UN SAMEDI SOIR EN PROVINCE (Jean-Michel Destang/Sébastien Sill, 1995)

Oui, encore une fois, je l’avoue. Depuis ma découverte au début des années 1990 de Strip Tease, le magazine belge qui déshabille la société, je me suis pris de passion pour la mise en lumière de losers superbes.

Sans doute, dans un premier temps, dans un but thérapeutique inavoué, qui me permettait de voir le quotidien de gens encore plus pathétiques que le mien. Donc bien avant d’admettre que, souvent, le vrai toquard n’est évidemment pas celui qui apparait à l’écran, mais bel et bien le couillon qui se poile grassement devant sa petite lucarne.

Ma passion pour le « vrai » m’a fait franchir un cap supplémentaire, le jour où je suis tombé sur une VHS de caméscope abandonnée chez Emmaüs. Ô bonheur suprême que d’entrer dans la vraie vie de vrais gens, habitant à quelques encablures de chez moi. Au point même d’avoir mené, tel un Sherlock Holmes de Temu, une solide enquête afin de retrouver des personnes dont je connaissais déjà le quotidien à travers mon tube cathodique.

Stéphanie Night Fever

Et puis vint le jour béni où, avouant sans mal ma passion voyeuriste à une vague connaissance professionnelle, j’appris l’existence d’Un samedi soir en province, documentaire de 52 minutes produit en 1995 par France télévisions, jamais rediffusé depuis. « Quoi ? Tu connais pas le concept de la barrière anti-fans instaurée par le meilleur DJ de la Chartre ? » qu’il me lance, le collègue.

Il n’en fallait évidemment pas plus pour motiver l’enclume que je suis à me mettre en quête dudit doc. Et je dois avouer que, 30 ans après, je n’en suis toujours pas revenu, tant tout ce qui avait défilé devant mes yeux, et ce malgré la qualité plus que médiocre du seul fichier déniché, était remarquable.

DJ Mathieu, Monsieur « barrière anti-fans »

Alors évidemment, DJ Mathieu, le branleur de la disco mobile Top Club (qui n’abuse pas, selon ses dires, de son statut de roi de la night pour conclure), nous expliquant que la compilation Danse Machine 5 est trop branchée pour que les bouseux du coin l’apprécient, ça envoie du lourd. Sans parler de son fameux concept de la « barrière anti-fans » (une pauvre échelle de peintre cramoisie) afin d’éviter, dixit, l’émeute derrière les platines.

Notre DJ en herbe n’est en réalité ici qu’un faire-valoir. Les vrais héros d’Un samedi soir en province s’appellent Stéphanie, Jérémie, Nadège, Valérie et Stéphane. Stéphane, ou Gazoil pour les intimes. C’est son nom de Cibiste, celui qu’il utilise dans sa R5 customisés à grand coup d’autocollants aux couleurs du Vibration, la nouvelle boite branchée du coin, et munie d’un klaxon personnalisé toujours à cracher son cri de guerre.

Entre CB et taxi, Gazoil sur les routes de l’Indre

Gazoil est conscient d’être une bonne pâte. Que ce soit avec sa copine Valérie, qui le prend un peu pour une bille, qu’à travers ces potes, qui le considère avant tout comme un taxi. Par chance, le samedi soir est là pour faire oublier au « père Gazoil », le temps de quelques heures, son quotidien guère inspirant dans un coin reculé de l’Hexagone.

Get Down Saturday Night et Je danse le Mia auraient pu être les titres emblématiques de la bande à Gazoil. DJ Mathieu en a malheureusement décidé autrement : ce sera La Danse des pompiers et Du soleil et des nana, surenchéri de la voix criarde de l’affreux jojo balancée à grands coups de réverb dans un micro, sans l’ombre d’un doute sa seule et unique vraie barrière anti-je-ne-sais-trop-quoi.

Nadège, Miss Vibration, avec l’amour de sa soirée

Il y a 15 jours, en revoyant pour le 35e fois Un samedi soir en province, je me suis demandé ce qu’était devenu ces jeunes qui ont aujourd’hui la même cinquantaine que moi. En opérant quelques recherches sommaires, je suis tombé sur une série de reportages du quotidien régional La Nouvelle République.

On y apprend, via les rares témoignages de personnes directement concernées (Olivier Vigneau alias Marco, jadis DJ au Vibration, Jean-Claude Rosia, patron du Top Club), que nos lascars vont bien, mais qu’ils ne souhaitent plus évoquer cette période de leur vie. Un peu comme si Un samedi soir en province avait un peu trop abîmé, à force d’éclats de rire gras, la sincérité de nos loustics.

Bien plus intelligents que ses détracteurs, la bande à Gazoil a décidé de nous faire un beau pied de nez par le silence. L’arroseur est arrosé en quelque sorte, et c’est bien fait pour lui. Bien fait pour moi donc.

le « Vibration », disco clinquante fixe et branchée

Où voir le doc ?

Une fois n’est pas coutume, le sujet du présent papier est visible sur un simple coup de clic. Est en effet apparu du Youtube, voilà 4 ans, une version « HD restaurée » d’Un samedi soir en province.

En réalité, il s’agit un transfert de la bande Betacam de la diffusion originale, un peu trop compressée certes, en SD évidemment, mais qui nous change largement du précédent fichier.

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