Joséphine Japy & Angelina Woreth, 21 septembre 2025

© Festival du Film Français d’Helvétie – Guillaume Perret.

Joséphine Japy était de passage en Suisse lors de la dernière édition du Festival du Film Français d’Helvétie en compagnie de son actrice principale, Angelina Woreth, pour y présenter Qui brille au combat, son premier film en tant que réalisatrice. Une œuvre en grande partie autobiographique, qui déjoue de manière habile les codes du film mettant en scène une personne en situation de handicap. Rencontre ultra-spontanée avec deux jeunes filles qui vont bien.

Toutes les personnes avec qui j’ai eu l’occasion d’échanger à propos de leur premier film m’ont confié quelque chose de similaire. A savoir qu’une première œuvre se faisait généralement avec une spontanéité parfois inconsciente plutôt que dans une forme de réflexion méthodique. Avec au final, des films peut-être pas aussi parfaits qu’on les aurait espérés, mais qui conservent une sorte de fraicheur impossible à retrouver ensuite. Est-ce que le fait d’être déjà une comédienne confirmée lors de votre passage derrière la caméra a changé la donne pour vous ?

Joséphine Japy : Etant comédienne depuis un certain nombre d’années, j’étais parfaitement consciente de ce qui m’attendrait sur le plateau de tournage de Qui brille au combat. J’ai vu tellement de plateaux qui fonctionnaient merveilleusement, mais aussi certains où les choses se passaient moins bien, que ça m’a aidé à faire en sorte que le nôtre soit le plus paisible possible.

Mais il y a toujours quelque chose de kamikaze dans le fait de se lancer dans son premier long métrage. Je me suis juste rajouté des insomnies supplémentaires en sachant peut-être trop sur les défis qui m’attendaient (rires).

Sur cette typologie de film, qui fait à mon sens partie du cinéma d’auteur, je crois qu’il est nécessaire d’y aller de manière collective avec un élan, un geste, une forme d’entrainement. Et d’un seul coup, l’œuvre commence à prendre forme en toute simplicité : on trouve l’argent, les acteurs, des techniciens disponibles et on se lance ensemble dans l’aventure.

Ce que j’ai pu constater sur des seconds films de confrères ou consœurs, c’est juste que la machinerie devient plus importante. Du coup les financements aussi. C’est simplement l’échelle qui change, pas la dynamique.

C’est intéressant que vous qualifiiez Qui brille au combat de film d’auteur, parce que quand j’ai parlé du sujet de votre film avec mon entourage, on m’a répondu : « encore un film avec des handicapés ? »

Joséphine Japy (dans un éclat de rire) : J’adore cette réaction. C’est vraiment très spontané. Qui brille au combat n’a pas du tout été conçu comme un film à cause ou engagé sur le handicap.

© Festival du Film Français d’Helvétie – Guillaume Perret.

On est effectivement à 100 lieues de feel good movies tels que Intouchables, La Famille Bélier ou Un p’tit truc en plus. A mon sens, le seul film qui se rapprochait du vôtre, dans la démarche, est La guerre est déclarée de Valérie Donzelli.

Joséphine Japy : C’est un très beau parallèle qui me touche beaucoup.

Vous êtes très concerné par le sujet de personnes en situation de handicap, votre sœur étant atteinte de la même maladie que le personnage de Bertille dans le film. Est-ce qu’on doit être ultravigilante pour ne pas se retrouver « la tête dans le guidon », car trop concernée par le sujet ?

Joséphine Japy : Si vous regardez attentivement, vous constaterez que les premiers projets des cinéastes sont souvent des œuvres dans lesquelles ces derniers piochent dans leurs histoires personnelles.

Pour monter un film dans le monde d’aujourd’hui, il faut être un pitbull, avoir une envie absolue. Le fait de raconter quelque chose qui m’était proche m’a aidé à monter financièrement le projet. Mais j’ai dû évidemment garder de manière constante une forme de vigilance.

Se tourner vers des histoires personnelles, qui nous habitent, plutôt que vers des choses qu’on aurait simplement traversées, c’est instinctif. Les réalisateurs se tournent toujours vers ça d’ailleurs. Même lorsqu’ils tournent ce qui leur semble être une œuvre de fiction, ils vont puiser dans leur histoire personnelle. C’est d’ailleurs pour ça qu’on retrouve souvent les mêmes motifs de narration chez bon nombre de cinéastes.

Pour en revenir à votre question, je crois qu’il est impossible de garder complètement ses distances avec une œuvre que l’on a écrite. Si je n’avais pas eu une partie de ma tête dans le guidon, le film n’existerait tout simplement pas.

Autant votre film n’est pas une œuvre à connotation sociale trop appuyée, autant j’ai l’impression qu’il s’adresse directement aux familles, aux proches de personnes en situations de handicap. Une sorte d’œuvre thérapeutique, qui pourra être identifiée par des gens qui ont traversé la même chose que vous, via des points précis, tels que l’incompréhension du corps médical ou le regard extérieur des gens, qui ne savent tout simplement pas comment se positionner.

Joséphine Japy : C’est exactement ça. Je vais d’ailleurs en revenir à La guerre est déclarée, qui a clairement été un véhicule moteur pour mon propre projet. Je me souviens très bien du moment où je découvre le film, qui m’a totalement bouleversée, tellement il décrivait admirablement la détresse de parents face à l’absence de réponses du corps médical.Le film de Valérie Donzelli m’a d’ailleurs permis de comprendre certaines choses sur ma propre expérience.

Quand j’ai commencé à écrire Qui brille au combat, il y a eu instinctivement chez moi un besoin de m’adresser aux autres membres d’une fratrie en difficulté et de leur dire à quel point je les comprenais, parce que je me suis aussi sentie un peu seule face à cette expérience étant petite.

Les parents sont très exposés face au handicap d’un de leurs enfants, mais les frères et les sœurs le sont extrêmement aussi. On se dit que, comme ils sont enfants, on va les protéger en leur disant le moins de choses possibles sur ce qui se passe, ceci dans l’unique but bienveillant de les préserver un peu.

Il n’y a pas d’angle mort dans une famille, ça n’existe malheureusement pas. C’est exactement ce qu’incarne le personnage de Marion, magnifiquement interprété par Angelina Woreth. La démarche du film était donc avant tout pour moi de faire un clin d’œil aux frères et sœurs, peut-être pour atténuer un peu leur solitude.

Il y a une scène très révélatrice dans le film : c’est celle où le corps médical pose enfin un diagnostic sur le handicap de votre sœur. Garde-ton, jusqu’à ce moment-là, l’espoir d’un coup de baguette magique du destin ? Comme un miracle qui vous annoncerait que votre sœur pourra guérir ?

Joséphine Japy : On est obligé d’avoir cet espoir, c’est une nécessité vitale. Il est humainement impossible de se dire qu’on n’arrivera pas à soigner ces maladies contre lesquelles on ne peut rien aujourd’hui. Ca fait partie de notre exploration d’humains depuis des siècles. C’est notre envie primitive, voire primaire, d’arriver à soigner les maux.

Je pense que c’est une des rares choses que nous n’avons pas perdue. Franchement, on perd beaucoup de choses humainement dans notre société. Mais par l’envie, le besoin de pouvoir guérir l’autre.

Donc oui, l’espoir reste évidemment là mais ce que raconte le film, c’est que le coup de baguette magique, il ne vient pas forcément de l’endroit que l’on imagine. Le coup de baguette magique pour Marion, c’est de comprendre qu’elle doit partir vivre sa vie, sans culpabiliser.

Cette prise de conscience est représentée dans le film par une scène où Marion va au cinéma et se met à pleurer toutes les larmes de son corps. Ses larmes sont-elles une manière de dire au spectateur qu’elle est soulagée de pouvoir mettre en nom sur la maladie de sa sœur, ou parce qu’elle sait intrinsèquement qu’elle va devoir maintenant se faire violence pour ne pas se sentir égoïste de partir vivre sa vie ?

Angelina Woreth : Je pense que c’est un mélange de beaucoup de choses. C’est effectivement l’émotion de pouvoir mettre un nom déjà sur la maladie. Mais que l’on dise à Marion, peut-être pour la première fois, qu’elle pourra avoir des enfants sans que ces derniers ne soient atteints du même syndrome que Berthie, est également très révélateur. Marion va donc pouvoir avoir une vie, entre guillemets, normale.

Joséphine Japy :  Ce que je trouve trop beau dans l’interprétation d’Angelina, c’est qu’on ressent très fort le soulagement dans ses larmes, mais aussi tous les questionnements qu’il y a derrière.

A ce niveau-là, Angelina Woreth est une interprète absolument fabuleuse. On ne nous dit pas pourquoi elle pleure, mais il y a une densité de jeu qui fait que l’on saisit malgré tout beaucoup de choses. Est-ce qu’elle pleure parce qu’elle est soulagée, ou ce diagnostic posé lui rajoute un conflit intérieur supplémentaire ? Faut-il qu’elle parte, qu’elle laisse ma sœur derrière elle ? Mais est-ce vraiment possible ? C’est toute cette subtilité qu’Angelina incarne avec une grâce rare.

On a beau savoir ce que l’on veut lors de l’écriture, mais tant qu’on a pas vu une comédienne incarner exactement ce que l’on avait en tête, ça reste abstrait. Je me souviens d’avoir été extrêmement émue lors du tournage de cette séquence précise, car je savais dès cet instant à que le film que les gens allaient voir, une fois terminé, représenterait avant tout beaucoup d’espoir.

© Festival du Film Français d’Helvétie – Guillaume Perret.

Comment la rencontre en Joséphine Japy, la réalisatrice, et Angelina Woreth, la comédienne, se produit ?

Angelina Woreth :  C’était une rencontre classique, par voie de casting. Je ne connaissais pas personnellement Joséphine avant. Elle a spontanément été séduite par mes essais et m’a tout de suite proposé de faire le film, ce qui m’a évidemment comblée de joie.

Joséphine Japy :  En tant que comédienne, je n’aime pas les castings. Parce que j’ai toujours l’impression d’avoir été médiocre. Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de casting dont je suis sortie en me disant : « bon, ce film-là, tu l’oublies ! ». Ce n’est vraiment pas un endroit d’épanouissement pour moi, parce que je trouve qu’un casting, c’est l’antithèse même du jeu. Jouer, c’est l’abandon. Ce n’est ne pas de penser au regard que les autres portent sur nous.

Beaucoup de jeunes comédiens me demandent des conseils afin d’obtenir un rôle et je leur réponds toujours la même chose : « si tu es choisi, et j’en suis désolée, mais c’est avant tout grâce à ce qui t’échappe, tout ce que tu ne contrôles pas réellement. »

Dès l’arrivée d’Angelina au casting, je l’ai sentie très ancrée avec une vraie solidité de jeu, ce qui est hyper rare. Mais au-delà de ça, très rapidement, je vois que cette jeune femme avec en arrière-plan une très forte maturité, très puissante. Et c’est exactement ce que je cherchais pour le personnage de Marion. Angelina m’a donné cette densité de jeu dont j’avais besoin.

En gros, plus on essaie de contrôler son jeu de comédien, et moins ça marche ?

Joséphine Japy : Exactement. Mais je ne sais pas si Angelina voit la chose de la même manière que moi.

Angelina Woreth :  Il faut considérer le casting comme un passage obligé. Il y a certains rendez-vous où forcément, quand on aime vraiment le projet, on a plus d’attentes. Donc plus de tristesse si on ne nous rappelle pas. Personnellement, j’arrive à ne pas trop me prendre la tête avec ça. J’y vais, je fais mon truc et puis si ça marche pas, c’est que ça ne devait pas se faire.

Pour Qui brille au combat, je suis allée au rendez-vous que l’on m’avait fixé sereinement en me disant que, bien que j’adorais le scénario, je n’allais pas placer trop d’attentes dans ce projet parce que, comme le dit très bien Joséphine, tout cela tient à des choses sur lesquelles on a pas vraiment le contrôle.

Lorsque j’ai su que j’allais vous rencontrer, je me suis dit qu’il fallait que me tienne à carreau, tellement on a l’impression de toujours vous voir vénère à l’écran…

Angelina Woreth : Ah, c’est vrai ?

Je suis obligé de vous dire que oui. Je me suis dit : Joséphine Japy, elle a l’air toute gentille, mais avec Angelina Woreth, il va falloir que je fasse gaffe à ne pas me faire flinguer du regard d’entrée de jeu. Et en fait, vous êtes tout l’inverse de l’image que l’on a de vous sur un écran de cinéma.

Angelina Woreth : Je vous promets que je ne vais pas vous tuer, même du regard (rires). Cela tient aux rôles que j’ai eu jusqu’ici, notamment dans Les Rascals et Leurs enfants après eux. On en revient aux castings, que je passe pour pleins de genres différents. Mais très souvent, et c’est un état de fait sur lequel je n’ai une fois encore aucun contrôle, je suis retenue pour des films dramatiques ou assez noirs, alors que je pense être dotée d’une personnalité plutôt joviale. Je ne suis pas quelqu’un d’introvertie ou d’un peu sombre.

Joséphine Japy : Angelina est vraiment une fille lumineuse, mais elle a quelque chose de très posé dans le regard, qui peut sans doute la rendre plus sérieuse et solennelle qu’elle ne l’est vraiment dans la vie, et c’est exactement ce qui fait la force de son jeu. Marion, il ne faut pas la faire chier. Mais il y a aussi en parallèle une forme d’enfance qui aurait été étouffée trop tôt, et qui rejaillit d’un coup.

Lorsque vous parlez avec un enfant qui a un frère ou une sœur en situation de handicap, on remarque facilement quelque chose qui s’est comme verrouillé dans ses émotions, ce qui le rend assez effacés en société.

Paradoxalement, ce sont souvent des enfants qui ne posent pas de problèmes, qui sont très studieux, très bons à l’école, et qui peuvent spontanément vous donner un grand sourire, même s’ils savent que ça ne va pas du tout à la maison. C’est d’ailleurs pour ça qu’on les appelle les enfants de verre : des enfants qui se sont rendus invisibles pour ne surtout pas poser de problèmes à leurs parents.

J’ai lu quelque chose d’assez étonnant dans le dossier de presse du film en rapport avec le montage. Vous y déclarez qu’il fallait faire ce qu’on avait et surtout ne pas penser à ce qu’on aurait pas filmé. D’habitude, les réalisateurs avec qui je parle ont une réflexion inverse. A savoir qu’ils doivent se faire violence face à toutes les séquences qu’ils ont tournées, mais qu’ils vont devoir sacrifier. Vous n’avez visiblement pas eu ce problème-là ?

Joséphine Japy : Si, mais indirectement. Au vu du budget du film, j’ai dû sacrifier des séquences en préproduction. Tout simplement parce que ça ne rentrait pas dans l’enveloppe allouée au film.

Rayer une séquence, en tant que réalisateur, c’est très difficile. Je n’en ai pas l’air, mais je suis une grande mélancolique. Je sais que ça ne transparaît pas, mais je sais aussi très bien cacher mes yeux au moment opportun (rires). Même en tant que comédienne, j’ai une grosse mélancolie du plateau.

Quand il faut rayer une séquence à la fin de la journée, c’est une vraie souffrance pour moi. J’ai passé beaucoup de temps à l’écrire, à la rendre possible, à réfléchir à comment la tourner. Et puis quand je la raye, même pour de très bonnes raisons, c’est terminé : je ne saurais jamais à quoi elle ressemblera.

C’est Cédric Klapisch qui m’a dit un jour quelque chose de très juste à ce sujet : pour accepter un film, il faut aussi accepter qu’il ne sera que le documentaire d’un jour J sur un plateau de tournage. Et c’est absolument vrai.

Vous avez dû faire face à un problème beaucoup plus concret durant le tournage, à savoir une météo des plus capricieuse…

Joséphine Japy : On a eu vraiment un temps de merde ! Il n’y a pas d’autres mots. Le pire était d’entendre des locaux nous répéter, à longueur de temps, qu’il n’avait jamais vu ça sur la Côte d’Azur au mois de septembre. Ca a vraiment été un enfer absolu, avec lequel nous avons dû composer.

Comment est Joséphine Japy en tant que jeune réalisatrice ? Quand on la voit sur un écran en tant que comédienne, on a toujours l’impression d’être face à notre meilleure copine, qui est toujours de bonne humeur, joviale, et qu’on aurait pas de gêne à inviter à prendre un café.

Angelina Woreth :  Joséphine a de manière évidente pu profiter de sa grande expérience de comédienne pour mener à bien son premier film. J’étais assez admirative de la voir tout gérer en même temps, être à la fois très souveraine et rester hyper sympa avec tout le monde. On voyait qu’elle savait exactement ce qu’elle faisait, où elle voulait aller.

Pour la direction d’acteurs, Joséphine savait toujours dire le mot juste afin que la prise suivante soit meilleure. Elle venait aussi facilement me parler à l’oreille entre les prises et c’est grâce à ces petites choses, ces mots très bien ciblés, que j’ai réussi à spontanément changer ce qui devait l’être. Des petites choses infimes, mais qui peuvent faire toute la différence.

Joséphine est une personne avec qui la communication est hyper facile. C’est quelqu’un qui a une grande douceur. Donc franchement oui, c’est une personne que l’on peut spontanément inviter à boire un café.

Donc vous êtes une vraie gentille, Joséphine ?

Joséphine Japy : Gentille oui, mais aussi très tenace, très opiniâtre (rires). Je sais ce que je veux. Mais ce sont des traits de caractères qui peuvent facilement cohabiter. Sur Qui brille au combat, je n’ai pas eu de problème pour m’imposer en tant que réalisatrice, tout en restant bienveillante et à l’écoute des suggestions que l’on me faisait qui se sont parfois, pour ne pas dire souvent, avérées payantes.

© Festival du Film Français d’Helvétie – Guillaume Perret.

Qui brille au combat de Joséphine Japy, Mélanie Laurent, Angelina Woreth, Pierre-Yves Cardinal, Sarah Pachoud, Félix Kysyl, Juliette Gasquet, France, 1h36. A l’affiche dès le 31 décembre 2025.

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