Jean-Pierre Darroussin, 18 septembre 2026

© 3F2B – Valentin Strahm

De passage à Bienne lors de la première édition du 3F2B, nouvelle mouture de feu le Festival du Film Français d’Helvétie, Jean-Pierre Darroussin y présentait le dernier film de Robert Guédiguian, son complice de toujours. Une belle occasion pour échanger avec ce doux rêveur, qui fait depuis quatre décennie partie de notre paysage cinématographique.

J’ai remarqué que nous sommes toute une génération de cinéphiles à vous avoir découvert en même temps qu’un cinéaste, Cédric Klapisch, dans Riens du tout, son premier long métrage. Un film dans lequel vous incarniez un vendeur attaché aux instruments de musique de son rayon au point qu’il ne peut se résoudre à s’en séparer. Avez-vous eu conscience, au moment du tournage, qu’une nouvelle génération de cinéastes très sensibles aux « petits riens qui font tout le sel de nos existences » était en train d’émerger ?

Le fait de venir du théâtre a sans doute créé chez moi une forme d’instinct naturel d’aller au contact des auteurs contemporains. Et assez curieusement, c’est surtout au cinéma que j’ai eu l’occasion de travailler avec cette génération de cinéastes désireux de parler, avant tout, de leur époque. Parler de son temps passe assez naturellement par ces fameuses petites choses banales de la vie que vous évoquez.

Qui plume la lune?

De manière encore plus significative que Riens du tout, je garde une affection particulière pour Qui plume la lune ? de Cécile Carrière, où je partageais l’affiche avec Garance Clavel, l’héroïne de Chacun cherche son chat de Klapisch justement. C’est un film très réussi, également basé sur le principe des « petits riens », qui est aujourd’hui malheureusement totalement invisible.

On me parle d’ailleurs souvent de Qui plume la lune ? et il n’est pas exagéré je crois de dire que ce métrage a changé la vie de certaines personnes, qui y ont vu une œuvre identitaire. Des personnes qui n’ont pas eu de parcours d’exceptionnel et ne sont pas dotés de caractères héroïnes. Simplement des personnes que l’on peut rencontrer au coin de la rue, qui subissent comme tout le monde des douleurs, des souffrances, sans que cela ne soit percu comme tel.

Ces « tracas de l’existence » sont parfois très durs et compliqués à traverser pour ces gens, alors que leur entourage ne perçoit pas les choses de manière autrement que banales. Ce sont des personnages qui ont à mon sens une valeur d’exemple de la banalité. Me tourner vers des auteurs sensibles à ces aspects inévitables de l’existence a toujours été instinctif pour moi.

C’est le bouquet !

En prolongement à ces œuvres centrées sur ces fameux petits tracas de l’existence qui peuvent plus souvent que de raison nous la pourrir, j’aimerais revenir sur les trois « fantaisies » que vous avez tournées sous la caméra de Jeanne Labrune : Ca ira mieux demain, C’est le bouquet ! et Cause toujours ! Est-ce que les trois longs métrages avaient été prévu, dès le départ, comme une trilogie dont vous seriez à chaque fois l’anti-héros ?

Non, ce n’était pas prévu que l’aventure de prolonge au-delà de Ca ira mieux demain. C’est la rencontre avec Richard Debuisne sur le tournage qui a tout changé pour Jeanne. Richard, qui jouait y un petit rôle dans le film, est devenu son compagnon à la ville et, assez naturellement, ils se sont mis à écrire à quatre mains et les deux autres longs métrages sont arrivés dans la foulée.

Richard Debuisne est décédé tragiquement en 2012 alors qu’il n’était âgé que de 62 ans. Jeanne a un peu changé ensuite, ce qui est assez logique. Je dois avouer que je n’ai plus trop de nouvelles d’elle ces derniers temps.

Est-ce que ces trois films ont été aussi agréables à tourner que nous en avons à les regarder ?

Ça fait partie des tournages sur lesquels j’ai eu les plus gros fous rires. Le plus incontrôlable, ce fut avec Sandrine Kiberlain sur C’est le bouquet ! On riait tellement que, malgré les multiples prises, nous n’étions vraiment plus capables de jouer. Ca duré très longtemps, au point que Jeanne a fini par s’énerver et c’était encore pire : plus elle s’énervait, plus on riait ! Ces trois « fantaisies » représentes vraiment des souvenirs de tournage exceptionnels.

Ca ira mieux demain

Robert Guédiguian est assurément le cinéaste avec lequel vous avez collaborés le plus. Sur 25 films, j’en ai recensé 20 où vous figurez au générique. Il parait même que vous aviez pensé, courant des années 1980, à arrêter le cinéma et que ce serait Guédiguian vous vous aurait persuadé de continuer.

Nous sommes amis depuis très longtemps avec Robert Guédiguian. Avant même qu’il ne commence à faire du cinéma, d’ailleurs. Aussi loin que je me souvienne, on a toujours été proches.

A un moment donné de ma carrière, je me suis un petit peu mis en retrait et je suis parti vivre dans la campagne. Avec le recul, cette mise à l’écart volontaire du métier était assez marrante, parce qu’elle m’inquiétait beaucoup. Ariane Ascaride, la compagne de Robert, également d’ailleurs.

Mon « retour » si je peux le qualifier ainsi, effectivement sous la caméra de Robert Guédiguian, a presque immédiatement été suivi par le projet de Mes meilleurs copains de Jean-Marie Poiré. Les choses se sont ensuite enchainées assez vite pour moi, à tel point que cette « parenthèse » m’est rapidement apparue comme une erreur de parcours.

Mes meilleurs copains

Est-ce pour Mes meilleurs copains que vous avez inventé ce personnage de doux rêveur, un peu lunaire, drôle, tendre, ultra-sincère, avec lequel on vous apparente encore aujourd’hui ?

Je ne peux pas dire que j’ai inventé ce personnage, puisque qu’il était vraiment écrit comme ça dans le scénario de Mes meilleurs copains. Jean-Marie Poiré cherchait un visage assez peu connu pour le personnage de Dany, l’éternel pote un peu écervelé de l’équipe.

Mon engagement sur le film tient d’ailleurs d’un merveilleux gag. Jean-Marie Poiré m’avait donné rendez-vous chez lui pour me parler du personnage. A l’issue de l’échange, j’ai tout naturellement pris congé, sans me rendre compte que j’avais oublié mon sac. Je suis donc retourné chez Jean-Marie une heure plus tard pour récupérer mes affaires. Je ne l’avais évidemment pas fait exprès, mais c’est ce qui a persuadé Poiré que Dany, c’était moi !

Un air de famille

Vous collaborez ensuite avec Jean-Pierre Bacri Agnès Jaoui sur Cuisine et dépendance et Un air de famille. Dans les deux cas d’abord sur les planches, puis devant la caméra. La symbiose était telle que nous avions tous le sentiment que vous deviendriez un élément indissociable de leur œuvre, alors que non. Pourquoi la collaboration n’a pas continué ?

Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui ont toujours eu peur de se retrouver dans une troupe. C’est vraiment quelque chose qu’ils voulaient à tout prix éviter. Après ces deux collaborations, nous avons pris des chemins différents, sans pour autant qu’il y a la moindre animosité entre nous.

Nous avons ensuite gardé de très bons contacts, au point par exemple qu’on me voit furtivement dans Le goût des autres. La raison en est simple : comme nous étions restés amis, je suis passé leur dire bonjour sur le tournage et, comme j’étais là, Agnès et Jean-Pierre m’ont proposé de me glisser devant la caméra, ce que j’ai évidemment fait avec grand plaisir.

Mais pour répondre à votre question, non il n’y avait pas l’idée de continuer la collaboration. Au contraire, ils se sont toujours efforcés à intégrer de nouveaux visages dans leurs films.

Les grandes personnes

Vous êtes déjà venu à Bienne à deux reprises, dont la dernière fois en 2009 pour présenter Les grandes personnes, premier film d’Anna Novion, devenue depuis votre épouse. Il s’agissait aussi du premier rôle important d’Anaïs Demoustier, alors jeune comédienne et aujourd’hui actrice importante du cinéma hexagonal. Était-ce facile de travailler à cette « débutante » ?

Oui, absolument. On avait d’ailleurs pas du tout l’impression qu’elle débutait. Les choses ont été très faciles avec Anaïs, et ce dès la première lecture. On s’est très bien entendus pendant le tournage. Je peux même aller jusqu’à dire que nous nous bien amusés. C’est une jeune fille très spontanée.

Je ne vais pas pouvoir conclure cette entrevue sans vous parler du Poulpe, OVNI cinématographique de Guillaume Nicloux un peu passé inaperçu lors de sa sortie, qui est aujourd’hui découvert par une nouvelle franche de cinéphiles très attachés aux œuvres faisant appel à une forme d’humour trash et absurde. J’ai revu le film récemment et j’avais vraiment l’impression de voir le remake d’un film de Joël Séria tourné par David Lynch. Est-ce que le tournage était aussi borderline que le résultat final ?

Un petit peu (rires). C’était un tournage en forme de colonie de vacances assez incroyable. Il y avait une très bonne ambiance. On a vraiment tourné dans des endroits où les gens atypiques et pittoresques du coin avaient leurs habitudes.

Le tournage a duré deux mois. Nous étions toujours ensemble, même en fin de soirée où nous finissions régulièrement dans le bar pour noctambule ouvert par Gérard Lanvin, qui portait très bien son nom : le « Bar’Ouf ». C’était à La Baule, soit à une vingtaine de quelques kilomètres de Saint-Nazaire où nous tournions. Le poulpe est un projet qui n’aurait jamais pu voir le jour sans Charles Gassot, un homme à l’esprit très libre.

Le poulpe

Charles Gassot, producteur très important dans le cinéma français, qui laissait une grosse marge de manœuvre aux cinéastes ?

Absolument ! C’est vraiment quelqu’un qui a l’esprit suffisamment ouvert pour que les choses puissent se construire. Il a délaissé le cinéma depuis le début des années 2010 pour se consacrer à une ONG qu’il a créé : écoles du monde, dont la mission est de scolariser les enfants de territoires isolés et ruraux de Madagascar. Il crée aujourd’hui des écoles, comme il créait des films à l’époque. Charles Gassot est devenu un producteur de vie réelle. 

En regardant votre filmographie, on constate mais que vous alternez depuis toujours rôles principaux et secondaires. C’est d’ailleurs flagrant chez Guédiguian. Vous avez aujourd’hui une assise qui vous permettrait de ne privilégier que les rôles de têtes. Or, on a vraiment le sentiment que vous préférez avoir un rôle secondaire dans un film auquel vous croyez, plutôt qu’un personnage principal dans un film moins important à vos yeux.

Vous êtes dans le juste. Ça ne me dérange absolument pas de jouer un rôle secondaire. Je n’ai aucune intention de devenir un produit. Je viens du théâtre, milieu où le metteur en scène est l’élément principal dans ma tête, l’acteur passant un petit peu au second plan.

Une femme aujourd’hui

L’acteur est indispensable à toute forme de création, mais ce n’est pas le moteur. Or, quand on choisit de ne pas uniquement accepter des rôles principaux, on arrive à éviter de devenir une marchandise. On redevient donc, un peu, un moteur de la création. En tout cas, on y participe de manière bien plus active. Autrement, on devient un produit commercial qui est avant tout un moteur à générer la capacité de produire des films. Chose que je n’ai aucunement envie de faire.

C’est marrant, parce que vous êtes quasiment le seul comédien en France qui arrive à panacher à ce point, tel un équilibriste, l’importance à l’écran de vos rôles.

Etre comédien pour moi, cela repose non pas sur le fait de devenir connu, mais sur le fait de créer des personnages. De créer une galerie de protagonistes pour des auteurs, dont le résultat à l’écran ou sur les planches serait différent si nous n’étions pas passé par là pour y mettre votre petit grain de sel personnel…

Une femme aujourd’hui de Robert Guédigian, avec Marilou Aussilloux, Grégoire Leprince-Ringuet, Jean-Pierre Darroussin, Ariane Ascaride, Gérard Meylan, Sophie Payan, France, 2h02. A l’affiche dès le 21 octobre 2026.

© 3F2B – Valentin Strahm

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