
1916, dans un petit village portuaire irlandais. Rose (Sarah Miles), la fille du patron du pub, est attirée par Charles Shaughnessy (Robert Mitchum), le maître d’école du village, veuf et son aîné de quinze ans, qu’elle épouse. Mais rapidement, la jeune fille déchante.
Malgré l’attention qu’il porte à Rose, Charles ne comble pas le vide abyssal que ressent la jeune femme. La rencontre avec Randolph Doryan (Christopher Jones), major de l’armée britannique blessé sur le front allemand venu prendre le commandement du camp anglais voisin, va précipiter le destin de Rose…

L’histoire du cinéma est jalonnée d’une micro-catégorie de bides commerciaux retentissants, dont le « scénario » est toujours le même. A savoir d’être les œuvres d’un réalisateur prestigieux venant de tourner un long métrage au retentissement tel qu’un gros studio hollywoodien, généralement pourtant prudent, accepte d’ouvrir à fond les vannes de la bourse.
William Friedkin disait à ce propos qu’après L’exorciste, il aurait pu proposer à n’importe quelle major hollywoodienne de sortir en salle un film consacré à la bar-mitsva de son petit neveu sans que personne n’ose s’y opposer. Il choisira de tourner Sorcerer, nouvelle adaptation du Salaire de la peur, qui s’avérera à l’époque un naufrage commercial sans précédent. 50 ans plus tard, tout le monde s’accorder à dire que ce film-là est une œuvre essentielle.

Si le cas de Sorcerer est évidemment une exception, il est assez facile d’en trouver d’autres. De La porte du Paradis de Michael Cimino, western crépusculaire et pharaonique ayant conduit le studio United Artists à sa faillite, au tout récent désastre financier qui accompagne Digger d’Alejandro González Iñárritu, fort est de constater que ces films-là ont toujours droit à une réévaluation tardive, démontrant une fois encore que le temps est assurément le meilleur des juges.
Sans avoir été un flop au box-office, La fille de Ryan de David Lean scellera malgré tout le destin du réalisateur de Lawrence d’Arabie qui, épuisé par les innombrables péripéties de tournage, mettra sa carrière entre parenthèse durant 15 ans (avant de revenir pour La route des Indes, son ultime long métrage).

Entre retard du tournage pour causes aussi diverses qu’ubuesques (Robert Mitchum incapable de tourner pendant 6 semaines après s’être fait péter la gueule par un irlandais du patelin, Christopher Jones, visiblement aussi perturbé que son personnage, qui fait des siennes en refusant de tourner la scène d’amour cruciale du film, pellicule bousillée par le labo durant son développement obligeant le réalisateur à retourner des séquences entières), David Lean devra également faire face à la météo capricieuse mettant à mal son sens aigu du détail.
Là où Le pont de la rivière Kwaï, Lawrence d’Arabie et Docteur Jivago sont devenus des classiques immédiat, La fille de Ryan sera oublié passé son exploitation mitigé et une presse moins enthousiaste qu’à l’accoutumée avec Lean. Beaucoup y sont allés de tentatives d’explication quant à l’oubli de la mémoire collective du film, sans jamais trouver de réelle cause autre que celle d’un scénario original, là où les trois précédents films de réalisateur britannique trouvaient leur source dans l’histoire et la littérature.

En (re)découvrant La fille de Ryan aujourd’hui, il semble pourtant évident que ce semi-échec, ou du moins la non-perdurabilité du film, tiennent en deux points. Tout d’abord parce que David Lean et son scénariste Robert Bolt livrait une œuvre très longue bien que peu bavard, où les reliefs multiples des personnages froids juxtaposent à chaque instant la fausse simplicité d’une histoire. Ensuite car Lean n’aura jamais autant qu’ici mis d’efforts à rendre esthétiquement, grâce à l’appui du directeur de la photographie Freddie Jones, un de ces film splendides.
Lean et Bolt ne se sont jamais cachés d’avoir cherché ici à transposer l’histoire de Madame Bovary dans un contexte historique différent. Contexte qui, bien que présent et très juste par rapport aux faits, est ici plus une nuance qu’un véritable élément de construction scénaristique.
Gustave Flaubert aura mis cinq ans pour achever son chef afin d’être certain que chaque mot soit, selon ses critères, juste et à sa place. Il est clair que Lean aura mis au moins autant d’effort dans la mise en scène de La fille de Ryan tant chaque plan, chaque image, à sa raison d’être et est à la juste place. Un chef d’œuvre, sans doute.

Où voir le film ?
La non-popularité de La fille de Ryan aura pour conséquence que le film ne connaisse aucune édition Blu-ray. Nous passons donc directement d’un vieux DVD à la 4K. Si le choc est évident, on ne pourra que souligner une nouvelle fois la qualité du travail de restauration de Warner Archive, qui livre ici sans doute la plus flamboyante restauration entreprise par le studio jusqu’ici.
Alors oui : il faut impérativement pouvoir voir La fille de Ryan sur un écran commack afin d’en apprécier chaque détail. Comme ce somptueux plan d’ouverture, où l’on devine à peine Rose au sommet d’une falaise (qui renverrait presque celui de Lawrence d’Arabie, pourtant considéré comme le meilleur de l’histoire du cinéma, au rang de quelconque). S’il ne devait y avoir qu’un seul film comme preuve de l’essentialité du support physique, ce serait sans conteste celui-ci. Majestueux.
