, dont certains gimmicks restent néanmoins apparents. Normal : on suit l’évolution, sur un espace-temps restreint, des mêmes personnages.

L’arrivée de nouveaux protagonistes chamboule néanmoins partiellement l’équilibre de l’ensemble, faisant virer une chronique estivale vers quelque chose de plus profondément dramatique. Seul hic : le final du film laisse cette fois-ci le spectateur pantois face à une vraie fin d’épisode (là où Canto Uno optait très judicieusement pour la fin ouverte dont chacun pourrait imaginer la suite). Un Canto Tre semble donc être, dans le cas présent, plus qu’une évidence, une nécessité. Reste à savoir si nous devrons une nouvelle fois attendre dix ans pour le voir arriver jusqu’à nous…

Mektoub, My Love : Canto Due d’Abdellatif Kechiche, avec Shaïn Boumedine, Ophélie Bau, Salim Kechiouche, Jessica Pennington, Andre Jacobs, Alexia Chardard, Hafsia Herzi, France, 2h19.

VIE PRIVEE (Rebecca Zlotowski, 2025)

Lorsque Lilian Steiner (Jodie Foster), psychiatre de renom, apprend la mort de Paula Cohen-Solal (Virginie Efira), l’une de ses patientes, l’analyste se persuade qu’il s’agit d’un meurtre. Troublée, elle commence à épier sa famille et trouve à chacun des membres un mobile crédible à la disparition de la défunte, dont l’autopsie a pourtant confirmé un suicide…

Ah, qu’il est bon le mois de décembre avec l’arrivée des décos de Noël qui illuminent nos longues soirées et les biscuits à la cannelle consommés à outrance, une tasse de Early Grey à la main. L’époque idéale en somme pour une escapade en salles afin de savourer un bon vieux whodunit des familles.

L’arrivée dans nos cinémas de Vie privée, dernier long métrage de Rebecca Zlotowski (Grand Central, Les enfants des autres), laissait donc présager, si ce n’est une œuvre mémorable, au moins un bon moment de cinéma familial, qui plus est servi par Jodie Foster et une bonne louche de comédiens français que l’on a toujours plaisir à voir.

Pourtant, dès les premières minutes de Vie privée, un doute nous envahi. Une musique totalement aux fraises, des dialogues limites abscons, une réalisation oscillant entre la « shaggy cam » (mise en scène basée sur le principe qu’une caméra doit forcément être tenue par un chef op atteint de Parkinson) et plans clipés d’intérieurs de voiture jouant à la techno party avec les éclairages nocturnes, laissaient entrevoir non pas une œuvre classique, mais un énième métrage hexagonal se la jouant « entre soi parisianiste ».

A cela s’ajoute, sans surprise, un soupçon d’arrogance intellectuelle, évidemment soutenu par toute la presse hipster se gaussant des ruptures de ton et des séquences fantasmagoriques du film, pourtant sans lien avec l’histoire, comme d’évidentes qualités d’une œuvre parait-il placée sur le ton de la comédie… sauf qu’on ne rit jamais !

Parvenir à jouer les équilibristes entre différents genres (thriller, comédie, drame à propos des rapports humains) demande un savoir faire hors-norme. Compétence que Rebecca Zlotovski n’a à l’évidence pas. Il aurait donc sans doute été plus sage pour la cinéaste de se décider en les différentes options énoncées plus haut, mais avec le risque évident que la sacro-sainte intelligentsia du Septième Art (qui n’intéressait déjà pas grand monde dans l’ancien monde… alors aujourd’hui ?) ne la suive pas.

Se succèdent donc un nombre incalculable de saynètes toutes aussi débiles les unes que les autres. D’un Daniel Auteuil noyant sa mélancolie dans des plats de pâtes engouffrés dans une brasserie italienne (sans doute pour faire un clin d’oeil à Claude Brasseur dans La Boum) à la vision de Mathieu Amalric forniquant tel un animal de cirque sous une pluie battante (un hommage à 9 semaine ½ ?), en passant par des séquences d’hypnoses situées durant la 2e Guerre Mondiale (donc totalement dénuées d’un quelconque rapport avec le Schmilblick).

Remarque qu’il est assez tordant de voir Jodie Foster, lookée façon k.d. lang, éprise d’un fantôme féminin du passé (histoire d’avoir quand même un soupçon de saphisme hypothétique très 2025), ou son rejeton (Vincent Lacoste, totalement transparent), avec qui la psy entretien évidemment des rapports compliqués (mais sans qu’on nous explique pourquoi. A quoi bon d’ailleurs ?) en agent de la Gestapo française (si ! si !), renvoyant directement au bac à sable le Gérard Jugnot de Papy fait de la résistance (fallait bien placer la Shoah quelque part, histoire d’être certain que personne – ou presque – n’ose avancer une quelconque critique à propos du film).

Les quelques personnes présentes dans la salle à la même séance que votre humble chroniqueur affichaient le même rire jaune que lui à l’issue de la projection, préconisant d’un potentiel futur bide au box-office pour cet authentique nanar. Mais qu’à cela ne tienne : les gardiens du temple continueront de nous parler, semaines après semaines, de ce genre de petit bijou à voir absolument, alors qui sera à l’évidence oublié de tous d’ici Noël…

Vie privée de Rebecca Zlotowki, avec Jodie Foster, Daniel Auteuil, Virginie Efira, Vincent Lacoste, Mathieu Amalric, Sophie Guillemin, France, 1h43.

UNE BATAILLE APRES L’AUTRE (ONE BATTLE AFTER ANOTHER, Paul Thomas Anderson, 2025)

Oui, oui votre honneur, je m’étais promis de ne parler ici que de choses que je pourrais recommander à d’autres sans risquer de retrouver mon véhicule avec les 4 pneus crevés. Et là, comme tout le monde ou presque me dit : « ah, je vais aller voir ce film avec DiCaprio, ça a l’air cool », je me suis un peu senti obligé de, dans la mesure où Une bataille après l’autre peut être qualifié de beaucoup de choses, mais de film cool, certainement pas.

Mon arc de défense cinématographique principal réside en une chose assez simple : s’il est nécessaire de mettre en avant des arguments politiques ou sociaux pour prendre la défense d’un film, c’est qu’il y a un problème. Je vais donc mettre ces aspects de côté. Toute la critique dithyrambique s’y est déjà très (trop ?) largement attardé. Inutile donc d’en rajouter, au risque de passer – une nouvelle fois – pour un péquenaud tout juste bon à vanter les mérites d’une énième bobine 70s oubliée.

Passé les deux métrages qui l’ont fait connaitre (Boogie Nights et Magnolia), Paul Thomas Anderson ne s’est pas fendu de métrages faciles d’accès. Peu agréable, souvent hermétique, son cinéma a, a contrario, la grande qualité d’être à la fois très personnel et esthétiquement bluffant. Que l’on aime ou pas les films d’Anderson, fort est de constater que sa filmographie a une pertinence, une importance, dans un univers cinématographique par trop souvent aseptisé ou se contentant d’aligner de simples effets d’esbrouffe.

Après l’autobiographique Licorice Pizza, Paul Thomas Anderson déboule avec un mastodonte. Comprendre un film faussement simple dans sa construction et complexe à mettre en boîte car tourné en VistaVision (avec de la vraie pellicule, qui plus est via un format exigeant). Donc quelque chose qu’il faut impérativement voir dans d’excellentes conditions.

Au registre, il n’y a pas tromperie sur la marchandise : One Battle after Another est effectivement une authentique expérience visuelle, une vraie séance de cinéma. Cela fait-il d’Une bataille après l’autre un chef d’œuvre ? On peut, à nos risques et péril, répondre autrement que par la positive.

Prenant le parti du pamphlet (les américains disent « dark comedy »), P.T. Anderson parvient à éviter ce dans quoi des enfarineurs tels que Yorgos Lanthimos ou Ruben Ostlund ont mis maladroitement les deux pieds. Tout simplement parce qu’il est – Dieu merci – encore possible de regarder One Battle after Another sans devoir y chercher des qualités autres que cinématographiques.

Bourrés de références musicales (Steely Dan, Gil Scott-Heron), affichant un amour inconsidéré pour des œuvres cinématographiques singulièrement inaltérables (La bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo), Une bataille après l’autre fait un sans-faute durant sa première moitié, avec une narration de véritable équilibriste pouvant être abordée de 1001 manières. Sommes-nous devant une comédie, un drame ou un thriller ? Tout dépendra de la manière dont le spectateur recevra ce que Paul Thomas Anderson lui envoie en pleine figure.

La seconde partie du métrage interroge plus dans sa structure narrative, dans la mesure où le mélange de genre laisse place à un ton plus formel, qui détonne passablement avec l’intention initiale. On pourra aussi mettre en cause – mais c’est un euphémisme en 2025 – la longueur excessive du film, qui gagnerait peut-être en digestibilité si ramené à une durée raisonnable.

Reste de manière indiscutable un long-métrage à la mise en scène ultra-maitrisée et hautement originale. Jamais en effet une « course-poursuite » (« chase » dans la langue de Shakespeare), située sur de longues routes désertiques avec de très fortes dénivelées, n’aura été filmée de manière aussi audacieuse. Un film pas très agréable certes, qui divisera sans doute, mais que l’on regardera à coup-sûr au fil des années avec un œil sans cesse différent.

Une bataille après l’autre (One Battle after Another) de Paul Thomas Anderson, avec Leonardo DiCaprio, Sean Penn, Benicio Del Toro, Chase Infiniti, Regina Hall, Teyana Taylor, Wood Harris, 2h41. Actuellement sur les écrans.

DALLOWAY (Yann Gozlan, 2025)

Romancière en mal d’inspiration, Clarissa (Cécile de France) rejoint une résidence d’artistes prestigieuse à la pointe de la technologie. Elle trouve en Dalloway (Mylène Farmer), son assistante virtuelle, un soutien et même une confidente qui l’aide à écrire. Mais peu à peu, Clarissa éprouve un malaise face au comportement de plus en plus intrusif de son IA…

En 2006, Yann Gozlan se faisait remarquer chez les fans d’horreur avec Captifs, énième film de genre sorti au milieu d’une multitude d’autres en hexagone, affichant tous une violence graphique aussi outrancière qu’inutile. Quelle ne fut pas notre bonne surprise de le retrouver quelques années plus tard aux commandes de Un homme idéal, thriller chabrolien porté par un Pierre Niney qui y gagnait ses galons de comédien.

Retrouvant l’acteur en 2021 pour Boîte noire, Yann Gozlan s’affranchissait d’une quelconque affiliation possible avec ce thriller à connotation paranoïaque de haut vol, tellement bon qu’on s’étonne d’ailleurs que le cinéma US ne s’en soit pas encore saisi pour une inutile remake. On avait donc grand espoir pour Visions, son métrage suivant, resté inédit sur nos écrans helvétiques.

Était-ce un signe ? Toujours est-il que ce troisième thriller, aux frontières du fantastique cette fois-ci, qui suivait les troubles d’une pilote de ligne (épatante Diane Kruger) incapable de voler car atteinte de troubles visuels, lorgnait de manière trop évidente du côté de David Lynch pour convaincre autrement que via une curiosité logique.

C’est donc avec 1000 pincettes que l’on entreprit la vision de Dalloway, le métrage proposant à nouveau le portrait d’une femme émancipée en proie avec phénomènes externes – cette fois-ci identifiés – venant perturber sa vie réglée comme du papier à musique.

Loin de la déception qu’il provoquait avec son précédent long-métrage, Gozlan ne parvient pourtant pas complètement ici à renouveler un créneau usé jusqu’à la corde : celui du conflit entre une personne de plus en plus instable face à une technologie peu aidante au-delà des apparences.

Si Cécile de France est étonnamment très à l’aise avec son personnage, si l’idée d’aller chercher Mylène Farmer que l’on ne verra jamais – elle prête ici uniquement sa voix à l’IA de l’héroïne – on est bien obligé de constater que Dalloway ne restera pas dans les mémoires autrement que via le sentiment d’avoir passé un agréable moment.

La raison semble double : d’un côté, Tatiana de Rosnay, auteure du livre à l’origine du scénario de Dalloway, n’est pas très à l’aise avec la science-fiction, de l’autre Yann Gozlan sans doute quelque peu prisonnier de références du genre autrement plus essentielles (Gattaca d’Andrew Niccol, Ex_Machina d’Alex Garland, Minority Report de Steven Spielberg), mais tout en restant par chance largement au-dessus de productions US surfant sur le même principe (M3GAN, L’IA du mal)

Le réalisateur ayant enchainé très rapidement avec le tournage d’un troisième film mettant en scène Pierre Niney, on peut imaginer que son implication dans la post-production de Dalloway fut moindre. Gourou laissant présager le meilleur et arrivant déjà sur nos écrans en janvier 2026, il est donc fort probable que la prochaine cuvée de Gozlan sera une meilleure, voire très bonne…

Dalloway de Yann Gozlan, avec Cécile de France, Anna Mouglalis, Lars Mikkelsen, Frédéric Pierrot, Freya Mavor et la voix de Mylène Farmer, France/Belgique, 1h50. Actuellement sur les écrans.

SIRAT (Oliver Laxe, 2025)

Après que sa fille ait disparu sans laisser de traces lors d’une rave party au Maroc il y a plusieurs mois, Luis (Sergi Lopez) se lance à sa recherche. Il est accompagné dans son périple par Esteban (Bruno Nunez), son fils de douze ans. Ses recherches le poussent à intégrer des techno-party illégales en plein désert…

J’avoue, votre honneur : je m’étais promis, voire juré, de ne défendre ici que des causes auxquelles j’étais acquis. Mais quand un film me laisse relativement de marbre, moi le simple cinéphage ayant malgré tout acquis certaines connaissances au fil de temps, face à une intelligentsia auto-proclamée et inconditionnellement acquise à la cause d’une œuvre, je ne peux m’empêcher de m’insurger poliment.

Le film incriminé s’appelle Sirat, il est réalisé par le réalisateur galicien Oliver Laxe et, depuis sa consécration indirecte à Cannes (certains y voyaient une Palme d’Or évidente), a conquis la stratosphère hipster. Donc les gens qui regardent de vrais films pour les bonnes raisons (comprendre : si tu ne trouves pas un sous-texte socio-politique a un long métrage, ben c’est que c’est de la merde).

Je suis malgré tout allé voir Sirat assez confiant au vu des retours reçus, en provenance de différents milieux. Donc pas uniquement les gardiens du temple et autres Ayatollah du cinéma, jamais avares d’une petite leçon de morale à deux balles.

« Eh bé » comme on dit loin des capitales. Consternation serait une terminologie un peu forte au regard de mon sentiment à la sortie de la salle. Mais bon, faire un cirque pareil pour un film relativement chiant, totalement assourdissant (parait que le compositeur de la BO est un haut ponte de la scène électro berlinoise. Je lui cherche encore un quelconque signe de génie), Sirat contient juste deux séquences chocs, totalement inattendues, très bien orchestrées, et qui font en toute logique leur petit effet (pas très surprenant quand survient quelque chose de stimulant alors qu’on s’emmerde ferme depuis 70 minutes).

Visiblement – bien que ne le disant pas – sous influence d’autres métrages autrement plus réussis en mode « conquistadors de l’inutile » (Aguirre et Fitzcarraldo de Werner Herzog, The Lost City of Z de James Gray), Oliver Laxe réduit ici à néant une quelconque possibilité de « divertissement » au profit d’un nihilisme creux comme une amphore made in China.

Car une œuvre nihiliste ne peut pas simplement, sauf si elle se fout totalement du monde, être quelque chose où on ne fait qu’aligner de jolies séquences bien foutues, avec l’appui d’un scénario tenant dans un dé à coudre et avec l’argument bidon de la fin ouverte menant à une introspection personnelle.

Bon, a priori je n’ai rien compris : Sirat serait plus qu’un film, un authentique déclencheur permettant de « regarder à l’intérieur soi à travers le goût pour le crépuscule du cinéaste, qui peut également être une source de lumière » (je n’invente rien : je ne fais que citer le dossier de presse du film).

Laxe ferait beaucoup mieux d’assumer s’être largement inspiré du Salaire de la peur de Henri-Georges Clouzot et de Sorcerer, son admirable remake réalisé par William Friedkin. Egalement d’avoir sur sa table de chevet des films australiens barrés tels que Wake in Fright de Ted Kotcheff et le sublime mais toujours méconnu Walkabout de Nicholas Roeg. Aussi, de manière peut-être moins flagrante car entrant dans le registre « le film n’a tellement rien à voir que je peux piquer des plans entiers sans que personne ne moufte », Pink Floyd at Pompeii, auquel la présente « œuvre » subtilise carrément toute sa séquence introductive.

Renvoyons donc les personnes ayant trouvé Sirat exceptionnel – ce qui reste évidemment leur droit le plus légitime – devant les films précités et surtout ce qui restera à tout jamais comme le mètre-étalon du genre : Le trésor de la Sierra Madre de John Huston, incontestablement un des meilleurs métrages jamais réalisés, et sur lequel le poids des années n’a que très peu d’emprise. Une œuvre essentielle, majeure, dans laquelle n’importe quel spectateur pourra s’identifier. Tout le contraire du film de Sirat en somme…

Sirat d’Oliver Laxe, avec Sergi Lopez, Stefania Gadda, Jushua Liam Herderson, Tonin Janvier, Jade Oukid, Richard Bellamy, Espagne/France, 1h55. Actuellement sur les écrans.