ENTRE LE CIEL ET L’ENFER (TENGOKU TO JOGOKU, Akira Kurosawa, 1963)

Kingo Gondo (Toshiro Mifune), homme d’affaires intraitable de Yokohama, reçoit un coup de fil inquiétant lui annonçant que son fils a été enlevé. Afin de le libérer, le puissant magnat doit réunir une somme exorbitante exigée par le ravisseur. Somme qui le mettrait, lui et son entreprise, en faillite. Très rapidement, Gondo comprend que ce n’est pas son fils qui a été kidnappé, mais celui de son chauffeur…

Kurosawa et moi, on est à la base pas très copains. La faute à ma mère – encore elle – qui m’avait obligé (si ! si !) en 1985 à aller voir Ran en salle. Accompagné par mon fidèle pote Antoine Droux, qui ne devait pas totalement comprendre dans quelle galère je l’embarquais, j’ai donc subi ce « chef d’œuvre » du haut de mes 11 ans.

Mal assis durant 160 minutes au cinéma « La Grange » de Delémont, nous avons, mon camarade et moi-même, expérimenté ce dimanche après-midi-là le concept de la « dilatation du temps ». Une expérience qui avait aussi clairement défini une forme de limite à ce que j’étais prêt à m’infliger comme souffrance volontaire.

Inutile de dire que ma chère maman n’a jamais vu Ran, mais l’idée que son rejeton l’ait fait à sa place devait suffire à combler une forme de prétention intellectuelle en carton, tout en la dédouanant d’une quelconque obligation. La belle affaire donc.

J’avoue donc n’avoir pas particulièrement insisté avec Kurosawa. Oui, j’ai vu Rashomon dans un cinéclub scolaire, qui m’a surtout laissé l’impression d’avoir assisté au coup d’essai d’une nouvelle forme narrative cinématographique. Oui, je me suis promis de regarder un jour Les 7 samouraïs dans la mesure où je ne cesse, depuis 40 ans, de vanter les mérites de sa copie ricaine, signée par John Sturges.

Cela fait donc des années que je repousse la vision de Entre le ciel et l’enfer. Ceci malgré le fait que maints cinéastes recommandables ne manquent jamais une occasion de vanter les infinis mérites de ce film noir, considéré comme une véritable œuvre-modèle narrative de tout ce que le polar allait devenir ensuite.

Certains me regarderont avec un œil accusateur, façon « mais c’est qui ce pseudo cinéphile à la gomme ? ». J’avoue que je m’en fous complètement, dans la mesure où, partant du principe que certaines œuvres ne peuvent être pleinement appréciées que si abordées au bon moment de notre existence, j’ai bien fait d’attendre. Et quel bonheur de pouvoir encore vivre, à 53 ans, une expérience telle que la découverte d’un film de cette ampleur : à la fois narrativement très simple, mais donc intensité faussement superficielle est très difficile à atteindre sur un écran.

Je n’aime pas beaucoup la qualification de chef d’œuvre. Dans le cas présent, je comprends à la fois pourquoi certaines personnes le considère comme tel et saisi la raison de l’amour sans limite de ce film de Kurosawa-là, bien qu’à 100 lieues de son cinéma chevaleresque, dans le cœur de réalisateurs contemporains tels que Martin Scorsese et Bong Joon-ho, tant leur cinéma respire le même oxygène que Entre le ciel et l’enfer.

L’héritage du film est également flagrant dans le parcours d’autres cinéastes. Que ce soit chez Richard Brooks, dont la scène finale de In Cold Blood est une révérence flagrante au film de Kurosawa, Steven Spielberg, qui piquait au cinéaste japonais une astuce de mise en couleur dans La liste de Schindler, Henri Verneuil qui s’inspirait largement de la méthodologie policière du film pour Peur sur la ville ou Wong Kar-wai, qui s’appropriera le concept des verres solaires comme sa propre marque de fabrique. Un film qui gagne en qualité plus on y pense. A voir et à revoir sans fin donc.

Où voir le film ?

Entre le ciel et l’enfer vient de rejoindre la prestigieuse collection « Les éditions prestiges limitées » (EPL pour les intimes) de Carlotta film afin, au programme, le 4K UHD et le Blu-ray du film (reprenant l’intégralité des bonus présents sur la précédente édition et en y intégrant un nouveau module), un jeu de photo, une affiche, un sticker et un marque page. De tout pour un prix pas plus élevé que n’importe quel combo 4K+Blu-ray d’autres éditeurs.

Si l’image est sans surprise d’une qualité exceptionnelle, il est important de relever le travail de restauration effectué sur le son, en particulier la bande originale du film, qui ressort magnifiquement ici.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *