
Cinéaste et scénariste, Bernard Stora fut aussi, durant de longues années, assistant à la mise en scène de films allant de grands succès populaires (Le clan des Siciliens de Henri Verneuil, Les aventures de Rabbi Jacob de Gérard Oury) à des raretés malheureusement disparues de la circulation (La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil d’Anatole Litvak, L’impossible objet de John Frankenheimer).
Durant ses années d’assistanat, Bernard Stora peut aussi se vanter d’avoir eu l’occasion de travailler avec Henri-Georges Clouzot (sur L’Enfer, film resté inachevé) et Jean-Pierre Melville, assurément deux des plus grands metteurs en scène du cinéma français, mais aussi sans doute les deux plus perfectionnistes. Donc inévitablement les plus complexes et difficiles dans leurs rapports aux autres durant un tournage.
Méticuleux, Stora a conservé toutes les fiches de travail journalières des 66 jours de la fabrication du Cercle Rouge, dernier très grand film de Melville (après Le Samouraï et L’armée des ombres). Méticuleux, Stora l’est également avec sa mémoire, puisque l’homme de cinéma se souvient, dans les moindres détails, des trois mois et quelque passés, jour et nuit (Melville était – comme Clouzot – insomniaque), aux côtés de Jean-Pierre Melville.

Si la réputation de Melville, savant mélange de perfectionnisme (le poussant très souvent à être odieux avec ses équipes) et de génie absolu de la bricole (tel le plus illustre des prestidigitateurs) est connu depuis des lustres, Dans le Cercle Rouge permet d’encore mieux cerner l’homme systématiquement caché dernières ses Ray-Ban Caravan.
Sans jamais tomber dans le pathos ni la complaisance et avec une objectivité rare, Bernard Stora raconte de manière palpitante la naissance d’un des films majeurs du cinéma français, sans pour autant ne pas y voir ses évidents défauts. Totalement addictive, la lecture de l’ouvrage se dévore comme si nous étions nous aussi les témoins privilégiés du tournage d’une œuvre essentielle bien que née dans la douleur et la souffrance d’artisans chevronnés.

Au-delà d’une nature relativement détestable, Melville apparait aussi ici, sans doute pour la première fois, comme un être en proie au doute constant ayant lutté toute sa vie contre une certaine intelligentsia et une grande partie de la profession ne l’ayant jamais adoubé.
Self-Made Man dans un premier temps afin de garder le contrôle absolu de son œuvre, le réalisateur du Samouraï l’est sans doute également devenu par nécessité de se sentir exister, sans pourtant jamais parvenir à faire complètement taire son « syndrome de l’imposteur », dont il se savait sans nul doute atteint et qu’il extériorisait bien maladroitement attitude de franc-tireur débectable, arrogant et prétentieux avec autrui.

La douleur est temporaire, mais le film est éternel. Cette petite phrase, prononcée récemment par Leonardo diCaprio en rapport à un « conseil » que lui avait prodigué Michael Caton-Jones sur son premier film, peut à elle seule résumer l’histoire de nombreuses grandes œuvres.
Un réalisateur perfectionniste à outrance, donc éternel insatisfait, devient-il obligatoirement une personne infréquentable ? Une seule chose est certaine après la lecture du livre de Bernard Stora : savoir au fond de soi que l’on se trouve impliqué dans quelque chose de grand permet aux hommes de se mettre en mode « machine de guerre », sans que plus rien d’autre ne compte sur un espace-temps défini.
Plus que l’histoire d’une œuvre légendaire, une étude très juste de la nature humaine en matière de créativité.

Bernard Stora « Dans le Cercle Rouge – le tournage du film de Jean-Pierre Melville au jour le jour » (Denoël, 432 pages)


