SPRINGSTEEN, DELIEVER ME FROM NOWHERE (Scott Cooper, 2025)

New Jersey, 1982. De retour d’une tournée marathon, Bruce Springsteen planche sur son prochain album. Afin de réaliser des maquettes, le musicien se muni d’un enregistreur 4 pistes qui lui permettra de tester différentes choses chez lui. Ainsi, le chanteur pense arriver en studio avec une forme brute mais assez claire des chansons qui composeront le disque. Une sorte de bande-témoin idéale afin de guider la prise de son finale…

Chaque personne confrontée un jour ou l’autre avec une forme d’aboutissement créatif peuvent en témoigner : très souvent, un élan spontané, même si loin d’être parfait, sera en finalité bien plus authentique que toute tentative ultra-réfléchie. A tel point que, dans certains cas, un retour aux sources s’avérera salvateur.

Prenons l’exemple d’une simple photo prise à l’arrache afin de donner la direction générale d’un projet visuel. Une pochette d’album par exemple. Fort est à parier que les professionnels en charge de la création finale se casseront les dents afin de tenter reproduire quelque chose d’aussi spontané et authentique que leur modèle.

C’est exactement ce que met en lumière, de manière très convaincante, Deliver Me From Nowhere. Enfermé seul dans une maison louée pour l’occasion, Bruce Springsteen enregistre rapidement les démos de dix chansons qui composeront Nebraska, son futur album.

Arrivé en studio avec une cassette en poche, Springsteen pense naïvement qu’il sera simple de recréer l’ambiance feutrée et mélancolique des instants qu’il a su saisir spontanément, sans penser au lien de cause à effet, sans jamais chercher la perfection, mais en gardant une authenticité intacte.

Après des jours à se s’arracher les cheveux, « The Boss » arrive à la conclusion que la tâche est impossible. Une seule solution semble réaliste : publier les démos telles qu’il les a enregistrées, malgré leur prise de son approximative, contre l’avis de sa maison de disque, qui préférerait voir Born in the U.S.A., mise en boite au studio dans la foulée, figurer sur l’album.

Vous l’aurez compris : il n’est pas nécessaire d’être fan de Bruce Springsteen pour apprécier Deliver Me From Nowhere, dans la mesure où le centre névralgique du métrage n’est pas axé sur le chanteur, mais bien sur la notion d’authenticité en matière de créativité et la manière dont les « home studios », alors en pleine émergence au début des années 1980, ont changé la donne. Donc à 100 lieues d’une démarche réfléchie en matière de rentabilité.

De manière encore plus convaincante que Un parfait inconnu, le réalisateur de Scott Cooper (Les brasiers de la colère, Hostiles) parvient ici à tirer son épingle du jeu en détournant le traditionnel – et souvent peu concluant – biopic musical pour nous livrer une œuvre aussi singulière que l’album dont le film raconte la genèse. Passionnant.

Où voir le film ?

Springsteen, Deliver Me From Nowhere est disponible Combo 4K+Blu-ray, Blu-ray et DVD chez 20th Century Studios (distribution Suisse : Rainbow Home Entertainment AG)

UN PARFAIT INCONNU (A COMPLETE UNKNOWN, James Mangold, 2024)

New York, 1961. Alors que la scène musicale est en pleine effervescence et que la société est en proie à des bouleversements culturels, Robert Zimmermann (Timothée Chalamet), un énigmatique jeune homme de 19 ans, débarque du Minnesota avec sa guitare et un talent hors normes, qui changera à jamais le cours de la musique américaine…

Se lancer dans un film consacré à une personne que l’on déteste est un exercice peu stimulant. Surtout quand ladite personne est incarnée à l’écran pour un comédien qui vous sort par les trous de nez. Avouez que j’étais assez mal barré pour m’embarquer dans Un parfait inconnu, le dernier film en date de James Mangold (Le Mans 66, Walk the Line).

Mais le réalisateur est un très bon artisan et Timothée Chalamet m’est apparu plutôt sympathique – car incarnant un type imbuvable – dans Marty Supreme, définitivement le métrage le plus surprenant de ce début d’année. Chalamet serait-il « à mon goût » quand il entre dans la peau d’une personne débectable ? Il fallait en avoir le cœur net.

Dès les premières minutes d’Un parfait inconnu, je réalise que j’ai bien fait d’accorder 140 minutes de mon temps à ce biopic partiel. Déjà, parce qu’il est partiel justement – donc ne cherchant aucunement à couvrir l’entier d’une carrière – mais aussi car il est la preuve irréfutable de ce que je supposais. A savoir qu’un comédien détestable à mes yeux peut d’un coup devenir bon sous mon regard s’il incarne un personnage antipathique à l’extrême. En l’occurrence ici, Bob Dylan.

Alors oui, certes, il faut se taper du Dylan pendant plus de deux heures. Qui plus est en pensant à chaque seconde à Stevie Ricks, le brillant humoriste britannique l’imitant non pas à la perfection, mais en poussant tellement les potards que cela en devient inévitablement poilant. Par chance ici, il y a beaucoup d’autres choses à voir.

Tout d’abord Monica Barbaro, que j’ai découverte il y a 15 jours dans le plutôt pas mal Crime 101, qui incarne une Joan Baez à la fois douce mais déterminée, lumineuse et touchante. Ensuite, car l’effervescence de la folk à l’aube des sixties en plein cœur de Greenwich Village est dépeinte ici de manière à la fois authentique et passionnante.

Enfin, je comprends mieux Bob Dylan, qui m’apparait d’un coup beaucoup plus respectable, car fonctionnant selon le seul vrai principe artistique réellement honnête. A savoir celui de l’artiste qui, contre l’avis général, ne transigera jamais face à sa propre intuition qu’il sait être la bonne.

James Mangold a donc réussi son pari : celui de rendre intéressant son film pour quelqu’un qui avait toutes les raisons du monde de le détester. Je ne peux néanmoins que vous conseiller de vous intéresser à Inside Llewyn Davis, biopic fictif – bien qu’inspiré de différents artistes de la scène folk – tourné dans un noir/blanc superbe par les frères Coen, qui avait su bien mieux que A Complete Unknown dépeindre la scène folk new yorkaise dans tout ce qu’elle a pu avoir de novatrice il y a 65 ans…

Où voir le film ?

Un parfait inconnu est disponible Combo 4K+Blu-ray, Blu-ray et DVD chez 20th Century Studios (distribution Suisse: Rainbow Home Entertainment AG)

LA CAGE AUX FOLLES (Jean Royer, 1973)

Jouée au Théâtre du Palais-Royal plus de 2000 fois entre 1973 et 1978, la pièce de théâtre au succès inaltérable La Cage aux Folles n’avait curieusement pas été filmée pour le petit écran. Aucune capture disponible donc, sauf le sempiternel même extrait que l’on nous ressasse en boucle depuis 50 ans : la scène de la biscotte.

Ceci avant que l’INA annonce avoir découvert au fond d’un carton une bande vidéo, contenant une capture quasi-complète de la pièce. « Le programme comporte quelques interruptions et l’épilogue est manquant » annonçait fièrement l’éditeur LCJ fin 2025, lorsqu’un DVD cette archive, à première vue bénite, apparu au planning de l’éditeur.

Le constat, à la vision du document, est quelque peu différent. On est déjà surpris d’y trouver un générique hybride frisant l’amateurisme, ne prenant pas la peine de signaler les comédiens de La Cage aux Folles autre que Poiret et Serrault, tout en utilisant – sans la moindre mention, donc sans doute sans la moindre autorisation – la musique iconique que Morricone composera pour l’adaptation cinématographique, tournée par Edouard Molinaro en 1978.

Niveau bonne surprise, signalons que la bande vidéo est en très bon état. L’image reste celle d’une capture théâtrale du début des années 1970, mais aucun drop ne vient gâcher le plaisir d’un visionnage à première vue effectivement miraculeux. Les 40 premières minutes laissent même à penser qu’un véritable trésor est réellement entre nos mains.

La suite va malheureusement s’avérer plus chaotique. Parsemée de plans de coupes, zappant une kyrielle de séquences, la deuxième partie de ce « témoignage » ressemble plus au premier montage mis bout-à-bout d’une capture à laquelle maintes scènes ont été enlevées, la faute sans doute à des caméras défaillantes ou des prises de vues ratées, qu’à une véritable capture intégrale.

Sans gâcher totalement notre plaisir, cette dernière partie déçoit d’autant plus que la première laissait entrevoir un vrai miracle. Faut-il dès lors acquérir la récente publication DVD de cette Cage aux Folles partielle ? Si ce document faisait partie intégrante des suppléments d’un réédition du film de Molinaro, nous répondrions sans hésiter par la positive. Dans le cas présent, la possession dudit document s’avère, si ce n’est totalement inutile, « partiellement » dispensable…

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Où voir cette relique ?

La Cage aux Folles – la pièce retrouvée est disponible en DVD chez LCJ Editions & Productions

AU RYTHME DE VERA (KÖLN 75, Ido Fluk, 2025)

En 1975, Vera Brandes (Mala Emde), une jeune femme ambitieuse de 18 ans, va défier les conventions, s’opposer à ses parents et prendre tous les risques pour réaliser son rêve : organiser un concert de Keith Jarrett (John Magaro) à l’Opéra de Cologne. Son audace et sa détermination vont donner naissance au disque de jazz en solo le plus vendu de l’histoire…

Sorti dans nos salles obscures à la fin du printemps 2025, Au rythme de Vera n’a pas eu le temps de conquérir le cœur des spectateurs. La faute sans doute à un titre français totalement à côté de la plaque et ne voulant pas dire grand-chose (la bobine aurait tout aussi bien pu s’appeler Cours Vera Cours).

De manière aussi originale qu’audacieuse, le réalisateur Ido Fluk met en lumière la genèse d’un événement musical aujourd’hui considéré comme majeur, dont la paternité peut être attribuée à Vera Brandes qui, du haut de ses 18 ans et avec une détermination sans équivalant, avait réussi à convaincre Keith Jarrett de faire un détour par l’Opéra de Cologne le temps d’un concert en solo.

Choisissant plusieurs axes narratifs, passant de séquences sur le principe de spectateur-témoin (les protagonistes s’adressant directement au public) à une section complète en forme de road movie détournant volontairement l’audience des multiples péripéties de notre héroïne, Köln 75 se révèle à la fois être une œuvre très didactique (jamais on avait assisté à une démonstration aussi efficace expliquant les différents modes d’improvisation en matière de musique) et touchante.

Ne cherchez pas trace ici de la manière donc Vera Brandes aura réussi à convaincre Keith Jarrett de lui faire confiance, pas plus qu’une seule note du fameux concert au centre des débats (qui donnera naissance au disque de jazz solo le plus vendu de l’histoire avec 3.5 millions d’exemplaires écoulés). L’intérêt d’Ido Fluck se situe ailleurs.

Sorte de feel-good movie détourné, Au rythme de Vera sait à contrario aborder de manière très subtile les thématiques de la reconnaissance lorsque notre voix intérieure nous dirige, contre vents et marées, dans le sens inverse de la bienséance. Donc en nous mettant en opposition avec notre entourage qui, de manière cartésienne, tentent en vain de nous dissuader de prendre des risques jugés inconsidérés, plutôt que de chercher à comprendre.

Incroyable de vivacité, la comédienne Mala Emde illumine le film grâce à une incarnation ultra-vivante de Vera Brandes, tandis que John Magaro (5 septembre) entre dans la peau de Keith Jarrett tourmenté par sa perpétuelle quête de singularité artistique, mais définitivement plus humain que l’image que le musicien énigmatique renvoie sans doute bien malgré lui depuis toujours. Un film d’une sincérité rare sur la quête d’identité.

Où voir le film ?

Au rythme de Vera est disponible en combo Blu-ray+DVD (édition limitée) et en DVD chez Metropolitan.

SIGNES EXTERIEURS DE RICHESSE (Jacques Monnet, 1983)

Vétérinaire propriétaire d’une clinique réputée, Jean-Jacques Lestrade (Claude Brasseur) habite un luxueux appartement et fréquente le Tout-Paris. Tout va bien jusqu’au jour où Béatrice Flamand (Josiane Balasko), inspectrice des impôts, débarque afin d’effectuer un contrôle fiscal. Son ami Jérôme Bouvier (Jean-Pierre Marielle), expert auto-proclamé dans le domaine, compte bien contourner le problème de la comptabilité très approximative du véto…

La révision fiscale est un sujet tout trouvé pour une comédie déclenchant une kyrielle de quiproquos. Autant apprécié dans un bureau qu’un inspecteur des denrées alimentaires dans une cuisine, la personne chargée de ce travail doit effectivement plus facilement pouvoir compter ses ennemis que ses camarades.

On aurait donc pu s’attendre à une franche comédie empilant les gags en cascades, surtout avec le trio Brasseur-Balasko-Marielle en tête d’affiche. Mais plutôt que de réitérer avec un canevas peut-être trop comparable à Clara et les chics types, le réalisateur Jacques Monnet privilégie ici la tendresse à l’effet domino. Inutile donc de chercher ici l’éclat de rire à fendre les murs, Signes extérieurs de richesse fonctionnant selon une mécanique plus en demi-teinte.

Claude Brasseur reprend un personnage finalement assez proche de celui de La boum et Marielle est fidèle à lui-même. La vraie trouvaille est d’avoir confié le rôle de la personne que l’on se plait à détester à Josiane Balasko. Toute en retenue, le jeu de la comédienne lui permet d’ajouter une corde à son arc, via une finesse de ton qu’on ne lui connaissait pas encore à cette époque, et dont elle a malheureusement rarement usé depuis.

L’agenda éditorial vidéo est, depuis l’arrivée des supports numérique, ponctué d’énigmes. En effet, mis sa part sa présence au sein d’un coffret DVD que TF1 Vidéo consacrait au comédien Jean-Pierre Marielle en 2018 (vendu exclusivement dans les magasins FNAC et via une copie non-restaurée), Signes extérieurs de richesse n’avait jamais connu, jusqu’ici, d’édition physique. La chose est aujourd’hui corrigée grâce à l’éditeur Rimini.

Où voir le film ?

Signes extérieurs de richesse est disponible dans la « collection Josiane Balasko » en Blu-ray ou DVD chez Rimini Editions.

L’HOMME SANS MEMOIRE (L’UOMO SENZA MEMORIA, Duccio Tessari, 1974)

À la suite d’un accident, Edward (Luc Merenda) est devenu amnésique et a passé plusieurs mois en clinique. Suite à la réception d’un télégramme de son épouse Sara (Senta Berger) dont il n’a aucun souvenir, il se rend dans le petit village portuaire de Portofino, où cette dernière a élu domicile. Or à son arrivée, Edward se rend compte que Sara a également reçu un télégramme signé de sa main. Or, aucun des deux n’a envoyé de missive à l’autre…

La filmographie de Duccio Tessari est suffisamment singulière pour en être passionnante. Entre un polar sec et ultra efficace avec Alain Delon (Big Guns) et un film de blaxploitation avec Isaac Hayes et Lino Ventura (si si : ça existe bel et bien, même si Touch Guys reste difficile à voir), le cinéaste transalpin signait L’homme sans mémoire.

Catalogué au registre du Giallo, ce film diablement efficace tient autant de ce genre italien enfin reconnu comme essentiel, qu’au Poliziotesco, alors en vogue dans les mêmes années. Difficile à ranger dans une case, ce film a énigme casse donc les codes propres au « genre jaune », puisqu’il vous n’y trouvera pas de tueur masqué assassinant à l’arme blanches une succession de filles aussi sublimes que légèrement vêtues.

Si le film est clairement vendu sur le nom de Luc Merenda, acteur français ayant fait – au même titre que Jean Sorel – l’essentiel de sa carrière en Italie, L’homme sans visage repose en définitive bien plus sur Senta Berger que sur l’acteur à la mâchoire d’acier. On est d’ailleurs surpris de voir la comédienne autrichienne – sans doute imposée par la co-production – s’en sortir avec beaucoup de panache, là où elle fut généralement cantonnée aux prestations fades de potiche.

Essentiellement situé dans le village idyllique de Portofino, l’action du film n’en devient pas pour autant celle d’une simple carte postale sur laquelle une vague intrigue serait greffée. Sans pouvoir égaler les grands classiques du genre, L’homme sans mémoire tire néanmoins admirablement son épingle du jeu, grâce à une galerie de personnes de second plan charismatiques, sur lesquels les twists successifs reposent essentiellement. A ranger donc précieusement sur son étagère réservée au Gialli.

Où voir le film ?

Sorti il y a une quinzaine d’année chez feu l’éditeur Neo Publishing, premier en France à avoir démocratisé le cinéma de genre italien des années 1970, L’homme sans mémoire rejoint aujourd’hui la collection consacrée au Giallo d’Artus Films, via un combo Blu-ray+DVD.

Comme à son habitude, l’éditeur soigne le travail éditorial avec des visuels dans une parfaite continuité (en ne changeant pas de format de boitier, détail faisant toute la différence). Notons également qu’il s’agit d’une première mondiale, dans la mesure où l’édition US sortie en 2021 présentait L’homme sans mémoire dans un format tronqué.

Artus reprend ici une partie des bonus de l’édition Neo et y ajoute une longue intervention d’Olivier Père, peut-être un peu trop diffuse pour être réellement passionnante.

Détail amusant : la bande-annonce du film reprend en fond le thème principal ultra funky de la bande originale du film Big Guns, également composée par Gianni Ferrio.

MATHILDE GREMAUD, SHE WHO FLIES (Matt Pain, 2025)

Ceux qui me connaissent un temps soi peu le savent : le sport et moi, ça fait 12. Quand une envie subite me prend de faire du sport, je me couche et j’attends que ça passe. Et il faut bien l’admettre : ça passe, même très vite. Quand j’étais ado et qu’on me demandait quel sport je pratiquais, je répondais : je lis le journal. Faut croire que cette tendance, ce besoin de m’épancher de manière épistolaire, m’a poursuivi toute ma vie.

Dès lors, mon avis sur le sport en général n’est à utiliser, comme le dirait Claude Rich, qu’en suppositoire. Et encore : taille pour enfant. Mais il faut admettre que certaines disciplines, tels que la course automobile ou les sports de glisse, ont une connivence évidente avec l’image en mouvement.

J’ai eu beau chercher, je n’ai trouvé que deux athlètes fribourgeois opérant en sport individuel ayant su se distinguer au-delà des espérances : Jo Siffert et Mathilde Gremaud. Venus de peuple et ayant gravi les échelons rapidement à la force de leur seule volonté, le coureur automobile et la championne de ski acrobatique sont devenus, presque malgré eux, des figures emblématiques arrivant à capter l’attention de tous. Au point même d’être devenu des modèles dont on suit de manière passionnées les exploits, que l’on s’intéresse au sport ou non.

Autant je me fous royalement de la course automobile, autant je me bats les steaks du ski acrobatique, autant l’évocation des parcours respectifs de Jo Siffert et Mathilde Gremaud sont capables de déclencher chez moi une frénésie prenant forme de discussions passionnées, que je partage volontiers dans la convivialité autour d’une table. La raison en est d’ailleurs assez évidente : l’image magnétique que renvoient ces deux athlètes de haut vol ressemble à s’y méprendre au parcours d’une figure de légende singulière à laquelle à consacrerait volontiers un biopic.

L’arrivée sur la plateforme de Red Bull TV d’un documentaire consacré à Mathilde Gremaud ne pouvant donc qu’attiser l’intérêt du cinéphage que je suis, tant le parcours de la « petite de La Roche » bluffe par sa spontanéité a priori sincère. Pourtant, dès les premières images de She who flies, un léger doute s’empare de moi.

La forme de l’ensemble, ressemblant à une gigantesque pub de 50 minutes, est parfaite. Tellement d’ailleurs qu’on a le sentiment qu’une quelconque forme d’authenticité a été bannie du cahier des charges. Les images spectaculaires ultra-léchées sont entrecoupés de séquences d’interviews de la principale intéressée, mais aussi de son entourage.

Je ne sais pas si vous avez déjà eu l’occasion d’assister à un échange entre deux personnes non-anglophones s’efforçant d’interagir dans la langue de Shakespeare. Dans la négative, je peux vous assurer que le résultat sonne rarement juste. On ne comprend dès lors pas bien pourquoi la production de She who flies a opté pour l’anglais, tant l’ensemble en devient aussi impersonnel que le décor utilisé en toile de fond pour filmer Mathilde Gremaud (qui s’exprime pourtant dans un anglais parfait).

Si le documentaire fera clairement le job pour un public invité à une soirée VIP organisé par Red Bull, il y a fort à parier que le citoyen lambda, à juste titre très fier de monter à bord d’un bus des transports publics fribourgeois affichant à la place de la destination « Bravo Mathilde ! » pour souligner fièrement sa récence victoire en slopestyle au Jeux Olympiques, ne s’y retrouve pas.

C’est d’autant plus regrettable que la freestyleuse apparait, lors de très brefs instants où elle s’exprime en français dans le documentaire, beaucoup plus humaine. C’est également d’autant plus rageant en constatant qu’il aurait été facile, en optant non pas un portrait généraliste mais plutôt via un axe narratif précis (il y a largement de quoi faire), d’aboutir à quelque chose de chaleureux et touchant. Donc proche des gens.

Ressemblant plus à un produit dérivé qu’à un portrait attachant, She who flies laisse le spectateur avec une question ouverte : mais qui est Mathilde Gremaud ? Si je n’ai malheureusement pas de réponse à ce stade, je suis néanmoins convaincu que le grand document à propos de cette championne hors pair reste à faire…

© photos : Red Bull Content Pool

Où voir le film ?

Le documentaire est en libre accès sur le site Red Bull TV :

https://www.redbull.com/int-en/films/she-who-flies

LA TARENTULE AU VENTRE NOIR (LA TARANTOLA DAL VETRE NERO, Paolo Cavara, 1971)

Des femmes sont sauvagement assassinées selon un mode opératoire identique : le meurtrier paralyse ses victimes en leur plantant une aiguille empoisonnée dans la nuque, les laissant conscientes lors de leur mise à mort. Chargé de l’enquête, le commissaire Tellini (Giancarlo Gianini) voit ses investigations piétiner, car aucun lien ne semble relier les victimes…

Dario Argento ayant ouvert une brèche avec L’oiseau au plumage de cristal, il ne fut guère étonnant de voir maintes autres productions transalpines surfer sur la vague du giallo en mode contemporain, mâtiné d’un érotisme frontal non négligeable, les années suivantes.

Premier film produit sans le sillage, La tarentule au ventre noir fait souvent le frais d’une réputation « mezzo », car étant justement la « première copie ». On oublie un peu vite que, bien que restant le maitre visuel absolu du genre, Dario Argento n’était pas le king des intrigues, l’homme ayant toujours privilégié le style à la cohérence scénaristique.

Au registre crédibilité, le film de Paolo Cavara (La cible dans l’œil) tient plutôt bien la longueur malgré un ton assez original, dans la mesure où film est construit comme un polar. A savoir que le spectateur reste à chaque instant du côté d’un policier dépassé par les événement, là où le giallo est généralement placé du côté d’une victime désignée tentant de s’extirper d’une machination infernale.

On est également assez étonné de ne pas trouver ici de rôle féminin décisif, mais uniquement une succession, sous forme de vignettes, de potentielles victimes ou coupables. Inutile donc de jeter votre dévolu sur La tarentule au ventre noir en pensant voir sous toutes leurs coutures Barbara Bouchet, Barbara Bach et Claudine Auger (absente de l’affiche, sans doute pour une aberrante raison contractuelle datant de la sortie du film), les comédiennes ne faisant ici que des passages semi-éclair.

Totalement invisible depuis 1971, La tarentule au ventre noir est donc une vraie découverte pour le public francophone, le film n’ayant même pas, à la grande époque du vidéoclub, connu d’édition VHS locative. Amputé en salles de ses ramifications secondaires (menant habilement le spectateur sur de nombreuses fausses pistes), le film de Paolo Cavara est donc pour la première fois visible, grâce à l’éditeur Carlotta, dans son intégralité sur territoire francophone.

Très axé sur le cinéma asiatique depuis quelques temps, Carlotta semble malgré tout vouloir maintenir sa traditionnelle diversité en proposant à ses nombreux supporters des références du plus passionnant des genres italiens. On est d’ailleurs ravi de savoir que le cultissime Torso de Sergio Martino arrive dans les bacs d’ici quelques semaines. Affaire à suivre donc…

Où voir le film ?

Pour la première fois disponible sur territoire francophone, La tarentule au ventre noir est donc enfin à nouveau visible dans nos contées après 55 ans d’absence éditoriale.

La vision du film en VF est assez passionnante, dans la mesure où cette dernière fut confiée jadis à des doubleurs de premier plan (contrairement à la majorité des films destinés aux cinéma de quartier de la même époque). On reconnait donc facilement les voix emblématiques de Jean-Claude Michel, Dominique Paturel, Perrette Pradier, Jean Marin ou Philippe Dumat, qui donnent une couleur toute particulière au film.

Le doublage en question est dit « à trous », donc avec des sections manquantes (présentées en italien sous-titré), le film ayant été raccourci de 8 minutes à l’époque afin de passer sous la barre de l’heure et demie. Un excellent moyen pour constater des endroits où se situait jadis les coupes.

On notera aussi, détail très étrange, que sur de très courtes portions de dialogues, la voix de Paturel, doublant ici Giancarlo Giannini, laisse place à un autre comédien. Un mystère que pourrait peut-être être éclairci par notre ami Gilles Ermia, l’Indiana Jones des doublages perdus.

Le film est disponible chez Carlotta dans 3 éditions distinctes : un Blu-ray, un 4K et un coffret limité. Notre dévolu s’est évidemment dirigé vers le box contenant, en plus d’un combo UHD+Blu-ray, d’une petite poignée de goodies sympas, allant du sticker autocollant à une reproduction d’affiche, un jeu de photo et le fac-similé du dépliant publicitaire de presse d’époque. De quoi faire de cette « première francophone » un vrai événement.

LE SADIQUE A LA TRONCONNEUSE (PIECES/MIL GRITOS TIENE LA NOCHE, Juan Piquer Simon, 1982)

Sur le campus d’une université américaine, le corps d’une étudiante est retrouvé dépecé à l’aide d’une tronçonneuse. Lorsqu’un second meurtre tout aussi brutal est commis, la police comprend qu’elle doit faire face aux agissements d’un tueur fou que la presse surnomme « le sadique à la tronçonneuse » dont on ne sait rien des sanglantes motivations…

Voilà le film que beaucoup attendant. Celui qui n’avait, depuis l’ère de la VHS, jamais connu la moindre édition francophone. Celui qui, après avoir été sélectionné dans sa carte blanche par Eli Roth au NIFFF en 2011, avait gagné en réputation d’œuvre majeure bien que difficile à voir. Celui qui avait souvent été confondu en vidéoclub à l’époque avec Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper (une édition VHS du présent film ne se gênait d’ailleurs pas de reprendre un visuel de Leatherface sur sa jaquette).

L’arrivée du Sadique à la tronçonneuse sous la bannière du très inégal éditeur ESC avait donc de quoi susciter l’intérêt. Ceci bien sûr sans jamais avoir vu la moindre image du film de Juan Piquer Simon. Film agrémenté depuis toujours d’un slogan ultra bien pensé : It’s exactly what you think it is !

Dès les premières minutes du métrage, on comprend que oui, c’est effectivement à la virgule près ce qu’on avait imaginé. A savoir un authentique nanar, mal foutu, joué avec les pieds, pas effrayant pour un clou et, beaucoup plus grave, pas drôle du tout (ce que devrait au minimum être, vous en conviendrez, un navet).

Le film débute par une séquence de flashback située en 1942, montrant un gamin perturbé futur assassin de sa mère (aucun, mais alors aucun lien avec Halloween). L’accessoiriste tente-t-il de trouver un téléphone raccord (ha ha) ? Que nenni : le combiné 70s laissé sur place par ltata Jeanine, qui a prêté sa villa de campagne à la production, fera très bien l’affaire !

La suite de ce calvaire sur celluloïd se passe à notre époque (1982 donc) et on comprend assez vite (et sans pour autant avoir un doctorat en poche) qu’un membre de l’université, pourtant en apparence bien sous tous rapports, pète un stotz dès que l’occasion se présente (comprendre : dès qu’une fille est nue dans un vestiaire ou sous une douche).

Pour assouvir ses fantasmes morbides, l’homme utilise exclusivement une tronçonneuse. Pourquoi ? C’est le seul outil que le jardinier, sorte de clone entre James Gandolfini et Demis Roussos (accessoirement aussi le gardien tout en nuances de Midnight Express), utilise : qu’il doit couper un arbre, débroussailler une haie ou tondre la pelouse, c’est tout à la tronçonneuse ! Ce qui en fait, bien entendu, le coupable idéal (ce qu’il n’est, spoiler alert, évidemment pas).

L’enquête est mollement menée par la brigade de choc de Christopher George, acteur américain de second plan décédé peu de temps après le tournage, dont le seul mérite amusant est d’être un parfait croisement entre George Segal et Cliff Barnes. Oui, je sais : l’acteur de Dallas ne s’appelle pas Cliff Barnes, mais si je vous dis Ken Kercheval, personne de va saisir l’allusion ni croire qu’un comédien portait réellement ce patronyme.

Et nous dans tout ça ? Ben on s’emmerde ferme, sans même décrocher un sourire. Laborieux d’un bout à l’autre, chiant comme pas deux, frisant l’amateurisme à chaque seconde, Le sadique à la tronçonneuse n’est resté dans les esprits que pour une raison : son titre.

Mais là où Tobe Hooper parvenait à utiliser un libellé racoleur pour produire une œuvre légendaire, Juan Paquer Simon ne réussissait à passer à la postérité que pour « usurpation d’identité ». Remarque qu’au vu du niveau de cette daube, c’est déjà une belle prouesse…

Où voir le film ?

Le sadique à la tronçonneuse est disponible en combo Blu-ray/DVD chez ESC Editions. Comme à son habitude, l’éditeur bien plus prolifique que soigneux de ses publications a joué la bidouille pour cette édition.

En effet la VF du film, clairement tirée d’une VHS frelatée, affiche un problème de taille. Plutôt que de choisir l’audio standard, ESC tente de récupérer les pistes Hi-Fi qui, sans la moindre surprise, décrochent toutes les 3 secondes. Au résultat, plutôt que d’avoir un bon mono sur 2 canaux, on se retrouve avec une 2 pistes distinctes, dont le côté droit grésille durant l’intégralité du film, rendant cette version française très pénible.

Quand on sait que ladite VF était de toute manière en mono, il y a objectivement de quoi s’interroger quant aux réelles compétences, en manière d’authoring, de ESC (qui n’en est et de loin pas à son coup d’essai, niveau catastrophe technique).

Niveau bonus, un module façon Blow Up sur Arte, mené tambour battant par Alexandre Jousse, est clairement la seule chose réussie de cette publication, et nous éclaire sur la carrière, assez lamentable il faut bien le dire, de Juan Piquer Simon.

LA PISCINE (Jacques Deray, 1969)

Non, je ne vais pas parler des qualités artistiques du film de Jacques Deray, mais uniquement de la consternation que déclenche objectivement la vision du nouveau disque 4K, tout juste sorti chez M6 Vidéo.

Nouveau, c’est façon de parler, puisqu’il s’agit du même authoring que l’édition collector de 2019. Pourquoi en parler maintenant donc ? Tout simplement parce que la quasi-intégralité des UHD produits il y a 6 ans étaient défectueux. La faute à une manutention des galettes trop serrée dans le coffret, brisant au passage la couche métallique de lecture.

M6 Vidéo n’ayant à l’époque que faire du problème (ces derniers envoyaient dans le meilleur des cas un nouveau coffret aux consommateurs insistants, les mettant simplement une nouvelle fois devant le même problème), la sortie d’un disque 4K simple s’avérait – pigeons que nous sommes – un passage obligé.

Une horrible surprise nous attend pourtant dès les premiers plans du film : le ciel est turquoise, l’eau chlorée ressemble à celle d’un étang vaseux et les peaux bronzées de Romy et Delon semblent issues d’une copie frelatée d’un porno 70s laissée dans un grenier surchauffé pendant des décennies. Un peu comme si vous regardiez le film avec des lunettes de soleil munies de verres teintés en jaune.

Responsable du carnage, le laboratoire Hiventy n’en est pas à son coup d’essai en la matière. Pour preuve le 4K du Gendarme de Saint-Tropez, également sorti chez M6 Vidéo, donc le constat n’est pas mieux : les uniformes de gendarme originellement beiges sont kaki, le blanc des chemises couleur menthe à l’eau et le ciel cyan.

Semble-t-il validé pleinement par l’éditeur, le travail d’Hiventy révèle un problème flagrant. A savoir que d’authentiques professionnels de la restauration, ayant entre les mains tout le matériel nécessaire pour redonner l’éclat du premier jour à des œuvres importantes, ne sont pas pour autant des personnes ayant une quelconque notion d’authenticité. Quand bien même la première étape, à savoir le minutieux travail de scannage 4K d’un négatif, a été fait dans les plus strictes règles de l’art…

Peut-on contourner le problème ?

Oui, du moins en grande partie. Il faut pour ceci déjouer les impositions d’usine à la fois de votre lecteur UHD et de votre téléviseur en suivant ce tutoriel maison :

  • Désactiver les modes HDR et Dolby Vision, à la fois de votre lecteur 4K (sortie) et de votre TV (entrée). Le signal arrivant ne sera plus verrouillé dans vos réglages. De cette manière, vous reprenez le contrôle des réglages de votre écran.
  • Sélectionner un mode d’image « normal » et non « cinéma »
  • Choisir un réglage de teinte « normal » ou, encore mieux, « froid »
  • Ajuster au besoin les couleurs, contrastes et la luminosité

Ainsi, vous retrouverez, un tant soi peu, un éclat bien plus naturel et sans doute proche de la volonté du chef opérateur Jean-Jacques Tarbès.

De manière générale, outre les libertés fantaisistes d’Hiventy, est-ce que les modes HDR et Dolby Vision ne seraient pas une forme de diktat imposé par des personnes visiblement bien moins clairvoyante que la majeure partie de cinéphiles ?

La piscine est disponible – à vous risques et périls – en UHD 4K chez M6 Vidéo