L’HOMME QUI TUA LIBERTY VALANCE (THE MAN WHO SHOT LIBERTY VALANCE, John Ford, 1962)

Shinbone, 1910. Ransom Stoddard (James Stewart), un important sénateur, et sa femme Hallie (Vera Miles) reviennent dans la ville où il se sont rencontrés pour assister à l’enterrement de Tom Doniphon (John Wayne), figure locale que tout le monde semble avoir oublié. Un journaliste local, intrigué par la présente d’un éminent politicien aux obsèques d’un cowboy inconnu, s’interroge. D’abord réticent, Stoddard, finit par accepter de lui raconter son histoire et la manière dont Doniphon fut jadis intimement lié à son ascension…

Attention chef-d’œuvre ! Que l’on soit fan de western ou non, que l’on supporte John Wayne ou pas, L’homme qui tua Liberty Valance est un film que l’on se doit d’avoir vu au moins une fois dans sa vie.

On entend déjà les réticents à la figure du plus réac’ des cowboys américains monter aux barricades. Oui, Wayne est un acteur peu compatible avec le Troisième Millénaire. Il n’en demeure pas moins l’une des figures indispensables de L’homme qui tua Liberty Valance. Un protagoniste presque secondaire, mais qui reste comme la pierre angulaire du récit. L’incarnation d’un personnage tellement emblématique et humain qu’il pourrait à lui seul effacer l’ardoise complète de Wayne envers ses détracteurs.

Il est également possible de déceler une réelle continuité inconsciente entre le film de John Ford, La vie est belle de Frank Capra (le film était également en grande partie axé sur un long flashback) et Autopsie d’un meurtre d’Otto Preminger (James Stewart y incarnant également un homme de loi sujet à une remise en question), deux autres incontournables du cinéma US reposant en grande partie sur les épaules de leur comédien principal. A savoir James Stewart, qui restera à jamais, avec Gregory Peck, l’incarnation sublime du héros américain à mille lieues d’une masculinité débordante.

Affichant des valeurs aussi universelles qu’indémodables, L’homme qui tua Liberty Valance peut sans exagération aucune, et au même titre que Du silence et des ombres de Robert Mulligan (sorti la même année), être qualifié d’œuvre de référence pour toute construction de vie. Un métrage dans lequel tout ou presque est présent. De la figure du rotor n’ayant d’autre exutoire pour s’affirmer qu’une violence crasse (très ancrée dans notre mode de vie occidental) à l’essence même de ce qui a construit la société moderne, faites de grands hommes ayant très souvent pu bénéficier de l’aide de véritables altruistes (ne cherchant donc aucunement la lumière des projecteurs).

Une œuvre incontournable, fondatrice, sublime, où chaque chose est à sa place. Un film parfait donc, à voir et revoir sans fin…

Texte extrait du livre « Le film de minuit – 1984-1994 : une décennie de séances culte »

Où voir le film ?

L’homme qui tua Liberty Valance est disponible en UHD 4K, Blu-ray et DVD chez Paramount Pictures (distribution Suisse : Rainbow Home Entertainment).

Attention : aucune de ces éditions ne contient la version française originale. Le nouveau doublage s’explique car le film avait été raccourci pour son exploitation française en 1962. John Wayne n’a donc pas la voix de Raymond Loyer, mais de Marc Alfos, le doubleur attitré de Russell Crowe…

LES ENQUÊTES DU DEPARTEMENT V : PROMESSE (BOUNDLESS, Ole Christian Madsen, 2024)

Au registre des transpositions à l’écran de polars danois, Les enquêtes du Département V s’en sortent avec bien plus d’honneurs que Millenium (à l’exception bien entendu du film de David Fincher). La raison est que ces adaptations du Département V (Département Q sur tous les autres territoires. La raison de ce changement dans la langue de Molière semble évidente) ont dès le départ été pensées pour le cinéma, là où les adaptations de Stieg Larsson étaient réfléchies comme une mini-série modulable dans leur durée pour le grand écran.

Après les adaptions imparables des quatre premiers ouvrages de Jussi Alsen-Olsen (Miséricorde, Profanation, Délivrance et Dossier 64), on pensait le dossier clos, le tandem parfait de comédiens choisis (Nikolaj Lie Kaas, effrayant tueur illuminé de Anges et Démons et Fares Fares, impeccable dans Le Caire Confidentiel) ayant décidé de rendre leur costard.

Les quatre premiers films ayant rapporté la timbale dans les pays nordiques, où ils furent bel et bien exploités en salle obscure (les métrages sont directement arrivés dans nos salons francophones), il ne fut guère étonnant de voir débouler la transposition du cinquième ouvrage en 2021. Malheureusement, le changement de casting assujetti d’une qualité toute relative du scénario de L’Effet Papillon (ou Effet Marco) laissaient sur le carreau les aficionados de la première heure.

La prudence était donc de mise avec Promesse, la dernière cuvée des enquêtes du Département V. Si les personnages de Carl Morck et Rose sont toujours interprétés par Ulrich Thomsen (sorte de croisement entre Sting et Philip Seymour Hoffman) et Sofie Torp (pour le coup bien plus convaincante que l’actrice précédente), le personnage d’Assad change une nouvelle fois de visage, et s’en trouve en même temps relégué à de la simple figuration.

Sans parvenir à égaler le quatuor de films originaux, et avec la concurrence d’une nouvelle et très bonne adaptation britannique sous forme de mini-série débarquée il y a peu sur Netflix (Les dossiers oubliés), Promesse redresse assez admirablement la barre suite au catastrophique précédent film.

Nanti d’une mise en scène proposant un vrai point de vue et d’une photographie ultra-lumineuse (en complète opposition aux précédents volets, mais en parfaite adéquation avec le récit), Promesse satisfera donc plus que largement l’amateur de polars tentaculaires et aux multiples rebondissements.

Où voir le film ?

Les enquêtes du Départment V : Promesse est disponible en Blu-ray et DVD chez Wild Side Vidéo (distribution suisse : Frenetic Films)

TOM & JERRY – THE COMPLETE CINEMASCOPE COLLECTION (1954-1958)

Ultimes représentants, avec Tex Avery, de la quintessence créative foldingue des studios d’animation de la MGM, les (més)aventures de Tom le chat plus sadique de l’univers et Jerry la souris espiègle ont été bien malmenées jusqu’ici en HD. Alors que le Vieux Continent avait eu droit, au milieu des années 2000, à une intégrale DVD en 12 volumes reprenant chronologiquement l’intégralité des cartoons en versions intégrales (des prémices au début des années 1940 jusqu’à l’ère Chuck Jones, stoppée en 1967), le ressortie en Blu-ray de Tom & Jerry se voyait avortée après un premier volume, comprenant les 37 premiers épisodes répartis sur 2 Blu-rays, paru en 2011.

Présentant les dessins animés en version restaurée et intégrale (ce qui ne fut pas toujours le cas suivant les territoires), cette première salve devait être suivie, respectivement en 2013 et 2015, de deux coffrets homologues, qui formeraient une jolie intégrale de la période historique (1940-1967). Manque de bol : la sacro-sainte censure américaine se voyait « obligée » de retirer du volume 2, dont le contenu était déjà annoncé, 3 cartoons incriminés pour connotation raciale (le problème sera identique pour Tex Avery, l’intégrale actuellement disponible proposant bien des version uncut mais deux dessins animés sont encore et toujours aux abonnés absents).

Suite aux nombreuses grognes des aficionados, demandant à Warner (détentrice du catalogue MGM) de revoir son jugement, quitte à mettre une mention en début de programme et en indiquant sur la jaquette, comble de la faux-dercherie, que ces dessins animés ne sont pas destinés aux enfants), le studio au château d’eau préférait envoyer les futures sorties aux calendes grecques, laissant sur le carreau toute une franche de cinéphages.

Quelle ne fut pas notre surprise de découvrir au catalogue de Warner Archive ce printemps un Blu-ray contenant l’intégrale des 23 cartoons de Tom & Jerry tournés en CinemaScope (on a tendance à l’oublier, mais ces petites choses étaient destinées en premier lieu aux salles de cinéma). Jusqu’ici malmenée (ces dessins animés étant auparavant uniquement disponible au pire en version pan/scan, au mieux au bon format mais encodés en 4/3), cette grosse salve fait donc peau neuve grâce à des très récentes restaurations, affichant des cartoons ayant un éclat jamais égalé.

Suivant chronologiquement la salve de 42 épisodes annoncés au menu de l’avorté The Golden Collection – volume 2 (ne vous épuisez donc pas à le chercher : ce coffret n’existe pas, bien qu’il soit facile d’en dénicher le visuel), cette sortie est assez passionnante, dans la mesure où, bien que clôturant la première ère gérée par le tandem Joseph Hanna et William Barbera, ces cartoons affichent un changement de style esthétique après quelques épisodes. La raison en étant le départ de Fred Quimby, producteur historique de la division animée de la MGM, à qui revient une grande partie de la liberté artistique dont pouvait jouir les animateurs du studio.

Le style esthétique devient plus sommaire en même temps que les scénarios, cherchant visiblement à mieux coller à l’ère du temps, faisaient perdre une bonne partie de la magie qu’avaient jusque là ces petits chefs d’œuvres. On jettera donc notre dévolu sur les premières 30 minutes de ce programme, en particulier sur les 2 derniers épisodes mettant en scène Tom et Jerry en mousquetaires. Les seuls également où les personnages s’expriment de manière intelligible et hilarante in french dans le texte…

Où voir ces cartoons ?

Tom & Jerry – The Complete CinemaScope Collection est disponible en Blu-ray chez Warner Archive

HERETIC (Scott Beck/Bryan Woods, 2024)

Depuis quelques années, deux studios indépendants américains se chamaillent afin de savoir lequel sera celui détenant la Palme d’un renouveau au registre horrifique. Tandis que Blumhouse se coltine encore et toujours la réputation d’être avant tout à l’origine de films pour adolescents produits à la chaine, A24 reste, on-ne-sait trop par quel miracle, celui dont la réputation semble inébranlable, et ce malgré plusieurs faux pas.

On en oublierait presque que Blumhouse est à l’origine de métrages aussi réjouissants que Sinister de Scott Derrickson, Get Out de Jordan Peele ou BlacKkKlansman de Spike Lee. De son côté, A24 brouille les cartes en ne se contentant pas uniquement de produire des métrages classés au registre horrifique. Astuce permettant à la société de maintenir, du moins sur le papier, une sorte d’aura uniquement constitué de pièces maitresses.

Sorti il y a quelques semaines sur sol américain, Heretic, dernière production de genre labellisée A24, arrive sur le Vieux Continent après avoir cassé la baraque aux Etats-Unis. On était donc très curieux de constater du résultat de ce premier long métrage signé par Scott Beck et Bryan Woods, tandem ayant réussi à se démarquer grâce à l’imparable scénario de Sans un bruit (A Quiet Place, John Krasinski, 2018), assurément le film horrifique le plus original et efficace de ces dernières années.

La première heure de Heretic laisse d’ailleurs sans voix, tant tout y est réglé comme du papier à musique. Introduction réduite au minimum, propulsant dès les premières minutes deux jeunes missionnaires mormones (Chloe East et Sophie Thatcher, toutes deux formidables) à la porte de Monsieur Reed (étonnant Hugh Grant), un homme peut-être bien moins agréable qu’il n’y parait.

Pendant près de 60 minutes, le métrage ne fait appel à aucun autre artifice qu’une pièce boisée dans laquelle trois personnages vont se livrer à une joute verbale digne d’un concours d’éloquence. Bien moins naïf qu’il n’y parait, Reed se joue des deux jeunes convaincues afin d’ébranler leurs croyances à priori infaillibles. Ceci en laissant monter, lentement mais sûrement, une tension ultra malaisante.

Et puis patatras : plutôt que de continuer sur ce formidable postulat, laissant réellement entrevoir le meilleur film d’horreur de ces 10 dernières années, Heretic se vautre sur sa deuxième moitié dans un dédales de situations aussi grotesques que poussives. D’un homme extrêmement habile et patient, Mister Reed devient un vulgaire boogeyman n’ayant plus aucune limite.

Jamais un film de genre de nous avait laissé un tel sentiment partagé avec, d’un côté, une première partie digne d’un essai que l’on pourrait facilement montrer à des étudiants en cinéma, et une seconde qui rebutera sans doute même les afficionados de Saw et autre métrage porn-gore. Peut-être est-il possible d’acheter une demi-place de cinéma et de quitter la salle à l’entracte ?

Texte originellement publié dans la presse romande en novembre 2024.

Où voir le film ?

Heretic est disponible en Blu-ray et DVD chez Le Pacte (distribution Suisse : Rainbow Home Entertainment AG)

ZODIAC (David Fincher, 2007)

Le cinéaste David Fincher revient avec un thriller mettant en scène un serial killer. Mais au lieu de signer un simple long-métrage dans la mouvance de Se7en, ce surdoué décide de se pencher d’avantage sur l’investigation et l’enquête que sur le tueur. Un travail en définitive plus proche des Hommes du Président que du film qui fit sa renommée.

De 1969 à l’aube des années 80, l’affaire du « Tueur du Zodiaque » défrayant la chronique aux Etats-Unis, sans qu’aucun suspect ne soit jamais appréhendé. A coup de provocations par presse interposée et grâce à sa faculté d’échapper aux forces de l’ordre, Zodiac sera à juste titre comparé à Jack l’Eventreur. Le destin de trois hommes en sera d’ailleurs à jamais bouleversé : L’inspecteur David Toschi (Mark Ruffalo), le reporteur Paul Avery (Robert Downey Jr.) et Robert Graysmith (Jake Gyllenhaal), timide dessinateur de presse pour qui cette affaire deviendra une véritable quête personnelle.

David Fincher avait annoncé la couleur dès la préparation de Zodiac, à savoir qu’il ne ferait pas un nouveau Se7en. En effet, difficile retour aux sources pour un cinéaste connu de tous pour avoir réalisé l’un des films de serial killer les plus convaincants des années 90. Ardue donc d’entreprendre une reconstitution minutieuse de l’affaire du Zodiaque, sans que personne ne puisse entreprendre la moindre comparaison avec son long-métrage de 1995.

Intelligent, Fincher décide donc de cibler d’avantage son intrigue sur les principaux protagonistes de la laborieuse enquête que sur le tueur proprement parlé. Ainsi, Zodiac n’est ici qu’une une astuce scénaristique afin de pouvoir faire progresser l’obsession des trois enquêteurs tentant de faire toute la lumière sur l’affaire. A la manière d’Alan J. Pakula avec Les Hommes du Président, David Fincher livre un film d’investigation palpitant, sans jamais verser dans le sordide, pas plus que dans la violence graphique.

Assurément l’un des meilleurs films que l’on ait pu voir depuis le début de la décennie, Zodiac n’est donc pas une œuvre à réserver aux amateurs de sensations fortes. Au contraire : David Fincher parvient à captiver le spectateur de la même manière que le furent les véritables acteurs de cette sordide histoire. A voir impérativement, à condition bien entendu d’aimer être surpris par l’originalité d’un film à gros budget.

Texte originellement publié dans la presse romande en mai 2007.

Où voir le film ?

Comme bientôt tous les films de David Fincher, Zodiac vient de faire peau neuve, grâce à un nouveau master 4K, supervisé par le réalisateur. On est cependant surpris, pour ne pas dire carrément déçu, de ne trouver sur l’édition qui vient d’apparaitre dans nos bacs un disque ne proposant rien dautre que la version cinéma de film en format UHD.

Il peut donc d’avérer plus intéressant d’acquérir une version homologue européenne, ces dernières proposants toutes, en plus des mêmes options de langues et pour un prix comparable, le Blu-ray du film contenant le Director’s Cut du film (5 petites minutes rendant objectivement le métrage encore meilleur) et  des heures de bonus réellement passionnantes.

RAPACES (Peter Douroutzis, 2025)

Vieux briscard du journalisme de fait divers, Samuel (Sami Bouajila) et sa fille Ava (Mallaury Wanecque), actuellement en stage dans la rédaction, couvrent pour leur magazine le meurtre d’une jeune fille attaquée à l’acide. Frappé par la brutalité de ce meurtre, ainsi que par l’intérêt d’Ava pour l’affaire, Samuel décide de mener une enquête indépendante, à l’insu de sa rédaction. Il découvre des similitudes troublantes avec l’assassinat d’une autre femme, survenu dans la même région deux ans auparavant…

A la vision de Rapaces, La nuit du 12 nous vient immédiatement à l’esprit. Prenant également son point d’ancrage dans un fait divers authentique (l’affaire Elodie Kulik), Rapaces se distance rapidement, comme le film de Dominik Moll, du réel pour adopter un point de vue éloigné du réel. Là au le film multi-césarisé jouait très habilement la carte du cold case obsédant son enquêteur (canevas décidément à la base des plus mémorables thrillers de l’histoire du cinéma), Rapaces opte pour l’enquête journalistique parallèle avec un dénouement.

Si la volonté du cinéaste Peter Douroutzis est à la fois originale et très efficace, elle en devient aussi le point ambivalent de l’entreprise. Le titre du film et la très longue séquence d’introduction laisse entendre clairement que les journalistes de l’hebdomadaire Détective (puisque la rédaction est nommée) sont prêts à tout pour atteindre leur but, quitte à utiliser des méthodes plus que discutables. Or, plus les minutes avancent, plus il parait évident que le réalisateur tente de revaloriser ce genre de presse (dont les prémices, au début du XXe Siècle, furent chapeautés par de remarquables plumes).

Ce point de vue changeant en cours de récit oblige également Douroutzis de laisser sur le carreau ses personnages secondaires (Jean-Pierre Daroussin, Valérie Donzelli, Stefan Crepin), tous excellents. On en serait même à se demander pourquoi ces derniers ont été à ce point développés, puisque leurs parcours personnels ne se télescopent jamais avec le récit  central.Par chance, la mise en scène et le scénario sont suffisamment denses pour l’on oublie presque de problème pourtant fondamental.

Doté d’un suspense exceptionnellement efficace, les 20 dernières minutes du film sont d’ailleurs puissance rare, sans pour autant que le réalisateur ne fasse appel à des artifices inutiles. Toute la séquence finale (à propos de laquelle nous ne divulgâcheront évidemment pas) est d’ailleurs tellement simple, dans sa structure narrative, qu’on est même surpris qu’elle fonctionne si bien.

Niveau casting, le film profite du succès de L’amour ouf, car tenu en bonne partie par la jeune Mallory Wanecque, véritable révélation du film de Gilles Lellouche. Sans être exempt de défaut, Rapaces séduira sans l’ombre d’un doute les amateurs de polars suffisamment originaux dans leur construction pour arriver à tirer leur épingle du jeu.

Rapaces de Peter Douroutzis, avec Sami Bouajila, Mallory Wanecque, Jean-Pierre Daroussin, Valérie Donzelli, Stefan Crepon, Andréa Bescond, France, 1h44. Actuellement sur les écrans.

LA MALEDICTION DE LA VEUVE NOIRE (CURSE OF THE BLACK WIDOW, Dan Curtis, 1977)

Suite au décès de son ami Frank Chatham dans d’étranges circonstances alors qu’il tentait de venir en aide à une mystérieuse inconnue, Mark Higbie (Tony Franciosa), un détective privé, décide de mener sa propre enquête. Il découvre que Frank fréquentait Leigh Lockwood (Donna Mills), une jeune et jolie veuve, dont la discrète sœur jumelle Laura (Patty Duke Austin) présente un passé bien énigmatique…

Parmi les téléfilms ayant traumatisé une génération de téléspectateurs francophones (car diffusés à une heure de grande écoute), deux cas précis sont restés dans les mémoires : Le triangle du Diable (Satan’s Triangle, 1975) de Sutton Roley et La malédiction de la veuve noire de Dan Curtis. Pas étonnant dès lors que cette œuvre destinée au petit écran ait été reprise au Film de minuit quelques années après sa diffusion sur les chaînes françaises.

Réalisé et produit par Curtis, véritable visionnaire du petit écran responsable d’une poignée de purs chefs-d’œuvre, La malédiction de la veuve noire reprend tous les éléments chers au cinéaste. Ainsi, le fantastique n’est qu’un élément véhiculant une intrigue policière, le tout placé dans un univers contemporain. Comme dans la plupart des précédents téléfilms produits et/ou réalisés par Curtis et dont l’intrigue aborde le surnaturel (The Night Stalker, The Night Strangler, The Norliss Tapes, Scream of the Wolf, Trilogy of Terror), Curse of the Black Widow conserve une belle ambiance typique de la télévision américaine des années 1970, le tout contrebalancé par une pincée d’humour noir.

C’est au niveau du développement de l’intrigue que cette Malédiction pêche quelque peu. Lorgnant autant du côté de Jacques Tourneur (La féline, 1942) que de Robert Aldrich (Mais qu’avez-vous fait à Baby Jane ?, 1962) tout en plagiant quasi ouvertement le partie centrale de Trilogy of Terror, le scénario de Robert Blees (Crapauds, Le retour de l’abominable docteur Phibes) finit par se perdre à force de ne pas prendre parti.

Moins percutant que les autres ouvrages de Dan Curtis scénarisés par Richard Matheson (L’homme qui rétrécit, Le survivant), La malédiction de la veuve noire reste un excellent moment de télévision américaine issu d’une époque aujourd’hui révolue, où l’audace marchait de concert avec une forme noble de traditionalisme.

Texte extrait du livre « Le film de minuit – 1984-1994 : une décennie de séances culte »

Où voir le film ?

Sorti dernièrement en DVD chez LCJ dans la collection Les téléfilms cultes de votre jeunesse (avec une belle faute d’orthographe, « culte » étant un mot invariable), cette exhumation est une semi-bénédiction. Si la master utilisé affiche des signes évidents de vieillesse, on est surtout déçu que le DVD ne propose qu’une version française.

A CAUSE D’UN ASSASSINAT (THE PARALLAX VIEW, Alan J. Pakula, 1974)

1971 : Charles Carroll, candidat démocrate aux élections présidentielles américaines, est assassiné lors d’une conférence dinatoire par un des serveurs. Ayant conclu à l’acte d’un déséquilibré, la commission d’enquête n’a pas jugé utile de retenir la thèse d’une éventuelle conspiration.

1974 : Lee Carter (Paula Prentiss), journaliste présente lors de l’assassinat de Carroll, est persuadée que les différents témoins de l’affaire se font éliminer méthodiquement et que, de surcroit, sa vie est en danger. Elle fait part de ses craintes à Joe Frady (Warren Beatty), reporter de petite envergure et ex-petit ami, qui ne prête pas grande attention à ses dires. Peu de temps après, Lee est retrouvée morte avec pour cause officielle du décès avancée, un suicide…

Dès l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, l’Amérique va être en proie aux différentes théories complotistes. Rapidement, le Septième Art va s’engouffrer dans la brèche. Si les sixties laissent déjà émerger quelques perles, notamment grâce à John Frankenheimer (Un crime dans la tête, Sept jours en mai, L’opération diaboloque), les plus beaux fleurons du genre seront produits durant la décennie suivante.

A cause d’un assassinat ouvre les festivités auxquelles se joindront une kyrielle de métrages exceptionnels : de Conversation secrète à Marathon Man, de Capricorn One aux Trois jours du Condor, la quintessence du film de conspiration sera réalisée par le même Alan J. Pakula deux ans plus tard. Les hommes du président, chef-d’œuvre absolu, restant aujourd’hui encore comme l’œuvre ultime au registre « théorie du complot », mais également comme la meilleure représentation du métier de journaliste jamais vue à l’écran.

A cause d’un assassinat a donc en quelque sorte servi de brouillon aux Hommes du président. Mais quel brouillon ! Ouvrant la voie à un sous-genre encore aujourd’hui existant, Alan J. Pakula se permet une réalisation ultra-originale. Utilisant à chaque instant des ellipses de montage, le réalisateur court-circuite maints « passages obligés ». Outre le fait de semer la confusion dans l’esprit du spectateur, l’astuce permet à ce dernier de se glisser dans la peau de Joe Frady perdu dans les dédales d’une affaire qui, bien évidemment, le dépasse et dont il sera le bouc émissaire.

On retiendra également une courte séquence hallucinante et hallucinée : tandis que Frady tente de se faire recruter au sein de la firme qu’il soupçonne d’être responsable de plusieurs attentats politiques, il doit subir une séance d’initiation particulière via un film de propagande. Composé d’images anodines, voire rassurantes, le montage en répétition de la séquence, alternée de mots uniques utilisés de manière anarchique, rend l’ensemble terrifiant et fait basculer le métrage vers un dernier acte totalement paranoïaque : en deux petites minutes, Pakula démontre qu’un simple diaporama astucieusement présenté peut devenir une véritable arme.

Soutenu par une bande originale hypnotique de Michael Small, The Parallax View est un film aussi effrayant que puissant. Un pur chef-d’œuvre qui influencera maints cinéastes. D’ailleurs fort est à parier qu’Henri Verneuil a écrit son film I… comme Icare avec The Parallax View à l’esprit.

Texte extrait du livre « Le film de minuit – 1984-1994 : une décennie de séances culte »

Où voir le film ?

A cause d’un assassinat est disponible en Coffret Ultra Collector Blu-ray+DVD+livre (CUC pour les initiés) chez Carlotta. Une édition Blu-ray simple est également disponible, mais on ne pourra que conseiller à l’aficionados de thrillers paranoïaques 70s à se diriger du côté du coffret, le livre étant de qualité éditoriale exceptionnelle.

RUE BARBARE (Gilles Béhat, 1984)

Dans un quartier périphérique, la bande des « Barbares » domine la rue et le monde de la nuit. Son chef, Matthieu Hagen (Bernard-Pierre Donnadieu) dit « Matt », règne par la terreur. Ancien membre de la bande, Daniel Chetman (Bernard Giraudeau), dit « Chet », est rangé des voitures depuis 10 ans. Mais un soir, alors qu’il rentre chez lui, il répond à l’appel au secours d’une jeune Chinoise, abandonnée dans un chantier après avoir été violée…

Après avoir été adapté à plusieurs reprises à Hollywood (Les passagers de la nuit de Delmer Daves, Poursuites dans la nuit de Jacques Tourner), David Goodis, célèbre auteur de romans noirs, intéresse les cinéastes français. François Truffaut (Tirez sur le pianiste), Henri Verneuil (Le casse) et René Clément (La course du lièvre à travers les champs) sauront d’ailleurs tirer le meilleur de son œuvre en transposant l’univers très américain de l’auteur sous d’autres horizons. Il n’en est malheureusement pas de même pour Gilles Béhat.

Mais qu’est-il arrivé au polar français dès 1983 ? La balance de Bob Swain, récompensé on ne sait par quel miracle par les 3 plus prestigieux César, et Le marginal, polar outrancier de Jacques Deray où Belmondo amorce le début de son déclin artistique, semblent attester d’une volonté en Hexagone de rivaliser dès cet instant avec le Mad Max 2 de George Miller. Dès lors, tous les polars seront outranciers, homophobes, racistes et violents. Donc forcément bêtes et inutilement vulgaires. Rue barbare est sans conteste le métrage ayant amorcé de début de cette descente aux enfers cinématographique.

On aimerait bien rire en voyant Bernard Giraudeau visiblement sous l’influence vestimentaire de Renaud Séchan, Jean-Pierre Kalfon sous les traits d’un Dick Rivers de sous-préfecture ne manquant jamais une occasion de chanter de la soupe muni d’un synthé Casio, Bernard-Pierre Donnadieu déguisé en parrain pédophile de Seine-Saint-Denis habillé de blanc et botté de santiags rouges, et Christine Boisson en mère maquerelle choucroutée et visiblement mazoutée au speed. Mais tout ceci est tellement « too much » qu’il n’est pas possible, même dans les meilleures dispositions possibles (comprendre avec 2 grammes d’alcool dans le sang), de trouver la moindre circonstance atténuante à cette horreur qui aura pourtant amassé plus de 4 millions de spectateurs en salles à l’époque de sa sortie.

Rassurons-nous : le cinéma de genre français a fait encore pire les années suivantes avec Terminus, post-nuke risible avec un Johnny Hallyday peroxydé, et Diesel, Mad Max de 3e zone avec Gérard Klein (si, si : L’instit, c’est bien lui). Gilles Béhat parviendra quant à lui à faire encore plus débile l’année suivante avec Urgence, autre supplice cinématographique, également diffusé au Film de minuit. Pauvre France, et par extension pauvre Suisse…

Texte extrait du livre « Le film de minuit – 1984-1994 : une décennie de séances culte »

Où voir le film ?

Rue barbare est disponible en Blu-ray dans la collection Nos années 80 de StudioCanal

UN FLIC VOIT ROUGE (MARK IL POLIZIOTTO, Stelvio Massi, 1975)

Le commissaire Mark Terzi (Franco Gasparri), de la brigade des stupéfiants de Milan, doit enquêter sur les activités de l’homme d’affaires Benzi (Lee J. Cobb), soupçonné d’être à la tête d’un trafic de drogue international. Aidé par un second, le flic aux méthodes expéditives et peu conventionnelles part se confronter à celui qui se dit intouchable.

A mi-chemin entre Dirty Harry (pour le côté je tire d’abord et je ferai les sommations ensuite) et French Connection (pour l’aspect opiniâtre d’un flic prêt à tout pour coffret le gros bonnet d’un trafic évident), Un flic voit rouge est la parfaite démonstration de ce que l’Italie produisait au milieu des années 70, niveau polar.

Et même si ce poliziottesco surfe (comme tant d’autres) sur des classiques US, il parvient assez admirablement à tirer son épingle du jeu. Qui penserait en effet, ne serait-ce qu’une seconde, qu’une poursuite entre une R5 et une CX pourrait non seulement être visible ailleurs que dans un épisode de Derrick, mais se révéler de surcroit ultra-crédible ? Sans jamais faire dans la dentelle, le réalisateur Stelvio Massi réussi à donner de la personnalité à son métrage, sans pour autant ne transiger aux règles imposées par le genre.

Niveau casting, Un flic voit rouge ne manque pas non plus d’originalité en donnant le rôle principal à Franco Gasparri, comédien relativement inexpressif, mais qui a un talent inné inconscient : il est, suivant les angles de caméra, le sosie parfait de Jean-Michel Jarre ! Drôle d’idée par contre de confier sa voix française à Gérard Hernandez, pas du tout à l’aise dans l’exercice, et qui accentue encore le décalage entre un flic sensé avoir un charisme imparable et ce que l’on voit concrètement à l’écran.

Niveau soundtrack, Un flic voit rouge est également un cas tellement unique qu’il mériterait à lui-seul une analyse approfondie. Signée par l’excellent Stelvio Cipriani, la bande originale, via son thème principal (que l’on entend finalement très peu dans le film), est un authentique plagiat de « T » stand for Trouble de Marvin Gaye (tiré du film Trouble Man). Si on sait depuis très longtemps que cet imparable riffle soul-jazzy instrumental sera pillé par Suprême NTM dans leur premier single (Le monde de demain), le copié/collé qu’en fait Cipriani est par contre d’une notoriété beaucoup plus discrète.

Où voir le film ?

Disponible, de même que sa suite produite dans la foulée, en combo Blu-ray+DVD chez Artus Films. Comme toujours avec l’éditeur, le produit est visuellement magnifique et la copie de film est clairement ce qu’on peut attendre de mieux pour un film d’exploitation européen des années 70.

La démonstration du copié/collé musical :