En Afrique du Sud, un petit avion-moteur transportant sept personnes s’écrase dans le désert du Kalahari. Les survivants n’ont pas le choix : pour survivre, ils vont devoir s’entraider, et ce malgré leurs caractères très différents. Mais lorsque les vivres commencent à manquer, les plus bas instincts des uns et des autres reprennent le dessus…
Depuis quelque temps, Paramount laisse (enfin) les éditeurs indépendants s’occuper des éditions physiques d’une grande partie de leur back-catalogue. Sidonis et Rimini se sont d’ailleurs mis à la tâche depuis environ deux ans, et il n’est pas exagéré d’affirmer que certaines exhumations relèvent du miracle. Surtout quand il s’agit, comme dans le cas présent, d’une œuvre ayant totalement disparu de la circulation depuis sa sortie.
On a tendance à l’oublier, mais le comédien Stanley Baker fut, durant plus d’une décennie (grosso modo depuis le milieu des années 1950 jusqu’à l’aube des seventies), un acteur sur lequel il était facile de vendre un film. Mieux : l’acteur britannique avait, à l’époque de la production des Sables du Kalahari, une telle assise qu’il pouvait même se porter garant à propos de la production de grosse envergure.
Tout juste sortis de Zoulou, film d’aventures sublime bien qu’encore peu connu dans nos contrées (le tir est d’ailleurs sur le point d’être corrigé grâce à une belle édition à venir sous peu, également chez Rimini), Baker rempile avec le cinéaste Cy Endfield pour les Sables du Kalahari, métrage qui ne connaitra malheureusement pas la même destinée commerciale.
En cause sans doute Le vol du Phoenix de Robert Aldrich, production au canevas scénaristique proche, qui de son côté remplira les salles. Réduire le film de Cy Endfield à une œuvre surfant sur la même vague sera très réducteur, puisque Les sables du Kalahari aborde la thématique d’un petit groupe en mode survie du point de vue des protagonistes attendant sagement le secours, plutôt que de suivre, comme traditionnellement, les téméraires aventuriers partis le chercher.
D’une intrigue à la base statique, Cy Endfield parvient ici à tordre le cou aux idées reçues. Ainsi, intérêt des Sables du Kalahari n’est pas tant de savoir par quel subterfuge le secours viendra, mais plutôt comment des quidams ordinaires vont pouvoir ou non s’accommoder avec une situation qui les dépasse.
Dépassant très largement le statut de simple film d’aventure, le film de Cy Endfield pourrait presque endosser celui d’étude de la nature humaine quand cette dernière se trouve menacée. A mi-chemin entre traditionalisme et des œuvres culte de SF qui pointent le bout de leur nez à la même époque, Les sables du Kalahari est donc bien plus qu’un simple long métrage d’exploitation, une œuvre beaucoup plus complexe qu’elle n’y parait de prime abord. A découvrir donc sans tarder.
Où voir le film ?
Les sables du Kalahari est disponible en Combo Blu-ray+DVD chez Rimini Editions. Soulignons que la copie présentée ici est absolument sublime, grâce à un très beau piqué et un rendu des couleurs éblouissant. En bonus, on trouvera une présentation axée sur Cy Endfield par Laurent Aknin, historien du cinéma toujours agréable à écouter, car restant constamment au niveau de son audience.
Petit malfrat au bout du rouleau, Eddie Coyle (Robert Mitchum) joint les deux bouts en assumant de basses besognes, de la contrebande d’alcool au trafic d’armes, pour des gangsters d’un autre calibre. En fin de course, il cherche désespérément un moyen d’échapper à une condamnation qui l’amènera tout droit en prison, quitte à accepter de franchir la ligne rouge en rancardant Dave Foley (Richard Jordan), un flic sans scrupules…
Le nom de Peter Yates fait immédiatement référence à Bullitt, mètre-étalon du polar US mené tambour battant par Steve McQueen, plus précisément via une course-poursuite en voiture légendaire, qui donnera la puce à l’oreille à maints autres cinéastes de tenter la surpasser (William Friedkin, Henri Verneuil, Richard Sarafian entre autres).
Depuis peu, Trois milliards d’un coup, film retraçant mintieusement l’attaque du train postal Glasgow-Londres de 1963, qui éveillera d’ailleurs la curiosité de McQueen au point d’imposer le cinéaste britannique comme réalisateur de Bullitt, est réhabilité comme un incontournable du cinéma british sixties.
On oublie pourtant que Peter Yates fut aussi et surtout l’homme responsable des Copains d’Eddie Coyle, polar ultra-original tant dans sa forme que son intrigue qui, faute à un insuccès notoire en 1973, restera dans les tiroirs de Paramount pendant des décennies (seule une exploitation VHS au milieu des années 1980 sous le titre Adieu mon salaud – sans doute en référence à l’un des deux films où Mitchum endossait le costard de Philip Marlowe – est recensée dans nos contrées).
En regardant Eddie Coyle aujourd’hui, il est assez facile de comprendre pourquoi ce film-là n’avait pas marqué les esprits à l’époque. Non que le métrage ne soit excellent, mais simplement parce que son arc narratif casse suffisamment les codes pour que le film soit difficilement rangeable dans une catégorie.
Empruntant autant d’éléments au polar classique qu’au Nouvel Hollywood alors en plein essor, The Friends of Eddie Coyle est un film dont le personnage principal n’est pas, comme le laisse pourtant suggérer son affiche, impliqué dans les agissements de ses « copains » autrement qu’indirectement. Ainsi, sa participation aux actes se résume à des boulots situés en amont ou en aval.
L’astuce, outre de déstabiliser le spectateur, permet également à Peter Yates de suivre au moins quatre personnages sur toute la longueur du métrage, sans que ce dernier n’ait des allures d’œuvre chorale. Lâchant ici toute implication dans les scènes actions (le réalisateur va même jusqu’à initier une course-poursuite pour la stopper net dix secondes plus tard), Yates brouille ici les pistes avec une verve hallucinante.
Porté par une bande originale groovy en diable signée Dave Grusin, compositeur ultra important du cinéma américain (n’ayant malheureusement pas la même cote que Lalo Schifrin), proposant dans son ultime retranchement un revirement de situation tenant plus du drame fataliste que du twist à effet, Les copain d’Eddie Coyle est clairement le très grand polar des années 1970 à côté duquel nous sommes tous passés.
Où voir le film ?
Les copains d’Eddie Coyle est disponible en combo Blu-ray+DVD chez Rimini Editions. En plus du film présenté dans une copie au poil, on trouvera une rare interview d’archive de Peter Yates, datant de 1996, ainsi qu’une présentation croisée sous forme d’une joute verbale, sans doute moins amicale qu’elle n’y parait, entre Jean-Baptiste Thoret et Samuel Blumenfeld.
L’emballage de l’entretien manque d’ailleurs de rigueur : entre faute d’orthographe grossière sur les synthés (Bullitt s’écrit avec deux t) et erratum iconographique (on nous parle du comédien Steven Keats alors qu’apparait à l’écran une photo de Richard Jordan), on est étonné qu’un éditeur aussi pointilleux que Rimini n’ait pas décelé ces bévues. Un riche livret, qui n’est pour une fois pas signé par Marc Toullec, apporte également son lot d’informations précieuses.
Détroit, 1995. Le jeune Jimmy Smith Junior (Eminem), alias « Bunny Rabbit », passe une adolescence difficile à « 8 Mile », frontière entre la banlieue blanche de la ville et les quartiers noirs. Entre désastres amoureux et boulots peu gratifiants, il tente d’aider sa petite sœur à surmonter les tumultes sentimentaux de sa mère (Kim Basinger), une alcoolique vivant dans une caravane.
Mais Rabbit semble avoir des talents cachés de rappeur. Persuadé de sa valeur artistique, son pote Future (Mekhi Phifer), animateur dans une boîte de hip-hop, va inciter Bunny à accepter une « bataille », sorte de lutte acharnée publique où, à coup de mots, deux hommes s’affrontent pour leur honneur…
Difficile de ne pas apprécier 8 Mile, le nouveau film de Curtis Hanson (L.A. Confidential), tant sa réalisation est brillamment menée. Au final, ce qui aurait pu être un film racoleur destiné à assumer la promotion du bad boy Eminem s’est transformé en drame social poignant, dont seul le cinéma américain en a le secret.
Sensé ne pas être autobiographique, 8 Mile est un long métrage qui s’inspire largement de la vie de Marshall Mathers, plus connu sous le nom d’Eminem. Mais le petit rappeur blanc est suffisamment intelligent pour voir gommé ici certains aspects de sa vie, qui ont souvent porté à controverse. Dans le film, Eminem est un garçon bien sous tous rapports : il s’occupe de sa petite sœur, il aide sa mère à décrocher d’une dépendance et défend même la cause des homosexuels. Suite logique à la rédemption qu’il est en train d’opérer, le vilain garçon arrivera, grâce à ce rôle, à convaincre les mères de familles qu’il serait en définitive le gendre idéal.
Mais finalement, qu’importe l’authenticité de l’histoire ? 8 Mile est un film fort recommandable, qui réussi à éviter bon nombre de clichés hollywoodiens. Curtis Hanson est un réalisateur qui connaît son métier. Ayant réussi à s’entourer de comédiens brillants pour son long métrage, le réalisateur réalise avec 8 Mile le parfait compromis entre film populaire et culture rap. A signaler encore qu’il est préférable de voir le film en version originale, car le doublage trahi la crédibilité du récit et fait basculer l’ensemble par instant dans le ridicule.
Texte originellement publié dans la presse romande en mars 2003.
Où voir le film ?
8 Mile est disponible en combo 4K UHD+Blu-ray, Bluray et DVD chez Universal. On regrettera que la sortie UHD du film, célébrant les 20 ans du film, n’ait pas incité le studio à produire un vrai making-of en bonne et due forme.
Joséphine Japy était de passage en Suisse lors de la dernière édition du Festival du Film Français d’Helvétie en compagnie de son actrice principale, Angelina Woreth, pour y présenter Qui brille au combat, son premier film en tant que réalisatrice. Une œuvre en grande partie autobiographique, qui déjoue de manière habile les codes du film mettant en scène une personne en situation de handicap. Rencontre ultra-spontanée avec deux jeunes filles qui vont bien.
Toutes les personnes avec qui j’ai eu l’occasion d’échanger à propos de leur premier film m’ont confié quelque chose de similaire. A savoir qu’une première œuvre se faisait généralement avec une spontanéité parfois inconsciente plutôt que dans une forme de réflexion méthodique. Avec au final, des films peut-être pas aussi parfaits qu’on les aurait espérés, mais qui conservent une sorte de fraicheur impossible à retrouver ensuite. Est-ce que le fait d’être déjà une comédienne confirmée lors de votre passage derrière la caméra a changé la donne pour vous ?
Joséphine Japy : Etant comédienne depuis un certain nombre d’années, j’étais parfaitement consciente de ce qui m’attendrait sur le plateau de tournage de Qui brille au combat. J’ai vu tellement de plateaux qui fonctionnaient merveilleusement, mais aussi certains où les choses se passaient moins bien, que ça m’a aidé à faire en sorte que le nôtre soit le plus paisible possible.
Mais il y a toujours quelque chose de kamikaze dans le fait de se lancer dans son premier long métrage. Je me suis juste rajouté des insomnies supplémentaires en sachant peut-être trop sur les défis qui m’attendaient (rires).
Sur cette typologie de film, qui fait à mon sens partie du cinéma d’auteur, je crois qu’il est nécessaire d’y aller de manière collective avec un élan, un geste, une forme d’entrainement. Et d’un seul coup, l’œuvre commence à prendre forme en toute simplicité : on trouve l’argent, les acteurs, des techniciens disponibles et on se lance ensemble dans l’aventure.
Ce que j’ai pu constater sur des seconds films de confrères ou consœurs, c’est juste que la machinerie devient plus importante. Du coup les financements aussi. C’est simplement l’échelle qui change, pas la dynamique.
C’est intéressant que vous qualifiiez Qui brille au combat de film d’auteur, parce que quand j’ai parlé du sujet de votre film avec mon entourage, on m’a répondu : « encore un film avec des handicapés ? »
Joséphine Japy (dans un éclat de rire) : J’adore cette réaction. C’est vraiment très spontané. Qui brille au combat n’a pas du tout été conçu comme un film à cause ou engagé sur le handicap.
On est effectivement à 100 lieues de feel good movies tels que Intouchables, La Famille Bélier ou Un p’tit truc en plus. A mon sens, le seul film qui se rapprochait du vôtre, dans la démarche, est La guerre est déclarée de Valérie Donzelli.
Joséphine Japy : C’est un très beau parallèle qui me touche beaucoup.
Vous êtes très concerné par le sujet de personnes en situation de handicap, votre sœur étant atteinte de la même maladie que le personnage de Bertille dans le film. Est-ce qu’on doit être ultravigilante pour ne pas se retrouver « la tête dans le guidon », car trop concernée par le sujet ?
Joséphine Japy : Si vous regardez attentivement, vous constaterez que les premiers projets des cinéastes sont souvent des œuvres dans lesquelles ces derniers piochent dans leurs histoires personnelles.
Pour monter un film dans le monde d’aujourd’hui, il faut être un pitbull, avoir une envie absolue. Le fait de raconter quelque chose qui m’était proche m’a aidé à monter financièrement le projet. Mais j’ai dû évidemment garder de manière constante une forme de vigilance.
Se tourner vers des histoires personnelles, qui nous habitent, plutôt que vers des choses qu’on aurait simplement traversées, c’est instinctif. Les réalisateurs se tournent toujours vers ça d’ailleurs. Même lorsqu’ils tournent ce qui leur semble être une œuvre de fiction, ils vont puiser dans leur histoire personnelle. C’est d’ailleurs pour ça qu’on retrouve souvent les mêmes motifs de narration chez bon nombre de cinéastes.
Pour en revenir à votre question, je crois qu’il est impossible de garder complètement ses distances avec une œuvre que l’on a écrite. Si je n’avais pas eu une partie de ma tête dans le guidon, le film n’existerait tout simplement pas.
Autant votre film n’est pas une œuvre à connotation sociale trop appuyée, autant j’ai l’impression qu’il s’adresse directement aux familles, aux proches de personnes en situations de handicap. Une sorte d’œuvre thérapeutique, qui pourra être identifiée par des gens qui ont traversé la même chose que vous, via des points précis, tels que l’incompréhension du corps médical ou le regard extérieur des gens, qui ne savent tout simplement pas comment se positionner.
Joséphine Japy : C’est exactement ça. Je vais d’ailleurs en revenir à La guerre est déclarée, qui a clairement été un véhicule moteur pour mon propre projet. Je me souviens très bien du moment où je découvre le film, qui m’a totalement bouleversée, tellement il décrivait admirablement la détresse de parents face à l’absence de réponses du corps médical.Le film de Valérie Donzelli m’a d’ailleurs permis de comprendre certaines choses sur ma propre expérience.
Quand j’ai commencé à écrire Qui brille au combat, il y a eu instinctivement chez moi un besoin de m’adresser aux autres membres d’une fratrie en difficulté et de leur dire à quel point je les comprenais, parce que je me suis aussi sentie un peu seule face à cette expérience étant petite.
Les parents sont très exposés face au handicap d’un de leurs enfants, mais les frères et les sœurs le sont extrêmement aussi. On se dit que, comme ils sont enfants, on va les protéger en leur disant le moins de choses possibles sur ce qui se passe, ceci dans l’unique but bienveillant de les préserver un peu.
Il n’y a pas d’angle mort dans une famille, ça n’existe malheureusement pas. C’est exactement ce qu’incarne le personnage de Marion, magnifiquement interprété par Angelina Woreth. La démarche du film était donc avant tout pour moi de faire un clin d’œil aux frères et sœurs, peut-être pour atténuer un peu leur solitude.
Il y a une scène très révélatrice dans le film : c’est celle où le corps médical pose enfin un diagnostic sur le handicap de votre sœur. Garde-ton, jusqu’à ce moment-là, l’espoir d’un coup de baguette magique du destin ? Comme un miracle qui vous annoncerait que votre sœur pourra guérir ?
Joséphine Japy : On est obligé d’avoir cet espoir, c’est une nécessité vitale. Il est humainement impossible de se dire qu’on n’arrivera pas à soigner ces maladies contre lesquelles on ne peut rien aujourd’hui. Ca fait partie de notre exploration d’humains depuis des siècles. C’est notre envie primitive, voire primaire, d’arriver à soigner les maux.
Je pense que c’est une des rares choses que nous n’avons pas perdue. Franchement, on perd beaucoup de choses humainement dans notre société. Mais par l’envie, le besoin de pouvoir guérir l’autre.
Donc oui, l’espoir reste évidemment là mais ce que raconte le film, c’est que le coup de baguette magique, il ne vient pas forcément de l’endroit que l’on imagine. Le coup de baguette magique pour Marion, c’est de comprendre qu’elle doit partir vivre sa vie, sans culpabiliser.
Cette prise de conscience est représentée dans le film par une scène où Marion va au cinéma et se met à pleurer toutes les larmes de son corps. Ses larmes sont-elles une manière de dire au spectateur qu’elle est soulagée de pouvoir mettre en nom sur la maladie de sa sœur, ou parce qu’elle sait intrinsèquement qu’elle va devoir maintenant se faire violence pour ne pas se sentir égoïste de partir vivre sa vie ?
Angelina Woreth : Je pense que c’est un mélange de beaucoup de choses. C’est effectivement l’émotion de pouvoir mettre un nom déjà sur la maladie. Mais que l’on dise à Marion, peut-être pour la première fois, qu’elle pourra avoir des enfants sans que ces derniers ne soient atteints du même syndrome que Berthie, est également très révélateur. Marion va donc pouvoir avoir une vie, entre guillemets, normale.
Joséphine Japy : Ce que je trouve trop beau dans l’interprétation d’Angelina, c’est qu’on ressent très fort le soulagement dans ses larmes, mais aussi tous les questionnements qu’il y a derrière.
A ce niveau-là, Angelina Woreth est une interprète absolument fabuleuse. On ne nous dit pas pourquoi elle pleure, mais il y a une densité de jeu qui fait que l’on saisit malgré tout beaucoup de choses. Est-ce qu’elle pleure parce qu’elle est soulagée, ou ce diagnostic posé lui rajoute un conflit intérieur supplémentaire ? Faut-il qu’elle parte, qu’elle laisse ma sœur derrière elle ? Mais est-ce vraiment possible ? C’est toute cette subtilité qu’Angelina incarne avec une grâce rare.
On a beau savoir ce que l’on veut lors de l’écriture, mais tant qu’on a pas vu une comédienne incarner exactement ce que l’on avait en tête, ça reste abstrait. Je me souviens d’avoir été extrêmement émue lors du tournage de cette séquence précise, car je savais dès cet instant à que le film que les gens allaient voir, une fois terminé, représenterait avant tout beaucoup d’espoir.
Comment la rencontre en Joséphine Japy, la réalisatrice, et Angelina Woreth, la comédienne, se produit ?
Angelina Woreth : C’était une rencontre classique, par voie de casting. Je ne connaissais pas personnellement Joséphine avant. Elle a spontanément été séduite par mes essais et m’a tout de suite proposé de faire le film, ce qui m’a évidemment comblée de joie.
Joséphine Japy : En tant que comédienne, je n’aime pas les castings. Parce que j’ai toujours l’impression d’avoir été médiocre. Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de casting dont je suis sortie en me disant : « bon, ce film-là, tu l’oublies ! ». Ce n’est vraiment pas un endroit d’épanouissement pour moi, parce que je trouve qu’un casting, c’est l’antithèse même du jeu. Jouer, c’est l’abandon. Ce n’est ne pas de penser au regard que les autres portent sur nous.
Beaucoup de jeunes comédiens me demandent des conseils afin d’obtenir un rôle et je leur réponds toujours la même chose : « si tu es choisi, et j’en suis désolée, mais c’est avant tout grâce à ce qui t’échappe, tout ce que tu ne contrôles pas réellement. »
Dès l’arrivée d’Angelina au casting, je l’ai sentie très ancrée avec une vraie solidité de jeu, ce qui est hyper rare. Mais au-delà de ça, très rapidement, je vois que cette jeune femme avec en arrière-plan une très forte maturité, très puissante. Et c’est exactement ce que je cherchais pour le personnage de Marion. Angelina m’a donné cette densité de jeu dont j’avais besoin.
En gros, plus on essaie de contrôler son jeu de comédien, et moins ça marche ?
Joséphine Japy : Exactement. Mais je ne sais pas si Angelina voit la chose de la même manière que moi.
Angelina Woreth : Il faut considérer le casting comme un passage obligé. Il y a certains rendez-vous où forcément, quand on aime vraiment le projet, on a plus d’attentes. Donc plus de tristesse si on ne nous rappelle pas. Personnellement, j’arrive à ne pas trop me prendre la tête avec ça. J’y vais, je fais mon truc et puis si ça marche pas, c’est que ça ne devait pas se faire.
Pour Qui brille au combat, je suis allée au rendez-vous que l’on m’avait fixé sereinement en me disant que, bien que j’adorais le scénario, je n’allais pas placer trop d’attentes dans ce projet parce que, comme le dit très bien Joséphine, tout cela tient à des choses sur lesquelles on a pas vraiment le contrôle.
Lorsque j’ai su que j’allais vous rencontrer, je me suis dit qu’il fallait que me tienne à carreau, tellement on a l’impression de toujours vous voir vénère à l’écran…
Angelina Woreth : Ah, c’est vrai ?
Je suis obligé de vous dire que oui. Je me suis dit : Joséphine Japy, elle a l’air toute gentille, mais avec Angelina Woreth, il va falloir que je fasse gaffe à ne pas me faire flinguer du regard d’entrée de jeu. Et en fait, vous êtes tout l’inverse de l’image que l’on a de vous sur un écran de cinéma.
Angelina Woreth : Je vous promets que je ne vais pas vous tuer, même du regard (rires). Cela tient aux rôles que j’ai eu jusqu’ici, notamment dans Les Rascals et Leurs enfants après eux. On en revient aux castings, que je passe pour pleins de genres différents. Mais très souvent, et c’est un état de fait sur lequel je n’ai une fois encore aucun contrôle, je suis retenue pour des films dramatiques ou assez noirs, alors que je pense être dotée d’une personnalité plutôt joviale. Je ne suis pas quelqu’un d’introvertie ou d’un peu sombre.
Joséphine Japy : Angelina est vraiment une fille lumineuse, mais elle a quelque chose de très posé dans le regard, qui peut sans doute la rendre plus sérieuse et solennelle qu’elle ne l’est vraiment dans la vie, et c’est exactement ce qui fait la force de son jeu. Marion, il ne faut pas la faire chier. Mais il y a aussi en parallèle une forme d’enfance qui aurait été étouffée trop tôt, et qui rejaillit d’un coup.
Lorsque vous parlez avec un enfant qui a un frère ou une sœur en situation de handicap, on remarque facilement quelque chose qui s’est comme verrouillé dans ses émotions, ce qui le rend assez effacés en société.
Paradoxalement, ce sont souvent des enfants qui ne posent pas de problèmes, qui sont très studieux, très bons à l’école, et qui peuvent spontanément vous donner un grand sourire, même s’ils savent que ça ne va pas du tout à la maison. C’est d’ailleurs pour ça qu’on les appelle les enfants de verre : des enfants qui se sont rendus invisibles pour ne surtout pas poser de problèmes à leurs parents.
J’ai lu quelque chose d’assez étonnant dans le dossier de presse du film en rapport avec le montage. Vous y déclarez qu’il fallait faire ce qu’on avait et surtout ne pas penser à ce qu’on aurait pas filmé. D’habitude, les réalisateurs avec qui je parle ont une réflexion inverse. A savoir qu’ils doivent se faire violence face à toutes les séquences qu’ils ont tournées, mais qu’ils vont devoir sacrifier. Vous n’avez visiblement pas eu ce problème-là ?
Joséphine Japy : Si, mais indirectement. Au vu du budget du film, j’ai dû sacrifier des séquences en préproduction. Tout simplement parce que ça ne rentrait pas dans l’enveloppe allouée au film.
Rayer une séquence, en tant que réalisateur, c’est très difficile. Je n’en ai pas l’air, mais je suis une grande mélancolique. Je sais que ça ne transparaît pas, mais je sais aussi très bien cacher mes yeux au moment opportun (rires). Même en tant que comédienne, j’ai une grosse mélancolie du plateau.
Quand il faut rayer une séquence à la fin de la journée, c’est une vraie souffrance pour moi. J’ai passé beaucoup de temps à l’écrire, à la rendre possible, à réfléchir à comment la tourner. Et puis quand je la raye, même pour de très bonnes raisons, c’est terminé : je ne saurais jamais à quoi elle ressemblera.
C’est Cédric Klapisch qui m’a dit un jour quelque chose de très juste à ce sujet : pour accepter un film, il faut aussi accepter qu’il ne sera que le documentaire d’un jour J sur un plateau de tournage. Et c’est absolument vrai.
Vous avez dû faire face à un problème beaucoup plus concret durant le tournage, à savoir une météo des plus capricieuse…
Joséphine Japy : On a eu vraiment un temps de merde ! Il n’y a pas d’autres mots. Le pire était d’entendre des locaux nous répéter, à longueur de temps, qu’il n’avait jamais vu ça sur la Côte d’Azur au mois de septembre. Ca a vraiment été un enfer absolu, avec lequel nous avons dû composer.
Comment est Joséphine Japy en tant que jeune réalisatrice ? Quand on la voit sur un écran en tant que comédienne, on a toujours l’impression d’être face à notre meilleure copine, qui est toujours de bonne humeur, joviale, et qu’on aurait pas de gêne à inviter à prendre un café.
Angelina Woreth : Joséphine a de manière évidente pu profiter de sa grande expérience de comédienne pour mener à bien son premier film. J’étais assez admirative de la voir tout gérer en même temps, être à la fois très souveraine et rester hyper sympa avec tout le monde. On voyait qu’elle savait exactement ce qu’elle faisait, où elle voulait aller.
Pour la direction d’acteurs, Joséphine savait toujours dire le mot juste afin que la prise suivante soit meilleure. Elle venait aussi facilement me parler à l’oreille entre les prises et c’est grâce à ces petites choses, ces mots très bien ciblés, que j’ai réussi à spontanément changer ce qui devait l’être. Des petites choses infimes, mais qui peuvent faire toute la différence.
Joséphine est une personne avec qui la communication est hyper facile. C’est quelqu’un qui a une grande douceur. Donc franchement oui, c’est une personne que l’on peut spontanément inviter à boire un café.
Donc vous êtes une vraie gentille, Joséphine ?
Joséphine Japy : Gentille oui, mais aussi très tenace, très opiniâtre (rires). Je sais ce que je veux. Mais ce sont des traits de caractères qui peuvent facilement cohabiter. Sur Qui brille au combat, je n’ai pas eu de problème pour m’imposer en tant que réalisatrice, tout en restant bienveillante et à l’écoute des suggestions que l’on me faisait qui se sont parfois, pour ne pas dire souvent, avérées payantes.
Qui brille au combat de Joséphine Japy, Mélanie Laurent, Angelina Woreth, Pierre-Yves Cardinal, Sarah Pachoud, Félix Kysyl, Juliette Gasquet, France, 1h36. A l’affiche dès le 31 décembre 2025.
Pérou, 1936. Maria Reiche (Devrim Lingnau), jeune enseignante allemande en poste à Lima, rencontre Paul d’Harcourt (Guillaume Gallienne), éminent archéologue français. Ce dernier l’emmène dans le désert de Nazca en vue d’identifier une potentielle ancienne voie d’irrigation. Sur place, la jeune femme découvre de longues lignes droites se prolongeant au-delà de l’horizon. Ces signes, visiblement créés par l’homme, vont peu à peu devenir, au-delà d’une quête d’identification, le combat d’une vie…
En parcourant les critiques consacrées au premier film de Damien Dorsaz, on a vraiment l’impression de ne pas avoir vu le même métrage que certains rédacteurs. Que Télérama n’aime pas Lady Nazca est une chose plutôt rassurante, mais que la rédaction de Première, qui affiche parfois des avis dithyrambiques à propos de métrages on-ne-peut plus dispensables, soit aussi mitigée relève de l’incompréhension, tant ce coup d’essai force le respect.
Oui, le décor naturel qui s’offre aux caméras de Dorsaz fait une partie de travail, mais on ne peut légitimement par réduire les qualités de Lady Nazca dans à simple constat. Évitant les poncifs du biopic, le comédien d’origine valaisanne, dont il s’agit du premier long métrage en tant que réalisateur, effleure en filigrane plusieurs thématiques ultra-tendance (la place des femmes dans la société de la première moitié du 20e Siècle, l’homosexualité affranchie de l’héroïne, la montée du nazisme en Allemagne obligeant certains ressortissants, en opposition au 3e Reich, à fuir leur pays) de manière tellement habile et discrète que l’impact en est d’autant plus puissant sur le spectateur.
Ainsi, à aucun moment, Lady Nazca ne cherche à devenir un film à message. Simplement d’offrir à une audience, certes avec l’appui d’authentiques décors étant au cœur d’histoire, une forme d’epic d’un classicisme tellement assumé qu’il en résulte une évidente qualité artistique.
Citant comme sources d’influence majeure des longs métrages importants tel que Walkabout de Nicolas Roeg ou Vanishing Point de Richard Sarafian (bien que ces incontournables restent malheureusement encore et toujours peu montrés aux nouvelles générations), Damien Dorsaz pourrait sans rougir rajouter à la liste David Lean, tant certains plans portent l’empreinte de Lawrence d’Arabie.
Parmi les influences du réalisateur, on note également la présence de Werner Herzog et son hallucinant Fizcarraldo. Sauf que là où le légendaire cinéaste allemand se plaisait à faire le portrait de « conquistadors de l’inutile », Damien Dorsaz dépeint de manière claire, au-delà du très beau portrait d’une personne obstinée au-delà du raisonnable (trait de caractère humain donnant souvent lieu à de très grands films), le parcours d’une femme ayant trouvé le vrai sens de son existence.
Grâce à son regard à la fois doux et déterminé qui capte admirablement la lumière, la comédienne Devrim Lingnau offre une incarnation éclatante et puissante de Maria Reiche. A tel point que cette comédienne allemande, encore peu connue du grand public, « bouffe littéralement l’écran » avec le risque d’effacer au passage ses pourtant excellents partenaires de jeu.
Un très joli film, qu’il serait d’ailleurs bienvenu de proposer pour des séances scolaires, tant il est évidement que les élèves ne pourraient en sortir autrement qu’enchantés.
Lady Nazca de Damien Dorsaz, avec Devrim Lingnau, Guillaume Gallienne, Olivia Ross, Marin Pumachapi, Javier Valdes, France/Allemagne, 1h39.
Chaque mois de décembre, je casse les bonbons à toute la famille avec mes sempiternels et incontournables films de Noël. Mais pas question pourtant de se fourvoyer avec des mélos larmoyants, aussi bons peuvent-ils être. L’idée étant plutôt de mettre l’accent sur des bobines idéales, que l’on peut regarder sans fin blottis sous une couverture, un verre de lait de poule à la main, et qui nous procure un authentique plaisir immédiat.
Passé le cap d’avoir revu John McClane sauver le Nakatomi Plaza (Piège de Cristal) et l’aéroport de Washington (58 Minutes pour vivre), assisté aux tribulations du Professeur Abronsius en Transylvanie (Le Bal des Vampires), aidé Richard Burton et Clint Eastwood à libérer un improbable général en Autriche (Quand les Aigles Attaquent) et vu Jacques Clouseau arborer un énième stupide déguisement dans un épisode de La Panthère Rose vient le moment du vrai incontournable. A savoir « Ze Ultimate X-Mas Movie Ever Made », le bien nommé Sapin a les Boules.
Troisième aventure de la famille Griswold, ce film à la traduction de titre française au moins aussi bonne que Les Dents de la Mer ou Les Griffes de la Nuit, Le Sapin a les Boules reste curieusement peu connu sur territoire francophone européen, alors qu’il est depuis des lustres passé au stade film-culte un peu partout sur la planète.
Découvert grâce à une VHS louée à l’automne 1990 chez Stolz Radio TV, illustre magasin delémontain ayant jadis servi d’authentique réseau social et aujourd’hui transformé en solarium impersonnel, Le Sapin a les Boules ne quitte plus aucun de mes Noëls depuis. Au point que je vais passer le cap de la 35ème vision d’ici quelques jours. Au grand dam de mes enfants qui, malgré leur crédulité naturelle vis-à-vis d’un père encore et toujours mort de rire devant les mésaventures hivernales de Clark Griswold, n’en peuvent objectivement plus.
Il y a quelques semaines, lors d’un dernier hommage rendu à un ami parti trop tôt, j’ai découvert, à mon grand étonnement, qu’il y avait un deuxième irréductible fan du Sapin a les Boules. Un autre aficionados de la famille Griswold qui, lui aussi, brisait les noix à toute la maison chaque mois de décembre venu. Bon pote de post-adolescence que je ne voyais malheureusement plus aussi souvent que je l’aurais voulu, Pascal aurait en toute logique dû être à mille lieues de cette futilité ricaine. Et pourtant.
Malgré le fait que cet irremplaçable camarade continuait à vouer un culte sans limite à des choses ultra pointues niveau musique et cinoche, son attachement inconditionnel au Sapin a les Boules démontre une chose évidente. A savoir que, contre vents et marées, les œuvres fédératrices existent. Et finalement, qu’elles soient hautement commerciales ou jugées œuvres d’auteur, ultra friquées ou totalement fauchées, récente ou du millénaire dernier, n’a aucune importance.
Bon… je m’en vais de ce pas m’envoyer pour la 35ème fois Le Sapin a les Boules. Si les conditions le permettaient, j’inviterais volontiers quelques septiques à la maison pour les convertir à ce passage obligé devenu pour moi, au-delà d’un incontournable de Noël, une sorte d’acte religieux. Béni sois-tu, Clark Griswold, de me permettre de passer, depuis plus de trois décennies, des fêtes de fin d’année aussi poilantes…
Texte originellement publié dans la presse romande en décembre 2020.
Ou voir le film ?
Le sapin a les boules est disponible en 4K UHD, Blu-ray et DVD chez Warner Home Video.
Durant la Seconde Guerre Mondiale, un commando britannique, dirigé par le major John Smith (Richard Burton) et le lieutenant Morris Schaffer (Clint Eastwood) est parachuté au cœur des alpes autrichiennes. Sa mission est de délivrer un général américain retenu prisonnier au Schloss Adler, un château servant quartier général pour les services secrets du Reich. Perché tel un nid d’aigles, la forteresse est qualifiée d’imprenable…
Quintessence du film d’aventure sur fond de Deuxième Guerre Mondiale, Quand les Aigles attaquent représente le chant du cygne d’un style né avec Le Pont de la Rivière Kwaï à la fin des années 1950, quand bien même si le film de David Lean ne repose pas directement sur une mission.
C’est d’ailleurs déjà Alistair MacLean qui finira d’amorcer ce sous-genre grâce à son ouvrage Les Canons de Navarone et l’adaptation cinématographique qui suivra, signée Jack Lee Thompson.
Durant les années 1960, un nombre important de grandes productions anglo-saxonnes joueront la carte de MacLean, avec toujours un schéma de base similaire. Si le deuxième conflit mondial reste présent en toile de fond, ce dernier ne doit jamais prendre le pas sur une intrigue d’aventure rondement menée et aux multiples rebondissements.
Suite au triomphe des Douze Salopards de Robert Aldrich (1967), qui reste encore à ce jour considéré comme le chef d’œuvre du genre (bien que l’on puisse légitimement lui en préférer d’autres), la Metro-Goldwyn-Mayer se décide rapidement à mettre en chantier une autre production similaire.
Alistair MacLean est donc engagé et a pour mission, sans mauvais jeu de mot, de pondre un récit du même acabit que celui des Canons de Navarone. Cas unique dans la carrière du romancier écossais, MacLean a écrit le livre et le scénario de Quand les Aigles Attaquent en même temps.
Tout comme dans Les Héros de Télémark d’Anthony Mann (1965), la toile de fond de Quand les Aigles Attaquent est située dans la neige. Hormis le fait de donner au métrage un visuel aux mêmes allures surréalistes que Le Bal des Vampires de Roman Polanski, ce choix renforce à l’évidence la qualité esthétique de l’ensemble.
Autre atout majeur de Quand les Aigles Attaquent : le château de Hohenwerfen, renommé dans le scénario Schloss Adler. Judicieusement utilisé, l’endroit donne immédiatement au spectateur une sensation d’insaisissable, comme si la mission pour laquelle les protagonistes envoyés sur place était d’emblée vouée à un échec quasi-certain.
Inexpérimenté en matière de très grosses productions au moment du tournage, Brian G. Hutton s’en sort avec les honneurs grâce à sa volonté de casser les codes des films antérieurs surfant sur la même vague. Propulsant le spectateur au cœur de l’action dès le générique, le réalisateur coupe la tête aux traditionnels et rébarbatifs préparatifs de mission.
Climax du métrage, une scène de téléphérique, montrant un affrontement entre Richard Burton et deux soldats allemands, semble avoir été très influencée par les aventures de James Bond, alors très en vogue au moment du tournage de Quand les Aigles Attaquent.
D’ailleurs, les répercutions vis-à-vis de ce moment de bravoure cinématographique seront immédiates : ayant appris qu’une telle scène serait présente dans Quand les Aigles attaquent, Albert R. Broccoli décide d’éliminer un passage similaire présent dans le scénario de Au Service Secret de Sa Majesté, sixième aventure de l’agent 007, tournée quelque mois après le film de Brian G. Hutton.
Détail amusant : au moment du tournage, le château de Hohenwerfen n’était pas encore relié par un téléphérique. Après avoir envisagé d’un installer un pour les besoins du film, la production préfère se déplace dans la station d’Ebensee pour tourner les plans dont elle a besoin, l’endroit étant nanti d’une ligne impressionnante reliant la vallée au sommet des pistes. L’histoire voudra pourtant qu’une ligne de télécabine, reliant le village de Werfen au château, soit construite quelques années plus tard, mais à l’opposé de celle visible dans le film.
Le concentré de scènes d’action réussies ponctuant Quand les Aigles attaquent permet au spectateur d’oublier des problèmes évident de scénario, à la fois alambiqué et par instant très confus, rendant carrément l’intrigue incohérente à mi-parcours.
Très significative de cet état de fait, la longue séquence précédent l’évasion du château, durant laquelle Richard Burton tente, via une joute verbale complexe, de savoir qui parmi les membres de son équipe sont des traîtres, reste un cas véritable casse-tête à vous donner la migraine, et sans pour autant avoir l’assurance d’en sortir avec une lueur de compréhension en sus.
Reste une véritable pépite du film populaire d’antan, un peu surannée certes mais sur laquelle le temps n’a que peu d’emprise. Un classique du genre, qu’il est toujours très agréable à visionner en période de fêtes de fin d’année.
Texte extrait du livre inachevé « Made on Location in Switzerland »
Où voir le film ?
Quand les Aigles attaquent est disponible en Blu-ray et DVD chez Warner Home Video.
Un soir d’été, Suzanne (Juliette Armanet), accompagnée de ses deux jeunes enfants (Manoa Varvat, Nina Birman), rend une visite impromptue à sa sœur Jeanne (Camille Cottin), totalement prise au dépourvu. Non seulement elles ne se sont pas vus depuis plusieurs mois, mais surtout Suzanne semble absente. Au réveil, Jeanne découvre sidérée le mot laissé par sa sœur, évaporée dans la nature. La sidération laisse place à la colère lorsqu’à la gendarmerie, Jeanne comprend qu’aucune procédure de recherche ne pourra être engagée : Suzanne a fait le choix insensé de disparaître…
Il n’était pas gagné d’avance, en découvrant Camille Cottin il y a une grosse décennie dans Connasse, d’imaginer que cette fille à la fois énervée et énervante ne devienne la comédienne la plus bankable d’Hexagone. Bankable, c’est bien le mot, puisqu’elle est la seule, avec Noémie Merlant, à se voir non seulement ultra-sollicitée par le cinéma français, mais aussi de manière régulière par Hollywood.
A l’inverse de Virginie Efira, qui semble de plus en plus enfermée dans le sempiternel même rôle de la femme sujette à partir en vrille (comme ce fut le cas d’Isabelle Adjani dès l’aube des années 1980), Camille Cottin sait choisir ses rôles en fonction de la possibilité d’élargir son panel de jeu. A tel point qu’il semble aujourd’hui évident qu’elle pourrait passer d’un genre à l’autre, sans que la chose ne paraisse être autre chose qu’une évidence.
Déjà à l’affiche du précédent film de Nathan Ambrosioni (Toni en famille), Camille Cottin est absolument parfaite dans la peau d’une femme au tempérament individualiste, à qui sa sœur décide de confier ses enfants sans lui demander son avis, juste avant de disparaitre dans la nature. Ce qui aurait pu donner naissance à une comédie navrante, un drame hystérique ou un thriller en forme de cold case laisse place à une œuvre tout en nuance, où la nature humaine saine reste au cœur du débat.
Sans avoir recours à un quelconque artifice, Nathan Ambrosioni suit le cheminement d’un trio (une femme, son neveu et sa nièce), pris au dépourvu par la décision folle et potentiellement irresponsable d’une mère (Juliette Armanet, qui ne sert objectivement pas à grand-chose ici, une comédienne plus aguerrie mais moins connue aurait tout aussi bien fait l’affaire), et bien obligé de faire face à la réalité.
On est d’ailleurs très étonné qu’un cinéaste de moins de 30 ans se décide à aborder un tel sujet et le fasse de surcroit avec autant de brio. On mentionnera également la grande force du casting des enfants, Manoa Varvat et Nina Birman, tous deux très charismatiques bien que sans expérience de la comédie, et qui sont pour beaucoup dans l’équilibre parfait du métrage.
Sans jamais grossir le trait, sans jamais céder à une quelconque forme de rebondissement artificiel mais en utilisant de simples détails comme détonateurs puissants d’émotions (jamais une boîte de pêches en conserve n’avait réussi un tel tour de force), Nathan Ambrosioni signe, avec Les enfants vont bien, assurément un des meilleurs films français de l’année, qu’il ne serait pas étonnant de voir à juste titre récompensé lors de la prochaine cérémonie des César.
Les enfants vont bien de Nathan Ambrosioni, avec Camille Cottin, Monia Chokri, Manoa Varvat, Nina Birman, Juliette Armanet, Guillaume Gouix, France, 1h51.
Dans le New York des années 1950, Therese (Rooney Mara), une jeune employée de grand magasin passionnée de photographie, voit sa vie basculer lorsque Carol (Cate Blanchett), élégante mère d’une fillette en instance de divorce, se présente à son comptoir. Entre les deux femmes va immédiatement naître une fascination réciproque…
Ayant fait un parcours honorable dans nos salles de cinéma en janvier 2016, Carol a aujourd’hui droit à une relecture, grâce à la prestigieuse ressortie du film de Todd Haynes dans un coffret ultra complet sous la houlette de Bubbel Pop’.
Les temps ayant passablement changé en une décennie, le moment semblait donc idéal pour exhumer ce très beau film, qui avait su tirer son épingle du jeu en évitant de devenir une œuvre militante servant à la défense d’une cause.
Intelligemment, Todd Haynes, qui avait déjà manifesté son amour sans limite pour le cinéma mélodramatique de Douglas Sirk dans Loin du paradis (2002) sans pour autant céder aux sirènes de l’œuvre trop appuyée au vu de son sujet, réitère la chose de manière tout aussi subtile dans Carol.
Loin de là l’intention de prétendre que ces deux métrages ne pourraient à juste titre servir de porte-drapeau à une cause homosexuelle. Simplement d’affirmer qu’une partie de leur force réside dans le fait de pouvoir être pleinement apprécié sans qu’une appartenance sexuelle quelle qu’elle soit n’entre dans le débat.
Adapté du seul roman de Patricia Highsmith (Monsieur Ripley) ne suivant pas une trame criminelle, Carol conserve néanmoins un aspect froid dans l’approche des personnages et de leurs sentiments, typique de la romancière.
Sans tenter de rendre ses protagonistes plus attachants, Haynes livre une œuvre très singulière au vu de l’histoire, qui devrait justement faire appel à une forme de chaleur humaine. Une sorte de pendant inversé du tout aussi formidable Green Book de Peter Farrelly, les deux métrages ayant une toile de fond très similaire mais une approche radicalement différente.
Renforçant cette volonté par une photographie renvoyant aux prémices du Technicolor, le visuel de Carol affiche d’évidentes prédominances vertes et rouges comme pour souligner le fait que l’action du film se déroule durant les fêtes de Noël, mais aussi sans doute pour rendre hommage au procédé historique de la couleur au cinéma, à l’époque où ce dernier n’était que bichrome.
Porté par un tandem de comédiennes imparables dans leurs incarnations de personnes bien obligées de se faire violence face à leur nature au cœur d’une société castratrice à propos de relations amoureuses autres que celles établies, Carol n’a peut-être comme seul défaut son titre, très peu significatif et trop vague pour que l’on puisse saisir la puissance sourde de l’œuvre.
Un très grand film, tant au niveau de sa forme que de son propos, à (re)découvrir dans des conditions sans doute encore meilleures que celles d’une salle de cinéma au tout début de l’année 2016…
Où voir le film ?
Carol est disponible en coffret limité chez Bubbel Pop’ proposant un disque 4K contenant le film en UHD, son pendant au format Blu-ray accompagné des bonus récupérés de la précédente édition, un Blu-ray de nouveaux suppléments très complets (contenant des heures d’interviews de personnes impliquées dans la genèse du film), ainsi que différents documents papier, dont un livre de 100 pages. A noter qu’une édition exclusive aux magasins FNAC propose en plus le vinyle de la bande originale du film, signée par Carter Burwell.
Sète, fin de l’été 1994. Amin (Shaïn Boumedine) abandonne ses études de médecine pour tenter de se lancer dans le cinéma, tandis qu’Ophélie (Ophélie Bau) est tiraillée entre Clément, l’homme avec qui elle doit se marier, et Tony (Salim Kechiouche), le cousin d’Amin. L’arrivée impromptue dans le restaurant familial de Jessica Patterson (Jessica Pennington), célèbre comédienne de série télé américaine, et de son mari producteur (André Jacobs) va chambouler le destin d’Amin en imposant ses propres règles…
S’il y a bien un film que l’on espérait plus, c’est celui-là. Retour sur une affaire des plus cocasse. Suite à La vie d’Adèle, couronée par la plus prestigieuse des récompenses cinématographiques cannoise (à défaut d’être la plus représentatives d’œuvres impérissables), Abdellatif Kechiche se lance, à l’été 2016, dans le tournage pharaonique de Mektoub, My Love, dont le premier volet (Canto Uno) arrive sur nos écrans au printemps 2018.
Librement inspiré d’un ouvrage de l’insupportable François Bégaudeau, Mektoub, My Love s’articule comme la longue chronique nostalgique d’un été pas comme les autres. Celui où l’inconscience adolescente va inconsciemment laisser place à l’âge adulte. Quelques mois de chaleur où l’on accompagne une poignée de protagonistes soudés par des liens d’amitié profonds, mais qui vont inévitablement évoluer au regard des changements personnels qu’opèreront naturellement les personnages afin d’entrer dans leur vie d’adulte.
Du roman de l’infâme donneur de leçon qu’est Bégaudeau, il ne reste heureusement pas grand-chose. Chronique estivale suivant les marivaudages amoureux de caractères hautement attachants car identifiables, Mektoub, My Love : Canto Uno évoque aussi bien le cinéma d’Eric Rohmer que celui de Pascal Thomas ou Jacques Rozier. De manière bien plus touchante que François Ozon, Abdellatif Kechiche parvient à livrer un message assez universel, là où le réalisateur d’Eté 85 n’arrive jamais à faire passer ses films avant une forme d’auto-centrage, à la longue usant.
La fin de Mektoub, My Love : Canto Uno laissait présager d’une suite, soutenue par les déclarations du réalisateur, dont la manière de travailler commence déjà, en 2018, à faire jaser. On lui reproche ses humeurs excessives et une manière évidente de pousser ses comédiens dans leurs ultimes retranchements. Des acteurs qui parfois, à bout de force, se laissent semble-t-il mener là où ils n’ont pas envie d’aller.
Les vrais problèmes arriveront lors de la projection cannoise d’Intermezzo, volet annoncé comme « intermédiaire » de Mektoub, My Love, servant de lien entre le premier et un second opus à venir. C’était en mai 2019. D’une durée excessive (3h32 !), avec une action réduite au minimum (le film se passe quasi entièrement dans une boîte de nuit), incluant des scènes de sexe non-simulées, cet interlude ne sortira jamais en salles. Un peu comme si la seule et unique projection du film l’avait suicidé en le rendant inaccessible à tout jamais.
La faillite de la société de production de Kechiche, assujetti d’une plainte (classée sans suite) pour agression sexuelle, semblaient avoir eu raison du réalisateur et de son œuvre pharaonique, jusqu’à l’annonce de la sélection officielle du Festival de Locarno de cette année, où Canto Due fut bien projeté et, qui plus est, gratifié de retours très positifs.
Sorti en toute discrétion aujourd’hui dans quelques salles romandes, sans la moindre publicité et avec un nombre ultra-restreint de projections, Canto Due est pourtant le film le plus intéressant de cette fin d’année.
Le temps a passé et on sent bien qu’Abdellatif Kechiche a, au vu des événements de ces dernières années, changé sa manière de faire. Si aucune image n’a été retournée depuis 2016, la sélection de celles utilisées pour ce Canto Due est, à évidence, très différente celles que l’on aurait retrouvé dans le film si ce dernier était sorti dans la continuité du premier.
Kechiche continue de filmer en très gros plans des filles s’adonnant au plaisir de la chair, au sens premier du terme, mais l’ensemble est bien plus sobre que ne le fut le très charnel Canto Uno. Ceci dessert-il l’ensemble ? En définitive, pas vraiment. En changeant partiellement de point de vue, Abdellatif Kechiche évite l’aspect inévitablement redondant de son œuvre, dont certains gimmicks restent néanmoins apparents. Normal : on suit l’évolution, sur un espace-temps restreint, des mêmes personnages.
L’arrivée de nouveaux protagonistes chamboule néanmoins partiellement l’équilibre de l’ensemble, faisant virer une chronique estivale vers quelque chose de plus profondément dramatique. Seul hic : le final du film laisse cette fois-ci le spectateur pantois face à une vraie fin d’épisode (là où Canto Uno optait très judicieusement pour la fin ouverte dont chacun pourrait imaginer la suite). Un Canto Tre semble donc être, dans le cas présent, plus qu’une évidence, une nécessité. Reste à savoir si nous devrons une nouvelle fois attendre dix ans pour le voir arriver jusqu’à nous…
Mektoub, My Love : Canto Due d’Abdellatif Kechiche, avec Shaïn Boumedine, Ophélie Bau, Salim Kechiouche, Jessica Pennington, Andre Jacobs, Alexia Chardard, Hafsia Herzi, France, 2h19.