L’ŒUVRE INVISIBLE (Avril Tembouret/Vladimir Rodinov, 2026)

Les films inachevés ont toujours quelque chose d’intriguant. Souvent pharaoniques, ces projets avortés jonchant l’histoire du cinéma arrivent toujours à créer chez le cinéphile une fascination en forme de cold case. A savoir une irrépressible envie de mener une enquête passionnée, même si l’on sait que cette dernière ne pourra aboutir à autre chose qu’une forme de frustration obligeant notre imaginaire à créer une œuvre forcément fantasmagorique.

Au registre des cinéastes ayant essuyés de revers avec de nombreux projets avortés, on pensait qu’Orson Welles en était le champion incontesté, tant sa vie est jalonnée de ces fameux films commencés, mais jamais terminés. C’était avant d’entre parler d’Alexandre Trannoy, artiste français ayant voué son existence au Septième Art, mais sans jamais parvenir à finaliser un seul film.

Ayant entendu parler de Trannoy par l’intermédiaire de Jean Rochefort, les documentaristes Avril Tembouret et Vladimir Rodinov se lance sur les traces d’Alexandre Tranney et, très vite, décide de lui consacrer un documentaire en forme d’enquête suivant pas à pas leur périple sur les traces d’un fantôme.

Tels des conquistadors de l’inutile dignes d’un film de Werner Herzog, Tembouret et Rodinov tapent à toutes les portes. Des cinémathèques aux fonds d’archives, il est impossible de trouver la moindre image d’un film de Trannoy. Même celui que le cinéaste prétend avoir terminé, et qui aurait disparu dans des circonstances rocambolesques sous les yeux du jeune Claude Lelouch, alors son assistant. C’est en 1954 sur la route de Cannes, où L’homme de l’Aube devait être projeté durant le Festival.

Soudain, un doute m’envahi. Et si tout ce que je viens de voir, dans L’œuvre invisible, n’était qu’une supercherie ? Même Orson Welles avait réussi, dans le redouble F for Fake, à mystifier l’existence de faussaires, alors pourquoi pas deux documentaristes ?

J’ai beau entendre Lelouch raconter mésaventure de L’homme de l’aube, je ne peux m’empêcher de penser au négatif du film qui, à l’évidence, n’a pas pu brûler avec la voiture qui menant le tandem sur la Croisette. Mais où est-il ? J’ai beau scruter les sélections cannoises de la première moitié des années 1950, aucune trace de Trannoy. Enfin, j’ai beau voir Jean Rochefort nous parler avec affection et photo à l’appui de son mentor, je devine dans ces silences malicieux un murmure en forme de « je vous ai bien eu ».

Je recherche donc le seul article paru faisant allusion à Alexandre Trannoy avant la sortie de L’œuvre invisible, sur lequel je suis tombé il y a quelques jours. Un papier datant de 2009 lors de la sortie du documentaire que Serge Bromberg consacrait à L’enfer d’Henri-Georges Clouzot, sans l’ombre d’un doute le plus célèbres des films abandonnés de l’histoire de Septième Art. Problème : ce dernier semble avoir disparu de la toile, comme si la « malédiction Trannoy » continuait son œuvre… Totalement fascinant.

L’œuvre invisible d’Avril Tembouret et Vladimir Rodinv, avec Jean Rochefort, Anouk Amiée, Jaques Perrin, Claude Lelouch, Jean-Claude Carrière, Edouard Baer, France, 2025, 1h11.

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