ROMY, ANATOMIE D’UN VISAGE (ROMY, PORTRAIT EINES GESICHT, Hans-Jürgen Syberberg, 1967)

J’ai 27 ans. Ce n’est pas si vieux que ça. Je ne veux plus consacrer toute ma force et tout mon être uniquement à ce métier. Ce n’est plus suffisant. En tout cas, ça ne me suffit plus.

Février 1966. Romy Schneider est en vacances de ski à Kitzbühel. Loin des mondanités, elle accepte la présence des caméras du documentariste Hans-Jürgen Syberberg pendant trois jours. Au départ un film de commande, Anatomie d’un visage s’avèrera être, au-delà d’un portrait habilement mis en image, un document d’une pudeur et d’une authenticité rare.

Après un début de carrière fulgurant, Romy Schneider s’enlise. Ayant abandonné les films en costumes qui la mirent jadis en valeur, la comédienne peine à trouver des œuvres qui lui correspondent. Elle a tourné avec Orson Welles (Le procès), Otto Preminger (Le cardinal), mais aucun métrage ne semble l’avoir satisfaite, à tel point qu’elle envisage d’abandonner le métier.

Seul Henri-George Clouzot aurait pu donner l’impulsion d’une vraie carrière intense si L’enfer ne l’avait pas été également durant le tournage (après des semaines de tournages improductifs, le film est définitivement arrêté au moment où le réalisateur fait une crise cardiaque sur le plateau).

Même What’s New Pussycat, que la comédienne qu’elle vient de tourner avec un casting international de jeunes talents prometteurs, ne semblent pas lui correspondre. Un rapide passage aux Etats-Unis, où elle tourne sans passion le pourtant très amusant Prête-moi ton mari avec Jack Lemmon, la laisse de marbre.

Les principales séquences d’Anatomie d’un visage sont tournées juste avant le début de tournage de La voleuse, où Romy Schneider a pour partenaire Michel Piccoli. Alors en plein désarroi artistique, elle ne se doute pas que c’est avec le même comédien et sous la caméra de Claude Sautet que sa vraie carrière débutera vraiment trois ans plus tard, juste après que Delon, son grand amour passé, ne la sollicite comme partenaire pour La piscine de Jacques Deray, film qui lui remettra le pied à l’étrier.

J’espère qu’un jour, on dira : son travail, ce qu’elle a fait, ses interprétations, que ce soit au théâtre ou au cinéma, était bon. Mais qu’est-ce que j’ai fait de remarquable jusqu’ici ? Quelques petites choses dont, je peux le dire, je suis satisfaite. Mais c’est trop peu.

En début de cette année 66, Romy ne se doute pas qu’elle sera d’ici peu la comédienne la plus importante de France, son pays d’adoption. Une inconscience rendant le présent document d’autant plus utile et précieux pour toute personne en proie au doute…

Où voir le film ?

Romy, anatomie d’un visage est le principal supplément présent dans le coffret Blu-ray, contenant la trilogie originale ainsi que Les jeunes années d’une reine, souvent associé aux autres métrages bien que n’ayant pas de lien direct. Ce rare document, qui plus est restauré, est une raison suffisante à l’acquisition de ce coffret – qui plus est vendu à un prix très attractif.

Si la restauration des longs métrages est éblouissante, ces derniers ne sont proposés qu’au format 1.78. La présence en parallèle des montages français et allemands, qui diffèrent légèrement, nous fera rapidement oublier l’absence des copies dans leur format original.

LA FEMME A ABATTRE (THE ENFORCER, Bretaigne Windust & Raoul Walsh, 1951)

Le procureur Martin Ferguson (Humphrey Bogart) dispose d’un témoin clé dans la lutte qu’il mène contre une importante organisation criminelle. Mais celui-ci se tue accidentellement à quelques heures du procès. L’homme de loi va se livrer à une course contre la montre pour trouver la preuve qui empêchera le principal inculpé de ressortir libre du tribunal…

L’histoire du cinéma est jalonnée de films-homonyme. Au registre, The Enforcer reste dans tous les esprits comme la troisième aventure de l’inspecteur Harry. On en oublierait presque qu’il fut aussi le titre d’un film policier étonnant, marquant la dernière collaboration entre le comédien Humphrey Bogart et le studio Warner Bros. qui le rendit célèbre.

Il est important de bien spécifier « film policier » et non « film noir », puisque cet Enforcer (La femme à abattre en VF) ne répond pas aux codes de ce genre privilégié dans les années 1950. Ainsi, on est dans un premier temps étonné de voir Bogart incarner (avec brio d’ailleurs) un homme de loi. Donc théoriquement quelqu’un qui n’entre pas dans le feu de l’action.

Le ton général du film, lorgnant par instant du côté du documentaire « pris sur le vif » suivant une enquête, détonne clairement avec le film noir. Construit avec maestria en flashbacks imbriqués les uns dans les autres (Orson Welles n’a qu’à bien se tenir), The Enforcer opte pour une dramaturgie appuyée, là où l’on aurait naïvement choisi la tension palpable.

Inspirée d’un fait divers, La femme à abattre est en premier lieu resté célèbre car recensé comme le premier film de l’histoire à aborder de front la thématique d’une organisation criminelle fonctionnant sur le principe d’un syndicat du crime. Donc un organisme amoral, aux multiples ramifications et opérant selon un système tellement vicelard qu’il s’avèrera très difficile à révéler au grand jour.

Signé contractuellement par Bretaigne Windust, le film doit beaucoup à Raoul Walsh, illustre metteur en scène ayant récupéré le film dans l’urgence, le réalisateur initial étant tombé gravement malade durant le tournage. Grand seigneur, Walsh refusa que son nom ne soit associé au film, considérant que la paternité du métrage restait essentiellement due au travail de Windust.

Pas le plus célèbre film de Bogart, The Enforcer se révèle rapidement comme son plus original au cœur d’un genre policier par trop souvent formatté au début des années 1950. A découvrir donc.

Où voir le film ?

La femme à abattre est disponible en Blu-ray et DVD chez Rimini Editions. En plus d’une très complète présentation du film, le disque contient aussi et surtout une interview très décomplexée de Raoul Walsh, tirée d’un épisode de la célèbre émission Cinéastes de notre temps de ORTF, datant de 1966 et retrouvée dans les archives de l’INA.

GOUROU (Yann Gozlan, 2025)

Matthieu Vasseur (Pierre Niney) est le coach en développement personnel le plus suivi de France. Dans une société en quête de sens où la réussite individuelle est devenue sacrée, il propose à ses adeptes une catharsis qui électrise les foules autant qu’elle inquiète les autorités. Sous le feu des critiques, Matt va s’engager dans une fuite en avant qui le mènera aux frontières de la folie et peut-être de la gloire…

Troisième collaboration entre le réalisateur Yann Gozlan et le comédien Pierre Niney, Gourou était le film que tout fan de thriller huilé attendait avec impatience. Puis, l’omniprésence de Niney partout et tout le temps depuis quelques jours (impossible en effet d’ouvrir la moindre application sans le voir apparaitre), assujetti de nombreuses avant-premières ultramédiatisées, créèrent un doute. Et si Gourou s’avérait au final être un film raté ?

Sans aller jusqu’à parler de ratage, Gourou laisse effectivement perplexe. Très perplexe même. Un point de départ parfait, une première demi-heure exceptionnelle au niveau narratif et puis patatras. Partant rapidement dans tous les sens, ouvrant 107 pistes (dont la plupart sont abandonnées en cours de route), ultra-prévisible dans ses rouages scénaristiques et se sentant presque obligé de réitérer le coup du twist final de Boite Noire, Gourou s’avère au final un film très brouillon et surtout artificiellement complexe.

Le long-métrage, qui a fait un démarrage exceptionnel au box-office (rarement une salle n’aura été aussi pleine à une première séance en matinée hors vacances pour une œuvre calibrée « public adulte »), atteste d’une évidence : il est désormais possible, grâce au succès fracassant du Comte de Monte Cristo, de vendre un film sur le nom de Pierre Niney. Les comédiens le secondant, en particulier Anthony Bajon et Marion Barbeau, démontrent également à quel point leur présence au cœur du cinéma hexagonal actuel est devenue une évidence.

Yann Gozlan et Pierre Niney se fendent d’avoir voulu faire un film sans message, même si la mission semble impossible avec un tel sujet. Si la mise en lumière des dérives de l’auto proclamation de coachs de vie face à des thérapeutes diplômés est assez bien abordée dans un premier temps, cette trame de fond devient rapidement un simple prétexte desservant clairement l’ensemble.

Facile de rester à 100% sur le film de genre quand on parle d’un écrivain raté s’étant approprié un manuscrit oublié (Un homme idéal) ou lorsqu’un scénario est centré sur un expert en décryptage audio manipulé par sa propre autorité (Boîte Noire). L’exercice s’avère beaucoup plus périlleux lorsque la toile de fond est centrée sur un phénomène actuellement très lucratif, et dont expansion s’avère être un réel problème de notre société occidentale.

Quand la caution d’un film passe obligatoirement par l’argument sociétal ou politique, c’est qu’il y a un problème. Lorsqu’un long métrage, qui a toutes les clefs en main pour mettre très habilement en lumière ces aspects sans devoir se trouver de justification, met tout en œuvre pour les éviter en est un autre auquel les cinéphiles n’avaient jusqu’ici pas encore été confrontés. A ce titre, Gourou pourrait bien s’avérer être un cas d’école…

Gourou de Yann Gozlan, avec Pierre Niney, Marion Barbeau, Anthony Bajo, Christophe Monteney, Jonathan Turnbill, Holt McCallan, France, 2025, 2h06.

Disponible en 4K UHD, Blu-ray et DVD chez StudioCanal (distribution Suisse: Rainbow Home Entertainment AG).

RENCONTRE A ELIZABETHTOWN (ELIZABETHTOWN, Cameron Crowe, 2005)

Pour Drew Baylor (Orlando Bloom), il existe une réelle différente entre l’échec et le fiasco. Concepteur d’une paire de baskets qui s’annonce comme la catastrophe de l’année avant même d’avoir été mise sur le marché, ce jeune adulte, devenu spécialiste de ce qu’il appelle « le dernier regard » depuis son licenciement, est bien décidé à mettre fin à ses jours.

C’est au moment même où il est sur le point de réaliser son triste projet que Drew reçoit un appel de sa sœur pour lui annoncer le décès de son père Mitch. Bien obligé de différer son suicide, Baylor est chargé en tant qu’aîné de la famille de se rendre à Elizabethtown, ville natale de son paternel, afin de régler les détails de ses funérailles. Dans l’avion qui le conduit à cette petite bourgade perdue du Kentucky, Baylor sympathise avec Claire Colburn (Kirsten Dunst), une hôtesse de l’air espiègle et farfelue…

Cinquième film du cinéaste Cameron Crowe, Rencontres à Elizabethtown est, après Singles et Presque Célèbre, à nouveau une œuvre en grande partie autobiographique. Se basant sur le souvenir des impressions ressenties lors du brusque décès de son propre père, le cinéaste signe une œuvre en demi-teinte magnifique, profondément mélancolique mais jamais triste. Baylor, le héros du film, n’hésite d’ailleurs pas à différencier les deux états, considérant la tristesse comme l’abdication, ce qui ne sera au final pas le cas du personnage central d’Elizabethtown.

Produit par Tom Cruise, avec qui le réalisateur a déjà travaillé par deux fois (Jerry Maguire et Vanilla Sky), Rencontres à Elizabethtown risque malgré tout de rebuter les spectateurs qui n’auraient jamais palpé toutes les nuances délicates et au final bénéfiques pour l’existence d’un état mélancolique.

Les autres, pour qui ce passage serait bien connu, sont invités à se rentre rapidement en salle car il y a fort à parier pour que ce magnifique film ne fasse qu’un passage éclair au cinéma, comme ce fut déjà malheureusement le cas de Presque Célèbre, le précédent long métrage du réalisateur. Dommage, car les œuvres de Cameron Crowe, à y regarder de plus près, sont assurément ce qu’il restera de meilleur du cinéma de notre époque.

Comme à son habitude, Cameron Crowe, ancien journaliste au sein du mythique magazine Rolling Stone, a fait de la bande originale de Rencontres à Elizabethtown une magnifique collection de chanson, passées et présentes, qui colle au film comme une deuxième peau. Maints standards folks juxtaposent donc de récents morceaux initiés par les artisans de la nouvelle scène indépendante américaine. Une somptueuse collection de balades nostalgiques à écouter sans fin

Texte originellement publié dans la presse romande en novembre 2005.

Où voir le film ?

Comme pronostiqué en novembre 2005, moment où paru originellement la présente chronique, Elizabethtown fut un flop retentissant en salles. Pas étonnant dès lors qu’actuellement, aucune édition HD ne soit disponible ailleurs qu’aux Etats-Unis sans la moindre option française. La seule possibilité actuelle pour le public non-anglophone est de se diriger vers la seconde main ou la dématérialisation. Le film est en effet disponible (location ou vente) sur Youtube :

PRIMATE (Johannes Roberts, 2025)

Après l’ours coké, le singe enragé ! Le cinéma d’exploitation est, depuis toujours, jalonné de concepts tellement absurdes (imaginez deux secondes la gueule du producteur vers qui un quidam est allé demander de l’argent pour tourner Billy the Kid contre Dracula…) qu’ils peuvent parfois donner naissance à des films « remarquables » (si pris au 14e degré donc).

Jadis réservés aux cinémas de quartier puis aux étalages de nos vidéoclubs d’antan, ces bizarreries arrivent depuis quelques années sur nos écrans de cinéma européens, sans que personne ou presque n’arrive vraiment à en saisir la raison puisque, de manière générale, ces OFNI (objets filmiques non identifiés) sont des flops en salles de notre côté de l’Atlantique.

Dernier né en la matière, Primate réactive une micro-brèche du cinéma horrifique : le singe domestique qui s’avère à la fois bien plus malin et cintré qu’on ne l’aurait imaginé (quelle idée de vivre avec un singe à la maison me direz-vous).

Si l’exercice a donné lieu par le passé à des métrages au final bien plus convaincants que leur concept (Link de Richard Franklin, Incidents de parcours de George Romero), il s’avère assez laborieux dans le cas présent. En cause : une espèce de pitch encore plus absurde que le concept du film lui-même, qui aligne méchamment les problèmes narratifs.

Imaginez un peu : une bande de copines vient passer la pause inter-semestre universitaire dans la maison hype du père de l’héroïne située, on ne sait pas trop pourquoi, en bordure d’une falaise hawaïenne. L’homme, écrivain à succès et veuf pas si éploré que ça, est sourd-muet. Cela fait-il avancer le schmilblick ? Pas du tout…

Autre spécificité de l’homme (outre le fait d’être un croisement physique entre Hugh Jackman et Francis Lalanne) : il vit avec le chimpanzé que feu son épouse, anthropologue renommée, étudiait depuis tellement longtemps que l’animal avait fini par devenir un membre de la famille. Ceci jusqu’à ce que le satané primate pète un stotz après avoir été mordu par une mangouste enragée.

Passé sur le jeu que limité de l’ensemble des comédiens (semblant tout droit sorti d’une série US 90s pour ados) et les multiples aberration narratives (mais pourquoi diable Hugh Lalanne/Francis Jackman a-t-il une cage à tyrannosaure au milieu de sa baraque alors que sa bestiole vit en complète liberté dans la casbah ?), il faut bien admettre que cette bêtise assumée est plutôt efficace.

Produit par Paramount, Primate semble à l’évidence être une nouvelle tentative pour la major, après Smile et la récupération de la franchise Scream (dont le 7e épisode arrive sur nos écrans dans quelques semaines. On ne se réjouit pas des masses) d’entrer en concurrence directe avec Blumhouse, studio qui aligne depuis plus de dix ans des métrages horrifiques du même calibre: vite produits, généralement de bonne facture et surtout peu onéreux. Donc ultra rentables.

Rappelons pour mémoire qu’il fut une époque pas si lointaine où les majors concentraient leurs efforts à la production de grands films tout en laissant ce genre d’aberrations, aussi délectables soient-elles si prises pour ce qu’elles sont, à des studios indépendants. Le film n’ayant couté que 25 millions et étant déjà rentré dans ses frais seulement deux petites semaines après sa sortie US, on peut légitimement se demander si ce genre de production ne représente pas le dernier Eldorado pour Hollywood…

Primate de Johannes Roberts, avec Johnny Sequoyah, Jess Alexander, Troy Kotsur, Victoria Wyant, Gia Hunter, Benjamin Cheng, Etats-Unis/Grande Bretagne/Canada/Australie, 1h29.

Disponible en 4K UHD, Blu-ray et DVD chez Paramount (distribution Suisse: Rainbow Home Entertainment AG).

LES SABLES DU KALAHARI (SANDS OF THE KALAHARI, Cy Endfield, 1965)

En Afrique du Sud, un petit avion-moteur transportant sept personnes s’écrase dans le désert du Kalahari. Les survivants n’ont pas le choix : pour survivre, ils vont devoir s’entraider, et ce malgré leurs caractères très différents. Mais lorsque les vivres commencent à manquer, les plus bas instincts des uns et des autres reprennent le dessus…

Depuis quelque temps, Paramount laisse (enfin) les éditeurs indépendants s’occuper des éditions physiques d’une grande partie de leur back-catalogue. Sidonis et Rimini se sont d’ailleurs mis à la tâche depuis environ deux ans, et il n’est pas exagéré d’affirmer que certaines exhumations relèvent du miracle. Surtout quand il s’agit, comme dans le cas présent, d’une œuvre ayant totalement disparu de la circulation depuis sa sortie.

On a tendance à l’oublier, mais le comédien Stanley Baker fut, durant plus d’une décennie (grosso modo depuis le milieu des années 1950 jusqu’à l’aube des seventies), un acteur sur lequel il était facile de vendre un film. Mieux : l’acteur britannique avait, à l’époque de la production des Sables du Kalahari, une telle assise qu’il pouvait même se porter garant à propos de la production de grosse envergure.

Tout juste sortis de Zoulou, film d’aventures sublime bien qu’encore peu connu dans nos contrées (le tir est d’ailleurs sur le point d’être corrigé grâce à une belle édition à venir sous peu, également chez Rimini), Baker rempile avec le cinéaste Cy Endfield pour les Sables du Kalahari, métrage qui ne connaitra malheureusement pas la même destinée commerciale.

En cause sans doute Le vol du Phoenix de Robert Aldrich, production au canevas scénaristique proche, qui de son côté remplira les salles. Réduire le film de Cy Endfield à une œuvre surfant sur la même vague sera très réducteur, puisque Les sables du Kalahari aborde la thématique d’un petit groupe en mode survie du point de vue des protagonistes attendant sagement le secours, plutôt que de suivre, comme traditionnellement, les téméraires aventuriers partis le chercher.

D’une intrigue à la base statique, Cy Endfield parvient ici à tordre le cou aux idées reçues. Ainsi, intérêt des Sables du Kalahari n’est pas tant de savoir par quel subterfuge le secours viendra, mais plutôt comment des quidams ordinaires vont pouvoir ou non s’accommoder avec une situation qui les dépasse.

Dépassant très largement le statut de simple film d’aventure, le film de Cy Endfield pourrait presque endosser celui d’étude de la nature humaine quand cette dernière se trouve menacée. A mi-chemin entre traditionalisme et des œuvres culte de SF qui pointent le bout de leur nez à la même époque, Les sables du Kalahari est donc bien plus qu’un simple long métrage d’exploitation, une œuvre beaucoup plus complexe qu’elle n’y parait de prime abord. A découvrir donc sans tarder.

Où voir le film ?

Les sables du Kalahari est disponible en Combo Blu-ray+DVD chez Rimini Editions. Soulignons que la copie présentée ici est absolument sublime, grâce à un très beau piqué et un rendu des couleurs éblouissant. En bonus, on trouvera une présentation axée sur Cy Endfield par Laurent Aknin, historien du cinéma toujours agréable à écouter, car restant constamment au niveau de son audience.

LES COPAINS D’EDDIE COYLE (THE FRIENDS OF EDDIE COYLE, Peter Yates, 1973)

Petit malfrat au bout du rouleau, Eddie Coyle (Robert Mitchum) joint les deux bouts en assumant de basses besognes, de la contrebande d’alcool au trafic d’armes, pour des gangsters d’un autre calibre. En fin de course, il cherche désespérément un moyen d’échapper à une condamnation qui l’amènera tout droit en prison, quitte à accepter de franchir la ligne rouge en rancardant Dave Foley (Richard Jordan), un flic sans scrupules…

Le nom de Peter Yates fait immédiatement référence à Bullitt, mètre-étalon du polar US mené tambour battant par Steve McQueen, plus précisément via une course-poursuite en voiture légendaire, qui donnera la puce à l’oreille à maints autres cinéastes de tenter la surpasser (William Friedkin, Henri Verneuil, Richard Sarafian entre autres).

Depuis peu, Trois milliards d’un coup, film retraçant mintieusement l’attaque du train postal Glasgow-Londres de 1963, qui éveillera d’ailleurs la curiosité de McQueen au point d’imposer le cinéaste britannique comme réalisateur de Bullitt, est réhabilité comme un incontournable du cinéma british sixties.

On oublie pourtant que Peter Yates fut aussi et surtout l’homme responsable des Copains d’Eddie Coyle, polar ultra-original tant dans sa forme que son intrigue qui, faute à un insuccès notoire en 1973, restera dans les tiroirs de Paramount pendant des décennies (seule une exploitation VHS au milieu des années 1980 sous le titre Adieu mon salaud – sans doute en référence à l’un des deux films où Mitchum endossait le costard de Philip Marlowe – est recensée dans nos contrées).

En regardant Eddie Coyle aujourd’hui, il est assez facile de comprendre pourquoi ce film-là n’avait pas marqué les esprits à l’époque. Non que le métrage ne soit excellent, mais simplement parce que son arc narratif casse suffisamment les codes pour que le film soit difficilement rangeable dans une catégorie.

Empruntant autant d’éléments au polar classique qu’au Nouvel Hollywood alors en plein essor, The Friends of Eddie Coyle est un film dont le personnage principal n’est pas, comme le laisse pourtant suggérer son affiche, impliqué dans les agissements de ses « copains » autrement qu’indirectement. Ainsi, sa participation aux actes se résume à des boulots situés en amont ou en aval.

L’astuce, outre de déstabiliser le spectateur, permet également à Peter Yates de suivre au moins quatre personnages sur toute la longueur du métrage, sans que ce dernier n’ait des allures d’œuvre chorale. Lâchant ici toute implication dans les scènes actions (le réalisateur va même jusqu’à initier une course-poursuite pour la stopper net dix secondes plus tard), Yates brouille ici les pistes avec une verve hallucinante.

Porté par une bande originale groovy en diable signée Dave Grusin, compositeur ultra important du cinéma américain (n’ayant malheureusement pas la même cote que Lalo Schifrin), proposant dans son ultime retranchement un revirement de situation tenant plus du drame fataliste que du twist à effet, Les copain d’Eddie Coyle est clairement le très grand polar des années 1970 à côté duquel nous sommes tous passés.

Où voir le film ?

Les copains d’Eddie Coyle est disponible en combo Blu-ray+DVD chez Rimini Editions. En plus du film présenté dans une copie au poil, on trouvera une rare interview d’archive de Peter Yates, datant de 1996, ainsi qu’une présentation croisée sous forme d’une joute verbale, sans doute moins amicale qu’elle n’y parait, entre Jean-Baptiste Thoret et Samuel Blumenfeld.

L’emballage de l’entretien manque d’ailleurs de rigueur : entre faute d’orthographe grossière sur les synthés (Bullitt s’écrit avec deux t) et erratum iconographique (on nous parle du comédien Steven Keats alors qu’apparait à l’écran une photo de Richard Jordan), on est étonné qu’un éditeur aussi pointilleux que Rimini n’ait pas décelé ces bévues. Un riche livret, qui n’est pour une fois pas signé par Marc Toullec, apporte également son lot d’informations précieuses.

8 MILE (Curtis Hanson, 2002)

Détroit, 1995. Le jeune Jimmy Smith Junior (Eminem), alias « Bunny Rabbit », passe une adolescence difficile à « 8 Mile », frontière entre la banlieue blanche de la ville et les quartiers noirs. Entre désastres amoureux et boulots peu gratifiants, il tente d’aider sa petite sœur à surmonter les tumultes sentimentaux de sa mère (Kim Basinger), une alcoolique vivant dans une caravane.

Mais Rabbit semble avoir des talents cachés de rappeur. Persuadé de sa valeur artistique, son pote Future (Mekhi Phifer), animateur dans une boîte de hip-hop, va inciter Bunny à accepter une « bataille », sorte de lutte acharnée publique où, à coup de mots, deux hommes s’affrontent pour leur honneur…

Difficile de ne pas apprécier 8 Mile, le nouveau film de Curtis Hanson (L.A. Confidential), tant sa réalisation est brillamment menée. Au final, ce qui aurait pu être un film racoleur destiné à assumer la promotion du bad boy Eminem s’est transformé en drame social poignant, dont seul le cinéma américain en a le secret.

Sensé ne pas être autobiographique, 8 Mile est un long métrage qui s’inspire largement de la vie de Marshall Mathers, plus connu sous le nom d’Eminem. Mais le petit rappeur blanc est suffisamment intelligent pour voir gommé ici certains aspects de sa vie, qui ont souvent porté à controverse. Dans le film, Eminem est un garçon bien sous tous rapports : il s’occupe de sa petite sœur, il aide sa mère à décrocher d’une dépendance et défend même la cause des homosexuels. Suite logique à la rédemption qu’il est en train d’opérer, le vilain garçon arrivera, grâce à ce rôle, à convaincre les mères de familles qu’il serait en définitive le gendre idéal.

Mais finalement, qu’importe l’authenticité de l’histoire ? 8 Mile est un film fort recommandable, qui réussi à éviter bon nombre de clichés hollywoodiens.  Curtis Hanson est un réalisateur qui connaît son métier. Ayant réussi à s’entourer de comédiens brillants pour son long métrage, le réalisateur réalise avec 8 Mile le parfait compromis entre film populaire et culture rap. A signaler encore qu’il est préférable de voir le film en version originale, car le doublage trahi la crédibilité du récit et fait basculer l’ensemble par instant dans le ridicule.

Texte originellement publié dans la presse romande en mars 2003.

Où voir le film ?

8 Mile est disponible en combo 4K UHD+Blu-ray, Bluray et DVD chez Universal. On regrettera que la sortie UHD du film, célébrant les 20 ans du film, n’ait pas incité le studio à produire un vrai making-of en bonne et due forme.

LE SAPIN A LES BOULES (NATIONAL LAMPOON’S CHRISTMAS VACATION, Jeremiah Chechik, 1989)

Chaque mois de décembre, je casse les bonbons à toute la famille avec mes sempiternels et incontournables films de Noël. Mais pas question pourtant de se fourvoyer avec des mélos larmoyants, aussi bons peuvent-ils être. L’idée étant plutôt de mettre l’accent sur des bobines idéales, que l’on peut regarder sans fin blottis sous une couverture, un verre de lait de poule à la main, et qui nous procure un authentique plaisir immédiat.

Passé le cap d’avoir revu John McClane sauver le Nakatomi Plaza (Piège de Cristal) et l’aéroport de Washington (58 Minutes pour vivre), assisté aux tribulations du Professeur Abronsius en Transylvanie (Le Bal des Vampires), aidé Richard Burton et Clint Eastwood à libérer un improbable général en Autriche (Quand les Aigles Attaquent) et vu Jacques Clouseau arborer un énième stupide déguisement dans un épisode de La Panthère Rose vient le moment du vrai incontournable. A savoir « Ze Ultimate X-Mas Movie Ever Made », le bien nommé Sapin a les Boules.

Troisième aventure de la famille Griswold, ce film à la traduction de titre française au moins aussi bonne que Les Dents de la Mer ou Les Griffes de la Nuit, Le Sapin a les Boules reste curieusement peu connu sur territoire francophone européen, alors qu’il est depuis des lustres passé au stade film-culte un peu partout sur la planète.

Découvert grâce à une VHS louée à l’automne 1990 chez Stolz Radio TV, illustre magasin delémontain ayant jadis servi d’authentique réseau social et aujourd’hui transformé en solarium impersonnel, Le Sapin a les Boules ne quitte plus aucun de mes Noëls depuis. Au point que je vais passer le cap de la 35ème vision d’ici quelques jours. Au grand dam de mes enfants qui, malgré leur crédulité naturelle vis-à-vis d’un père encore et toujours mort de rire devant les mésaventures hivernales de Clark Griswold, n’en peuvent objectivement plus.

Il y a quelques semaines, lors d’un dernier hommage rendu à un ami parti trop tôt, j’ai découvert, à mon grand étonnement, qu’il y avait un deuxième irréductible fan du Sapin a les Boules. Un autre aficionados de la famille Griswold qui, lui aussi, brisait les noix à toute la maison chaque mois de décembre venu. Bon pote de post-adolescence que je ne voyais malheureusement plus aussi souvent que je l’aurais voulu, Pascal aurait en toute logique dû être à mille lieues de cette futilité ricaine. Et pourtant.

Malgré le fait que cet irremplaçable camarade continuait à vouer un culte sans limite à des choses ultra pointues niveau musique et cinoche, son attachement inconditionnel au Sapin a les Boules démontre une chose évidente. A savoir que, contre vents et marées, les œuvres fédératrices existent. Et finalement, qu’elles soient hautement commerciales ou jugées œuvres d’auteur, ultra friquées ou totalement fauchées, récente ou du millénaire dernier, n’a aucune importance.

Bon… je m’en vais de ce pas m’envoyer pour la 35ème fois Le Sapin a les Boules. Si les conditions le permettaient, j’inviterais volontiers quelques septiques à la maison pour les convertir à ce passage obligé devenu pour moi, au-delà d’un incontournable de Noël, une sorte d’acte religieux. Béni sois-tu, Clark Griswold, de me permettre de passer, depuis plus de trois décennies, des fêtes de fin d’année aussi poilantes…

Texte originellement publié dans la presse romande en décembre 2020.

Ou voir le film ?

Le sapin a les boules est disponible en 4K UHD, Blu-ray et DVD chez Warner Home Video.

QUAND LES AIGLES ATTAQUENT (Brian G. Hutton, 1968)

Durant la Seconde Guerre Mondiale, un commando britannique, dirigé par le major John Smith (Richard Burton) et le lieutenant Morris Schaffer (Clint Eastwood) est parachuté au cœur des alpes autrichiennes. Sa mission est de délivrer un général américain retenu prisonnier au Schloss Adler, un château servant quartier général pour les services secrets du Reich. Perché tel un nid d’aigles, la forteresse est qualifiée d’imprenable…

Quintessence du film d’aventure sur fond de Deuxième Guerre Mondiale, Quand les Aigles attaquent représente le chant du cygne d’un style né avec Le Pont de la Rivière Kwaï à la fin des années 1950, quand bien même si le film de David Lean ne repose pas directement sur une mission.

C’est d’ailleurs déjà Alistair MacLean qui finira d’amorcer ce sous-genre grâce à son ouvrage Les Canons de Navarone et l’adaptation cinématographique qui suivra, signée Jack Lee Thompson.

Durant les années 1960, un nombre important de grandes productions anglo-saxonnes joueront la carte de MacLean, avec toujours un schéma de base similaire. Si le deuxième conflit mondial reste présent en toile de fond, ce dernier ne doit jamais prendre le pas sur une intrigue d’aventure rondement menée et aux multiples rebondissements.

Suite au triomphe des Douze Salopards de Robert Aldrich (1967), qui reste encore à ce jour considéré comme le chef d’œuvre du genre (bien que l’on puisse légitimement lui en préférer d’autres), la Metro-Goldwyn-Mayer se décide rapidement à mettre en chantier une autre production similaire.

Alistair MacLean est donc engagé et a pour mission, sans mauvais jeu de mot, de pondre un récit du même acabit que celui des Canons de Navarone. Cas unique dans la carrière du romancier écossais, MacLean a écrit le livre et le scénario de Quand les Aigles Attaquent en même temps.

Tout comme dans Les Héros de Télémark d’Anthony Mann (1965), la toile de fond de Quand les Aigles Attaquent est située dans la neige. Hormis le fait de donner au métrage un visuel aux mêmes allures surréalistes que Le Bal des Vampires de Roman Polanski, ce choix renforce à l’évidence la qualité esthétique de l’ensemble.

Autre atout majeur de Quand les Aigles Attaquent : le château de Hohenwerfen, renommé dans le scénario Schloss Adler. Judicieusement utilisé, l’endroit donne immédiatement au spectateur une sensation d’insaisissable, comme si la mission pour laquelle les protagonistes envoyés sur place était d’emblée vouée à un échec quasi-certain.

Inexpérimenté en matière de très grosses productions au moment du tournage, Brian G. Hutton s’en sort avec les honneurs grâce à sa volonté de casser les codes des films antérieurs surfant sur la même vague. Propulsant le spectateur au cœur de l’action dès le générique, le réalisateur coupe la tête aux traditionnels et rébarbatifs préparatifs de mission.

Climax du métrage, une scène de téléphérique, montrant un affrontement entre Richard Burton et deux soldats allemands, semble avoir été très influencée par les aventures de James Bond, alors très en vogue au moment du tournage de Quand les Aigles Attaquent.

D’ailleurs, les répercutions vis-à-vis de ce moment de bravoure cinématographique seront immédiates : ayant appris qu’une telle scène serait présente dans Quand les Aigles attaquent, Albert R. Broccoli décide d’éliminer un passage similaire présent dans le scénario de Au Service Secret de Sa Majesté, sixième aventure de l’agent 007, tournée quelque mois après le film de Brian G. Hutton.

Détail amusant : au moment du tournage, le château de Hohenwerfen n’était pas encore relié par un téléphérique. Après avoir envisagé d’un installer un pour les besoins du film, la production préfère se déplace dans la station d’Ebensee pour tourner les plans dont elle a besoin, l’endroit étant nanti d’une ligne impressionnante reliant la vallée au sommet des pistes. L’histoire voudra pourtant qu’une ligne de télécabine, reliant le village de Werfen au château, soit construite quelques années plus tard, mais à l’opposé de celle visible dans le film.

Le concentré de scènes d’action réussies ponctuant Quand les Aigles attaquent permet au spectateur d’oublier des problèmes évident de scénario, à la fois alambiqué et par instant très confus, rendant carrément l’intrigue incohérente à mi-parcours.

Très significative de cet état de fait, la longue séquence précédent l’évasion du château, durant laquelle Richard Burton tente, via une joute verbale complexe, de savoir qui parmi les membres de son équipe sont des traîtres, reste un cas véritable casse-tête à vous donner la migraine, et sans pour autant avoir l’assurance d’en sortir avec une lueur de compréhension en sus.

Reste une véritable pépite du film populaire d’antan, un peu surannée certes mais sur laquelle le temps n’a que peu d’emprise. Un classique du genre, qu’il est toujours très agréable à visionner en période de fêtes de fin d’année.

Texte extrait du livre inachevé « Made on Location in Switzerland »

Où voir le film ?

Quand les Aigles attaquent est disponible en Blu-ray et DVD chez Warner Home Video.