PRIMATE (Johannes Roberts, 2025)

Après l’ours coké, le singe enragé ! Le cinéma d’exploitation est, depuis toujours, jalonné de concepts tellement absurdes (imaginez deux secondes la gueule du producteur vers qui un quidam est allé demander de l’argent pour tourner Billy the Kid contre Dracula…) qu’ils peuvent parfois donner naissance à des films « remarquables » (si pris au 14e degré donc).

Jadis réservés aux cinémas de quartier puis aux étalages de nos vidéoclubs d’antan, ces bizarreries arrivent depuis quelques années sur nos écrans de cinéma européens, sans que personne ou presque n’arrive vraiment à en saisir la raison puisque, de manière générale, ces OFNI (objets filmiques non identifiés) sont des flops en salles de notre côté de l’Atlantique.

Dernier né en la matière, Primate réactive une micro-brèche du cinéma horrifique : le singe domestique qui s’avère à la fois bien plus malin et cintré qu’on ne l’aurait imaginé (quelle idée de vivre avec un singe à la maison me direz-vous).

Si l’exercice a donné lieu par le passé à des métrages au final bien plus convaincants que leur concept (Link de Richard Franklin, Incidents de parcours de George Romero), il s’avère assez laborieux dans le cas présent. En cause : une espèce de pitch encore plus absurde que le concept du film lui-même, qui aligne méchamment les problèmes narratifs.

Imaginez un peu : une bande de copines vient passer la pause inter-semestre universitaire dans la maison hype du père de l’héroïne située, on ne sait pas trop pourquoi, en bordure d’une falaise hawaïenne. L’homme, écrivain à succès et veuf pas si éploré que ça, est sourd-muet. Cela fait-il avancer le schmilblick ? Pas du tout…

Autre spécificité de l’homme (outre le fait d’être un croisement physique entre Hugh Jackman et Francis Lalanne) : il vit avec le chimpanzé que feu son épouse, anthropologue renommée, étudiait depuis tellement longtemps que l’animal avait fini par devenir un membre de la famille. Ceci jusqu’à ce que le satané primate pète un stotz après avoir été mordu par une mangouste enragée.

Passé sur le jeu que limité de l’ensemble des comédiens (semblant tout droit sorti d’une série US 90s pour ados) et les multiples aberration narratives (mais pourquoi diable Hugh Lalanne/Francis Jackman a-t-il une cage à tyrannosaure au milieu de sa baraque alors que sa bestiole vit en complète liberté dans la casbah ?), il faut bien admettre que cette bêtise assumée est plutôt efficace.

Produit par Paramount, Primate semble à l’évidence être une nouvelle tentative pour la major, après Smile et la récupération de la franchise Scream (dont le 7e épisode arrive sur nos écrans dans quelques semaines. On ne se réjouit pas des masses) d’entrer en concurrence directe avec Blumhouse, studio qui aligne depuis plus de dix ans des métrages horrifiques du même calibre: vite produits, généralement de bonne facture et surtout peu onéreux. Donc ultra rentables.

Rappelons pour mémoire qu’il fut une époque pas si lointaine où les majors concentraient leurs efforts à la production de grands films tout en laissant ce genre d’aberrations, aussi délectables soient-elles si prises pour ce qu’elles sont, à des studios indépendants. Le film n’ayant couté que 25 millions et étant déjà rentré dans ses frais seulement deux petites semaines après sa sortie US, on peut légitimement se demander si ce genre de production ne représente pas le dernier Eldorado pour Hollywood…

Primate de Johannes Roberts, avec Johnny Sequoyah, Jess Alexander, Troy Kotsur, Victoria Wyant, Gia Hunter, Benjamin Cheng, Etats-Unis/Grande Bretagne/Canada/Australie, 1h29.

Disponible en 4K UHD, Blu-ray et DVD chez Paramount (distribution Suisse: Rainbow Home Entertainment AG).

LES SABLES DU KALAHARI (SANDS OF THE KALAHARI, Cy Endfield, 1965)

En Afrique du Sud, un petit avion-moteur transportant sept personnes s’écrase dans le désert du Kalahari. Les survivants n’ont pas le choix : pour survivre, ils vont devoir s’entraider, et ce malgré leurs caractères très différents. Mais lorsque les vivres commencent à manquer, les plus bas instincts des uns et des autres reprennent le dessus…

Depuis quelque temps, Paramount laisse (enfin) les éditeurs indépendants s’occuper des éditions physiques d’une grande partie de leur back-catalogue. Sidonis et Rimini se sont d’ailleurs mis à la tâche depuis environ deux ans, et il n’est pas exagéré d’affirmer que certaines exhumations relèvent du miracle. Surtout quand il s’agit, comme dans le cas présent, d’une œuvre ayant totalement disparu de la circulation depuis sa sortie.

On a tendance à l’oublier, mais le comédien Stanley Baker fut, durant plus d’une décennie (grosso modo depuis le milieu des années 1950 jusqu’à l’aube des seventies), un acteur sur lequel il était facile de vendre un film. Mieux : l’acteur britannique avait, à l’époque de la production des Sables du Kalahari, une telle assise qu’il pouvait même se porter garant à propos de la production de grosse envergure.

Tout juste sortis de Zoulou, film d’aventures sublime bien qu’encore peu connu dans nos contrées (le tir est d’ailleurs sur le point d’être corrigé grâce à une belle édition à venir sous peu, également chez Rimini), Baker rempile avec le cinéaste Cy Endfield pour les Sables du Kalahari, métrage qui ne connaitra malheureusement pas la même destinée commerciale.

En cause sans doute Le vol du Phoenix de Robert Aldrich, production au canevas scénaristique proche, qui de son côté remplira les salles. Réduire le film de Cy Endfield à une œuvre surfant sur la même vague sera très réducteur, puisque Les sables du Kalahari aborde la thématique d’un petit groupe en mode survie du point de vue des protagonistes attendant sagement le secours, plutôt que de suivre, comme traditionnellement, les téméraires aventuriers partis le chercher.

D’une intrigue à la base statique, Cy Endfield parvient ici à tordre le cou aux idées reçues. Ainsi, intérêt des Sables du Kalahari n’est pas tant de savoir par quel subterfuge le secours viendra, mais plutôt comment des quidams ordinaires vont pouvoir ou non s’accommoder avec une situation qui les dépasse.

Dépassant très largement le statut de simple film d’aventure, le film de Cy Endfield pourrait presque endosser celui d’étude de la nature humaine quand cette dernière se trouve menacée. A mi-chemin entre traditionalisme et des œuvres culte de SF qui pointent le bout de leur nez à la même époque, Les sables du Kalahari est donc bien plus qu’un simple long métrage d’exploitation, une œuvre beaucoup plus complexe qu’elle n’y parait de prime abord. A découvrir donc sans tarder.

Où voir le film ?

Les sables du Kalahari est disponible en Combo Blu-ray+DVD chez Rimini Editions. Soulignons que la copie présentée ici est absolument sublime, grâce à un très beau piqué et un rendu des couleurs éblouissant. En bonus, on trouvera une présentation axée sur Cy Endfield par Laurent Aknin, historien du cinéma toujours agréable à écouter, car restant constamment au niveau de son audience.

LES COPAINS D’EDDIE COYLE (THE FRIENDS OF EDDIE COYLE, Peter Yates, 1973)

Petit malfrat au bout du rouleau, Eddie Coyle (Robert Mitchum) joint les deux bouts en assumant de basses besognes, de la contrebande d’alcool au trafic d’armes, pour des gangsters d’un autre calibre. En fin de course, il cherche désespérément un moyen d’échapper à une condamnation qui l’amènera tout droit en prison, quitte à accepter de franchir la ligne rouge en rancardant Dave Foley (Richard Jordan), un flic sans scrupules…

Le nom de Peter Yates fait immédiatement référence à Bullitt, mètre-étalon du polar US mené tambour battant par Steve McQueen, plus précisément via une course-poursuite en voiture légendaire, qui donnera la puce à l’oreille à maints autres cinéastes de tenter la surpasser (William Friedkin, Henri Verneuil, Richard Sarafian entre autres).

Depuis peu, Trois milliards d’un coup, film retraçant mintieusement l’attaque du train postal Glasgow-Londres de 1963, qui éveillera d’ailleurs la curiosité de McQueen au point d’imposer le cinéaste britannique comme réalisateur de Bullitt, est réhabilité comme un incontournable du cinéma british sixties.

On oublie pourtant que Peter Yates fut aussi et surtout l’homme responsable des Copains d’Eddie Coyle, polar ultra-original tant dans sa forme que son intrigue qui, faute à un insuccès notoire en 1973, restera dans les tiroirs de Paramount pendant des décennies (seule une exploitation VHS au milieu des années 1980 sous le titre Adieu mon salaud – sans doute en référence à l’un des deux films où Mitchum endossait le costard de Philip Marlowe – est recensée dans nos contrées).

En regardant Eddie Coyle aujourd’hui, il est assez facile de comprendre pourquoi ce film-là n’avait pas marqué les esprits à l’époque. Non que le métrage ne soit excellent, mais simplement parce que son arc narratif casse suffisamment les codes pour que le film soit difficilement rangeable dans une catégorie.

Empruntant autant d’éléments au polar classique qu’au Nouvel Hollywood alors en plein essor, The Friends of Eddie Coyle est un film dont le personnage principal n’est pas, comme le laisse pourtant suggérer son affiche, impliqué dans les agissements de ses « copains » autrement qu’indirectement. Ainsi, sa participation aux actes se résume à des boulots situés en amont ou en aval.

L’astuce, outre de déstabiliser le spectateur, permet également à Peter Yates de suivre au moins quatre personnages sur toute la longueur du métrage, sans que ce dernier n’ait des allures d’œuvre chorale. Lâchant ici toute implication dans les scènes actions (le réalisateur va même jusqu’à initier une course-poursuite pour la stopper net dix secondes plus tard), Yates brouille ici les pistes avec une verve hallucinante.

Porté par une bande originale groovy en diable signée Dave Grusin, compositeur ultra important du cinéma américain (n’ayant malheureusement pas la même cote que Lalo Schifrin), proposant dans son ultime retranchement un revirement de situation tenant plus du drame fataliste que du twist à effet, Les copain d’Eddie Coyle est clairement le très grand polar des années 1970 à côté duquel nous sommes tous passés.

Où voir le film ?

Les copains d’Eddie Coyle est disponible en combo Blu-ray+DVD chez Rimini Editions. En plus du film présenté dans une copie au poil, on trouvera une rare interview d’archive de Peter Yates, datant de 1996, ainsi qu’une présentation croisée sous forme d’une joute verbale, sans doute moins amicale qu’elle n’y parait, entre Jean-Baptiste Thoret et Samuel Blumenfeld.

L’emballage de l’entretien manque d’ailleurs de rigueur : entre faute d’orthographe grossière sur les synthés (Bullitt s’écrit avec deux t) et erratum iconographique (on nous parle du comédien Steven Keats alors qu’apparait à l’écran une photo de Richard Jordan), on est étonné qu’un éditeur aussi pointilleux que Rimini n’ait pas décelé ces bévues. Un riche livret, qui n’est pour une fois pas signé par Marc Toullec, apporte également son lot d’informations précieuses.

8 MILE (Curtis Hanson, 2002)

Détroit, 1995. Le jeune Jimmy Smith Junior (Eminem), alias « Bunny Rabbit », passe une adolescence difficile à « 8 Mile », frontière entre la banlieue blanche de la ville et les quartiers noirs. Entre désastres amoureux et boulots peu gratifiants, il tente d’aider sa petite sœur à surmonter les tumultes sentimentaux de sa mère (Kim Basinger), une alcoolique vivant dans une caravane.

Mais Rabbit semble avoir des talents cachés de rappeur. Persuadé de sa valeur artistique, son pote Future (Mekhi Phifer), animateur dans une boîte de hip-hop, va inciter Bunny à accepter une « bataille », sorte de lutte acharnée publique où, à coup de mots, deux hommes s’affrontent pour leur honneur…

Difficile de ne pas apprécier 8 Mile, le nouveau film de Curtis Hanson (L.A. Confidential), tant sa réalisation est brillamment menée. Au final, ce qui aurait pu être un film racoleur destiné à assumer la promotion du bad boy Eminem s’est transformé en drame social poignant, dont seul le cinéma américain en a le secret.

Sensé ne pas être autobiographique, 8 Mile est un long métrage qui s’inspire largement de la vie de Marshall Mathers, plus connu sous le nom d’Eminem. Mais le petit rappeur blanc est suffisamment intelligent pour voir gommé ici certains aspects de sa vie, qui ont souvent porté à controverse. Dans le film, Eminem est un garçon bien sous tous rapports : il s’occupe de sa petite sœur, il aide sa mère à décrocher d’une dépendance et défend même la cause des homosexuels. Suite logique à la rédemption qu’il est en train d’opérer, le vilain garçon arrivera, grâce à ce rôle, à convaincre les mères de familles qu’il serait en définitive le gendre idéal.

Mais finalement, qu’importe l’authenticité de l’histoire ? 8 Mile est un film fort recommandable, qui réussi à éviter bon nombre de clichés hollywoodiens.  Curtis Hanson est un réalisateur qui connaît son métier. Ayant réussi à s’entourer de comédiens brillants pour son long métrage, le réalisateur réalise avec 8 Mile le parfait compromis entre film populaire et culture rap. A signaler encore qu’il est préférable de voir le film en version originale, car le doublage trahi la crédibilité du récit et fait basculer l’ensemble par instant dans le ridicule.

Texte originellement publié dans la presse romande en mars 2003.

Où voir le film ?

8 Mile est disponible en combo 4K UHD+Blu-ray, Bluray et DVD chez Universal. On regrettera que la sortie UHD du film, célébrant les 20 ans du film, n’ait pas incité le studio à produire un vrai making-of en bonne et due forme.

LE SAPIN A LES BOULES (NATIONAL LAMPOON’S CHRISTMAS VACATION, Jeremiah Chechik, 1989)

Chaque mois de décembre, je casse les bonbons à toute la famille avec mes sempiternels et incontournables films de Noël. Mais pas question pourtant de se fourvoyer avec des mélos larmoyants, aussi bons peuvent-ils être. L’idée étant plutôt de mettre l’accent sur des bobines idéales, que l’on peut regarder sans fin blottis sous une couverture, un verre de lait de poule à la main, et qui nous procure un authentique plaisir immédiat.

Passé le cap d’avoir revu John McClane sauver le Nakatomi Plaza (Piège de Cristal) et l’aéroport de Washington (58 Minutes pour vivre), assisté aux tribulations du Professeur Abronsius en Transylvanie (Le Bal des Vampires), aidé Richard Burton et Clint Eastwood à libérer un improbable général en Autriche (Quand les Aigles Attaquent) et vu Jacques Clouseau arborer un énième stupide déguisement dans un épisode de La Panthère Rose vient le moment du vrai incontournable. A savoir « Ze Ultimate X-Mas Movie Ever Made », le bien nommé Sapin a les Boules.

Troisième aventure de la famille Griswold, ce film à la traduction de titre française au moins aussi bonne que Les Dents de la Mer ou Les Griffes de la Nuit, Le Sapin a les Boules reste curieusement peu connu sur territoire francophone européen, alors qu’il est depuis des lustres passé au stade film-culte un peu partout sur la planète.

Découvert grâce à une VHS louée à l’automne 1990 chez Stolz Radio TV, illustre magasin delémontain ayant jadis servi d’authentique réseau social et aujourd’hui transformé en solarium impersonnel, Le Sapin a les Boules ne quitte plus aucun de mes Noëls depuis. Au point que je vais passer le cap de la 35ème vision d’ici quelques jours. Au grand dam de mes enfants qui, malgré leur crédulité naturelle vis-à-vis d’un père encore et toujours mort de rire devant les mésaventures hivernales de Clark Griswold, n’en peuvent objectivement plus.

Il y a quelques semaines, lors d’un dernier hommage rendu à un ami parti trop tôt, j’ai découvert, à mon grand étonnement, qu’il y avait un deuxième irréductible fan du Sapin a les Boules. Un autre aficionados de la famille Griswold qui, lui aussi, brisait les noix à toute la maison chaque mois de décembre venu. Bon pote de post-adolescence que je ne voyais malheureusement plus aussi souvent que je l’aurais voulu, Pascal aurait en toute logique dû être à mille lieues de cette futilité ricaine. Et pourtant.

Malgré le fait que cet irremplaçable camarade continuait à vouer un culte sans limite à des choses ultra pointues niveau musique et cinoche, son attachement inconditionnel au Sapin a les Boules démontre une chose évidente. A savoir que, contre vents et marées, les œuvres fédératrices existent. Et finalement, qu’elles soient hautement commerciales ou jugées œuvres d’auteur, ultra friquées ou totalement fauchées, récente ou du millénaire dernier, n’a aucune importance.

Bon… je m’en vais de ce pas m’envoyer pour la 35ème fois Le Sapin a les Boules. Si les conditions le permettaient, j’inviterais volontiers quelques septiques à la maison pour les convertir à ce passage obligé devenu pour moi, au-delà d’un incontournable de Noël, une sorte d’acte religieux. Béni sois-tu, Clark Griswold, de me permettre de passer, depuis plus de trois décennies, des fêtes de fin d’année aussi poilantes…

Texte originellement publié dans la presse romande en décembre 2020.

Ou voir le film ?

Le sapin a les boules est disponible en 4K UHD, Blu-ray et DVD chez Warner Home Video.

QUAND LES AIGLES ATTAQUENT (Brian G. Hutton, 1968)

Durant la Seconde Guerre Mondiale, un commando britannique, dirigé par le major John Smith (Richard Burton) et le lieutenant Morris Schaffer (Clint Eastwood) est parachuté au cœur des alpes autrichiennes. Sa mission est de délivrer un général américain retenu prisonnier au Schloss Adler, un château servant quartier général pour les services secrets du Reich. Perché tel un nid d’aigles, la forteresse est qualifiée d’imprenable…

Quintessence du film d’aventure sur fond de Deuxième Guerre Mondiale, Quand les Aigles attaquent représente le chant du cygne d’un style né avec Le Pont de la Rivière Kwaï à la fin des années 1950, quand bien même si le film de David Lean ne repose pas directement sur une mission.

C’est d’ailleurs déjà Alistair MacLean qui finira d’amorcer ce sous-genre grâce à son ouvrage Les Canons de Navarone et l’adaptation cinématographique qui suivra, signée Jack Lee Thompson.

Durant les années 1960, un nombre important de grandes productions anglo-saxonnes joueront la carte de MacLean, avec toujours un schéma de base similaire. Si le deuxième conflit mondial reste présent en toile de fond, ce dernier ne doit jamais prendre le pas sur une intrigue d’aventure rondement menée et aux multiples rebondissements.

Suite au triomphe des Douze Salopards de Robert Aldrich (1967), qui reste encore à ce jour considéré comme le chef d’œuvre du genre (bien que l’on puisse légitimement lui en préférer d’autres), la Metro-Goldwyn-Mayer se décide rapidement à mettre en chantier une autre production similaire.

Alistair MacLean est donc engagé et a pour mission, sans mauvais jeu de mot, de pondre un récit du même acabit que celui des Canons de Navarone. Cas unique dans la carrière du romancier écossais, MacLean a écrit le livre et le scénario de Quand les Aigles Attaquent en même temps.

Tout comme dans Les Héros de Télémark d’Anthony Mann (1965), la toile de fond de Quand les Aigles Attaquent est située dans la neige. Hormis le fait de donner au métrage un visuel aux mêmes allures surréalistes que Le Bal des Vampires de Roman Polanski, ce choix renforce à l’évidence la qualité esthétique de l’ensemble.

Autre atout majeur de Quand les Aigles Attaquent : le château de Hohenwerfen, renommé dans le scénario Schloss Adler. Judicieusement utilisé, l’endroit donne immédiatement au spectateur une sensation d’insaisissable, comme si la mission pour laquelle les protagonistes envoyés sur place était d’emblée vouée à un échec quasi-certain.

Inexpérimenté en matière de très grosses productions au moment du tournage, Brian G. Hutton s’en sort avec les honneurs grâce à sa volonté de casser les codes des films antérieurs surfant sur la même vague. Propulsant le spectateur au cœur de l’action dès le générique, le réalisateur coupe la tête aux traditionnels et rébarbatifs préparatifs de mission.

Climax du métrage, une scène de téléphérique, montrant un affrontement entre Richard Burton et deux soldats allemands, semble avoir été très influencée par les aventures de James Bond, alors très en vogue au moment du tournage de Quand les Aigles Attaquent.

D’ailleurs, les répercutions vis-à-vis de ce moment de bravoure cinématographique seront immédiates : ayant appris qu’une telle scène serait présente dans Quand les Aigles attaquent, Albert R. Broccoli décide d’éliminer un passage similaire présent dans le scénario de Au Service Secret de Sa Majesté, sixième aventure de l’agent 007, tournée quelque mois après le film de Brian G. Hutton.

Détail amusant : au moment du tournage, le château de Hohenwerfen n’était pas encore relié par un téléphérique. Après avoir envisagé d’un installer un pour les besoins du film, la production préfère se déplace dans la station d’Ebensee pour tourner les plans dont elle a besoin, l’endroit étant nanti d’une ligne impressionnante reliant la vallée au sommet des pistes. L’histoire voudra pourtant qu’une ligne de télécabine, reliant le village de Werfen au château, soit construite quelques années plus tard, mais à l’opposé de celle visible dans le film.

Le concentré de scènes d’action réussies ponctuant Quand les Aigles attaquent permet au spectateur d’oublier des problèmes évident de scénario, à la fois alambiqué et par instant très confus, rendant carrément l’intrigue incohérente à mi-parcours.

Très significative de cet état de fait, la longue séquence précédent l’évasion du château, durant laquelle Richard Burton tente, via une joute verbale complexe, de savoir qui parmi les membres de son équipe sont des traîtres, reste un cas véritable casse-tête à vous donner la migraine, et sans pour autant avoir l’assurance d’en sortir avec une lueur de compréhension en sus.

Reste une véritable pépite du film populaire d’antan, un peu surannée certes mais sur laquelle le temps n’a que peu d’emprise. Un classique du genre, qu’il est toujours très agréable à visionner en période de fêtes de fin d’année.

Texte extrait du livre inachevé « Made on Location in Switzerland »

Où voir le film ?

Quand les Aigles attaquent est disponible en Blu-ray et DVD chez Warner Home Video.

CAROL (Todd Haynes, 2015)

Dans le New York des années 1950, Therese (Rooney Mara), une jeune employée de grand magasin passionnée de photographie, voit sa vie basculer lorsque Carol (Cate Blanchett), élégante mère d’une fillette en instance de divorce, se présente à son comptoir. Entre les deux femmes va immédiatement naître une fascination réciproque…

Ayant fait un parcours honorable dans nos salles de cinéma en janvier 2016, Carol a aujourd’hui droit à une relecture, grâce à la prestigieuse ressortie du film de Todd Haynes dans un coffret ultra complet sous la houlette de Bubbel Pop’.

Les temps ayant passablement changé en une décennie, le moment semblait donc idéal pour exhumer ce très beau film, qui avait su tirer son épingle du jeu en évitant de devenir une œuvre militante servant à la défense d’une cause.

Intelligemment, Todd Haynes, qui avait déjà manifesté son amour sans limite pour le cinéma mélodramatique de Douglas Sirk dans Loin du paradis (2002) sans pour autant céder aux sirènes de l’œuvre trop appuyée au vu de son sujet, réitère la chose de manière tout aussi subtile dans Carol.

Loin de là l’intention de prétendre que ces deux métrages ne pourraient à juste titre servir de porte-drapeau à une cause homosexuelle. Simplement d’affirmer qu’une partie de leur force réside dans le fait de pouvoir être pleinement apprécié sans qu’une appartenance sexuelle quelle qu’elle soit n’entre dans le débat.

Adapté du seul roman de Patricia Highsmith (Monsieur Ripley) ne suivant pas une trame criminelle, Carol conserve néanmoins un aspect froid dans l’approche des personnages et de leurs sentiments, typique de la romancière.

Sans tenter de rendre ses protagonistes plus attachants, Haynes livre une œuvre très singulière au vu de l’histoire, qui devrait justement faire appel à une forme de chaleur humaine. Une sorte de pendant inversé du tout aussi formidable Green Book de Peter Farrelly, les deux métrages ayant une toile de fond très similaire mais une approche radicalement différente.

Renforçant cette volonté par une photographie renvoyant aux prémices du Technicolor, le visuel de Carol affiche d’évidentes prédominances vertes et rouges comme pour souligner le fait que l’action du film se déroule durant les fêtes de Noël, mais aussi sans doute pour rendre hommage au procédé historique de la couleur au cinéma, à l’époque où ce dernier n’était que bichrome.

Porté par un tandem de comédiennes imparables dans leurs incarnations de personnes bien obligées de se faire violence face à leur nature au cœur d’une société castratrice à propos de relations amoureuses autres que celles établies, Carol n’a peut-être comme seul défaut son titre, très peu significatif et trop vague pour que l’on puisse saisir la puissance sourde de l’œuvre.

Un très grand film, tant au niveau de sa forme que de son propos, à (re)découvrir dans des conditions sans doute encore meilleures que celles d’une salle de cinéma au tout début de l’année 2016…

Où voir le film ?

Carol est disponible en coffret limité chez Bubbel Pop’ proposant un disque 4K contenant le film en UHD, son pendant au format Blu-ray accompagné des bonus récupérés de la précédente édition, un Blu-ray de nouveaux suppléments très complets (contenant des heures d’interviews de personnes impliquées dans la genèse du film), ainsi que différents documents papier, dont un livre de 100 pages. A noter qu’une édition exclusive aux magasins FNAC propose en plus le vinyle de la bande originale du film, signée par Carter Burwell.

SANS RIEN SAVOIR D’ELLE (SENZA SAPERE NIENTE DI LEI, Luigi Comencini, 1969)

La mort d’une vieille femme, quelques heures avant le renouvellement de sa prime d’assurance vie, éveille les soupçons de Nanni Brà (Philippe Leroy), un avocat au service de la compagnie. Ses investigations vont l’amener à entrer en contact avec les membres de la famille dysfonctionnelle de la défunte et de se rapprocher de Cinzia (Paola Pitagora), la fille cadette, en rupture avec ses frères et sœurs…

Réalisateur impossible à ranger dans une case, ayant une filmographie certes hétéroclite mais très cohérente, Luigi Comencini reste, tout comme Dino Risi, un cinéaste essentiel mais dont l’aura n’arrivera jamais à rivaliser avec les maitres d’un néo-réalisme certes innovant, mais qui reste malgré tout très figé dans une époque. Exactement l’inverse donc de l’œuvres des deux cinéastes précités.

Sans rien savoir d’elle, tourné en 1969 entre deux films ayant plus marqués les esprits (Casanova, un adolescent à Venise et L’argent de la vielle) était passé jusqu’ici sous les radars francophones, le film n’ayant jamais été exploité en Hexagone.

Annoncé comme un polar fonctionnant selon les codes du giallo, porté par Philippe Leroy, comédien français ayant fait l’essentiel de sa carrière en Italie principalement dans le cinéma de genre, cette curiosité avait de quoi éveiller l’intérêt grandissant des aficionados de l’âge d’or du cinéma d’exploitation transalpin.

Un giallo réalisé par Luigi Comencini ? La chose aurait été trop simple. Si partant effectivement sur les codes du polar comme il s’en tournait des tonnes à la même époque en Italie, Sans rien savoir d’elle brouille rapidement les pistes pour se profiler comme un drame amoureux intense, ceci avant de bifurquer une nouvelle fois pour aborder les méandres de la psyché humaine, le tout avec une thématique en filigrane très moderne pour l’époque.

Habitué aux rôles musclés, Philippe Leroy trouve ici une nuance de jeu qu’on ne lui connaissait pas. Un peu comme Belmondo lorsqu’il abordait à une époque où son statut de star étaient déjà confirmé, des personnages faisant appel à ses émotions plutôt qu’à son physique (L’héritier de Philippe Labro, Le corps de mon ennemi d’Henri Verneuil).

Magnifié par une bande originale à la fois délicate et intense d’Ennio Morricone, qui est d’ailleurs pour beaucoup dans l’impact émotionnel de l’œuvre (et dont les deux principaux thèmes seront plagiés par leur auteur pour Sans mobile apparent de Philippe Labro et Harcèlement de Barry Levinson), Sans rien savoir d’elle réussi le pari très difficile de rester en équilibre malgré le carcan d’un genre très défini et les nombreuses influences qui ponctuent le métrage. Peut-être le film le plus étonnant de Luigi Comencini.

Où voir le film ?

Sans rien savoir d’elle est disponible en combo Blu-ray+DVD dans la collection Dolce Italia de l’éditeur Les Films du Camélia.

Restauré par la Cinémathèque de Bologne, la copie 4K utilisée pour cette édition affiche des couleurs chaudes, sans doute pas parfaitement en adéquation avec la photographie originale de Pasqaulino De Santis, mais qui siéent parfaitement avec l’ambiance automnale du métrage. A noter que cette édition HD est à l’heure actuelle la seule disponible à travers le globe.

Le film n’ayant jamais été doublé, seule une version originale sous-titrée est disponible. En bonus, on trouvera, en plus d’interviews récentes absolument passionnantes de Paolo Pitagora (qui partageait l’affiche avec Jacques Brel dans Les assassins de l’ordre de Marcel Carné), Francesca Comencini (qui s’exprime dans un français parfait) et Philippine Leroy-Beaulieu (la fille de Philippe Leroy), trois des premiers courts-métrages de Luigi Comencini parfaitement restaurés.

Une BO toute douce, qui est pour beaucoup dans l’impact émotionnel du film, pour se familiariser avec ce délicat objet filmique :

MATERIALISTS (Celine Song, 2025)

Employée dans une agence de rencontres new-yorkaise, Lucy (Dakota Johnson) est une « matchmakeuse ». Ayant pour tâche de dénicher le meilleur parti possible pour des clients exigeants, elle continue à trainer son célibat, tout en gardant de forts liens d’amitié avec John (Chris Evans), son amour de jeunesse. Transgressant la règle définissant qu’il ne faut jamais mélanger plaisir et travail, Lucy fini par accepte un rendez-vous Harry (Pedro Pascal), l’héritier d’une grande famille…

Rares sont les films qui me posent un dilemme ne me permettant pas de me positionner illico. Donner son avis un tant soit peu argumenté et à chaud à propos d’un film est un exercice pas si difficile que ça et, soyons honnête, dont tout le monde s’en fout éperdument (n’en déplaise à certains gardiens du temple, encore et toujours convaincus d’avoir une quelconque influence sur une audience).

La question du jour est donc de savoir si Materialists, premier long métrage américain de Celine Song (Past Lives), est un nanar de première, le film le plus putassier de l’année ou, pourquoi pas, une comédie romantique un peu moins futile qu’elle ne pourrait le laisser croire.

A l’issue de la vision du métrage, je me tourne tout naturellement vers ma moitié, de nature moins ronchon que son mari et, de manière générale, beaucoup plus tolérante que moi avec des films balisés comme des autoroutes helvétiques.

Je m’attendais donc, en lui disant que mon premier sentiment à propos de Materialists était de ne pas savoir si je venais de voir le film le plus faux-derche du siècle ou quelque chose de potentiellement viable, de la voir à la fois dépitée « devant le niveau navrant du dialogue » (dixit) et un minimum énervé d’avoir « perdu deux heures de son temps devant une telle bêtise » (re-dixit). Des arguments que se défendent plus que largement.

Moi qui comptais passer, une fois n’est pas coutume, pour un gentil et me trouver une alliée dans une cause si ce n’est désespérée, totalement vaine, j’en ai pris pour mon grade.

Certes je déteste cordialement Pedro Pascal, sorte de croisement entre Mason Capwell et Burt Reynolds dont le succès continue à m’étonner, et le glamour de Dakota Johnson me renvoie illico au navrant Cinquante nuances de Grey, assurément le métrage le moins érotogène du troisième millénaire, mais j’avoue avoir, si ce n’est pris un plaisir flagrant, trouvé dans cette romance très ancrée dans son époque un tant soit peu de vraisemblance.

Oui, les apparences, aussi fabriquées soient-elles, ne peuvent combler une sensation de vide qu’un bref instant. Et c’est tout ? En substance, oui. Rien de nouveau sous le soleil donc ? Pas vraiment. Si ce n’est peut-être que Materialists pourra potentiellement servir de détonateur pour quelques personnes plus que jamais obnubilées par les signes extérieurs de richesses. C’est maigre certes, mais pour ce genre de « produit » produit en 2025, c’est déjà pas si mal…

Où voir le film ?

Materialists est disponible en Blu-ray et DVD chez Sony Pictures (distribution Suisse : Rainbow Home Entertainment)

LIFE OF CHUCK (THE LIFE OF CHUCK, Mike Flanagan, 2024)

Alors que le monde semble s’effondrer, que les catastrophes naturelles s’enchaînent, qu’Internet est coupé, des panneaux publicitaires remercient un certain Chuck pour ses 39 merveilleuses années passées. Pourtant, personne ne semble connaitre cet homme d’apparence ordinaire…

Au mois de mars 1995 sortait dans l’indifférence générale sur nos écrans Les évadés de Frank Darabont, adaptation d’une nouvelle de Stephen King. 30 ans plus tard, ce flop retentissant est devenu le film le mieux noté de la plateforme IMDb.

Au mois de juin 2025 sortait dans nos cinémas, une nouvelle fois dans l’indifférence globale, Life of Chuck, d’après un court roman de Stephen King. Sans tirer de plan sur la comète, et sans mauvais jeu de mots au regard du sujet du film, fort est à parier que le film de Mike Flanagan gagnera en estime avec les années.

Appartenant aux œuvres de King ne faisant pas directement appel au fantastique, Life of Chuck est sans cesse comparé à Stand by Me. On pourra légitiment lui trouver plus de points communs avec Cœurs Perdus en Atlantide (Hearts in Atlantis, Scott Hicks, 2001), autre adaptation d’une nouvelle de Stephen King s’étant soldée par flop retentissant, et qui n’a malheureusement pas eu droit jusqu’ici à une quelconque réhabilitation jusqu’ici.

Mais revenons au film de Mike Flanagan, réalisateur s’étant déjà par deux fois dans le passé intéressé à l’œuvre de Stephen King (Jessie, roman jugé comme impossible à adapter en 2017 et Docteur Sleep, suite peu convaincante de Shining, en 2019).

Adorant jouer avec les possibilités techniques actuelles (il l’avait déjà brillamment fait dans Ouija : Origins of Evil en poussant le vice jusqu’à ajouter à son film de faux points de repère pour les changements de bobines), Flanagan joue ici avec différents formats d’image en fonction des trois chapitres, situés à des époques différentes, du film.

Si l’astuce fonctionne admirablement au cinéma, elle se fait plus discrète en vidéo. En effet, tandis que le formatage intelligemment modifié de l’ensemble pour le petit écran évite l’effet « boite dans la boite » (comme ce fut le cas pour d’autres métrages utilisant le multi-format, tels que L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux), il fait presque passer inaperçu un subterfuge apportant pourtant concrètement un plus à l’esthétisme de l’œuvre.

Difficile d’en dire plus sur Life of Chuck sans en dire trop. Ajoutons simplement que si toute la promotion du film est axée Tom Hiddleston, le comédien britannique en est l’axe central sans pour autant être omniprésent à l’écran.

Œuvre faisant appel à des notions telles « l’infiniment grand et l’infiniment petit » comme une perception plus que potentielle, parabole universelle sur le sentiment de « déjà vu » et la possibilité de déconsidérer une vanité très ancrée dans nos sociétés occidentales afin de concentrer ses efforts sur des valeurs fondamentales intrinsèques, Life of Chuck réussi avec une simplicité déconcertante tout ce que le très ambitieux Cloud Atlas n’était parvenu qu’à effleurer.

Film qui restera à coup-sûr comme l’un des meilleurs de l’année cinématographique 2025, Life of Chuck mettra peut-être du temps avant d’être considéré comme le métrage essentiel qu’il est. La consécration du film de Mike Flanagan n’attend peut-être que vous pour devenir concrète…

Où voir le film ?

Première publication de l’éditeur Nour Films, le Blu-ray de Life of Chuck est de très bonne tenue et cible l’essentiel. Le making of et les interviews présentées en bonus vous donneront un complément passionnant sur la genèse du film. Les premiers exemplaires du produit contiennent également en cadeau deux goodies papier s’avérant, une fois n’est pas coutume, plus qu’un simple gadgets, des petits objets fort utiles.