JUSTE UNE ILLUSION (Eric Toledano/Olivier Nakache, 2026)

1985, en banlieue parisienne. Vincent (Simon Boublil), 13 ans, vit dans une famille de classe moyenne entre un grand frère provocateur (Alexis Rosenstiehl) et des parents en conflit perpétuel (Louis Garrel et Camille Cottin). Pas encore un adulte et plus complètement un enfant, il découvre ses premiers émois amoureux en la personne d’Anne-Karine (Jeanne Lamartine), issue d’une famille bourgeoise, avec qui il doit rédiger un travail scolaire…

Difficile de sortir d’un cinéma, lors d’un de mes très rares passage en salle obscure en famille, et d’affiche une tronche par quinze, alors que les autres membres de ma tribu sont conquis par ce qu’ils viennent de voir. Alors vous me direz : Julien c’est l’éternel râleur. Celui qui se sent presque obligé de détester les films que les autres aiment, juste pour par faire comme tout le monde.

De la même manière que je ne suis pas – détrompez-vous ! – addict aux films d’horreur, je ne suis pas non plus un « râleur pour râler ». Juste un spectateur pas élitiste pour un clou, mais qui déteste quand une œuvre sensée le prendre par la main via un sujet acquis d’avance le prend pour une bille.

C’est exactement la sensation que j’avais à la sortie de Juste une illusion, nouveau film du tandem Eric Toledano/Olivier Nakache, dont la recette est aujourd’hui aussi connue que bien huilée : on choisit une toile de fond spécifique (une colo de vacances, un centre de requérants d’asile, une cérémonie de mariage, une association de lutte pour le climat), on y fait entrer un élément qui tranche avec le décor et on oblige tout ce beau monde à co-exister. Le tout parsemé de dialogues qui font mouche et de scènes jouant admirablement bien sur la corde des sentiments spontanés, mais pas naïfs.

Dès lors, quand les deux réalisateurs s’attaquent à ma propre adolescence via une reconstitution du milieu des années 1980, je me dis que, bien que le sujet ait déjà été rabâché 107 fois, nos deux lascars vont réussir à y mettre une touche personnelle qui suffira à faire la différence. Après deux heures d’un métrage dans lequel je ne me suis pas du tout reconnu, je suis bien obligé de constater que, selon mes critères, Toledano/Nakache signe peut-être leur premier faux-pas avec Juste une illusion, leur dernier long-métrage.

Les raisons sont multiples, mais assez facile à identifier. En effet, dès l’introduction du film où se succèdent la traditionnelle multitude de logos de production, je suis saisi d’un doute. OK, c’est très marrant de toucher ma corde sensible en mettant en préambule l’introduction spatiale Gaumont avec son tapis de logos permuté au fil des années, mais quel intérêt de nous faire une fausse vignette eighties de Disney+, puisque la plateforme n’existait pas à cette époque ?

Cette peccadille résume à elle-seule assez bien tout ce qui m’a dérangé dans Juste une illusion. Du vidéoclub reconstitué à la va-vite (on voit très nettement que la majorité des VHS sur les étalages sont munies de jaquettes Télé K7) à la vendeuse de l’échoppe ultra cinéphile (ce qui n’était jamais le cas, les dames travaillant l’après-midi dans ces magasins louaient des K7 de la même manière qu’elles auraient vendu une baguette de pain) à des films cités en références ne pouvant aucunement être disponibles en 1985 (Un homme et une femme n’est sorti en VHS locative qu’une année plus tard, tandis que La ruée vers Laure a été tourné en 1996), on est vraiment devant un cent fautes (oui, je sais, le jeu de mots est facile).

Des détails que seul un cinéphile verra me direz-vous. Peut-être, mais je ne suis à coup-sûr pas le seul qui va tiquer. Il est d’ailleurs un peu près certain que l’ancien fan de New Wave explosera de rire à la vision d’une jeune fille ultra chouquinette (Jeanne Lamartine, définitivement plus à l’aise que Simon Boublil sur lequel repose le film), évoluant dans une famille « rive droite », clamer haut et fort sa passion pour Joy Division, tout en tombant « in love » de celui qu’elle qualifie de bouffon (dixit, mais est-ce que quelqu’un utilisait vraiment cette expression au milieu des 80s ?) au moment où ce dernier lui fredonne, d’une voix chevrotante, le Chabadabada de Francis Lai, à l’évidence comble de la ringardise pour une ado.

Outre les nombreux anachronismes (dont on ne se fout pas, non), j’ai également été ébahi, dans le mauvais sens du terme, devant l’avalanche de séquences de comédie foireuse, digne d’un épisode de Maguy. Oulala, mais qu’est-ce qu’il est marrant, Louis Garrel, lisant son canard avec son look tout droit sorti d’un journal télévisé de la DDR, s’exclamer devant le vilain concierge faussement réac’ qui dragouille Camille Cottin : s’il vous plait, Monsieur Berger, ça suffit maintenant ! On a compris !

A force de vouloir absolument faire rentrer toutes les coches d’une liste de course dans leur film tels deux ex-ados ne voulant à tout prix pas se voir reproché d’avoir oublié quelque chose d’essentiel, Toledano et Nakache en oublie de choisir un angle narratif, pourtant essentiel et jusque-là bien présent dans leur filmographie.

Finissant plus par ressemble à une succession de saynètes sympathiques qu’à une œuvre homogène, Juste une illusion rate à mon sens sa cible en se soldant par une honorable comédie française, qui vole certes plus haut que le moyenne, mais dont on était légitimement en droit d’attendre plus.

Renvoyant donc les spectateurs déçus vers d’autres œuvres abordant de manière bien plus vibrante et identitaire le même sujet, tels que le jubilatoire Sing Street de John Carney, le trop méconnu Nouveau de Rudi Rosenberg ou, de manière encore plus universelle, l’incontournable Premier jour du reste de ta vie de Rémy Bezançon.

Juste une illusion d’Eric Toledano & Olivier Nakache, avec Louis Garrel, Camille Cottin, Pierre Lottin, Simon Boublil, Alexis Rosenstihl, Jeanne Lamartine, France, 2025, 1h56.

Où voir le film?

Juste une illusion est disponible en Blu-ray et DVD chez Gaumont (Distribution Suisse: Rainbow Home Entertainment AG).

LES CHAMBRES ROUGES (Pascal Plante, 2023)

Kelly-Anne (Juliette Gariépy), mannequin très sollicité accessoirement championne de poker en ligne, se réveille chaque matin aux portes du palais de justice pour s’assurer une place au procès hypermédiatisé de Ludovic Chevalier (Maxwell McCabe-Lokos), un tueur en série qui la fascine. Elle y fait la connaissance Clémentine (Laurie Badin), jeune femme paumée, persuadée de l’innocence de Chevalier…

Oui je sais : où étais-je depuis deux ans pour découvrir seulement maintenant Les chambres rouges, thriller québécois dont on a beaucoup parlé lors de sa sortie française il y a deux ans ? Dans les salles de cinéma, comme toujours, sauf que ce film-là n’est jamais arrivé jusque chez nous.

Puis on oublie et on passe à autre chose. A tel point que la sortie du film en coffret collector, au printemps 2024, m’avait totalement échappée. Par chance, ESC Editions ressort aujourd’hui le film de Pascal Plante en édition simple (Blu-ray ou DVD) à un tarif préférentiel. De quoi enfin peut-être comprendre pourquoi ce thriller-ci serait meilleur qu’un autre.

Comment se distinguer dans un sous-genre usé jusqu’à la corde tel que le thriller mettant en scène un serial killer ? C’est le dilemme que s’est posé Pascal Plante. Ayant fait le constat que certaines personnes peuvent vouer une admiration inconditionnelle à un tueur en série, le cinéaste québécois se glisse dans une brèche a priori jamais exploitée. A savoir un métrage qui parvient à détourner la question du serial killer en inversant les rôles.

Le film débute alors que l’enquête est terminée, au moment précis où le procès de Ludovic Chevalier va s’ouvrir. Durant une longue scène vertigineuse en plan-séquence, Pascal Plante pose non pas le décor, mais ses personnages et les enjeux de son film. Ces derniers n’étant pas de savoir quel a été le parcours du tueur, mais de livrer le portrait glaçant d’une jeune femme obnubilée par un monstre jusque-là présumé innocent, au point d’y consacrer tout leur temps.

Sans jamais se positionner, Plante suit son personnage principal, tout en laissant planer à chaque instant le doute quant à ses réelles intentions. Kelly-Anne est-elle réellement une fanatique à l’esprit hautement dérangé où une nouvelle forme de justicière se substituant aux forces de l’ordre, donc opérant sans la moindre légitimité ?

Malin, Pascal Plante laissera cette question ouverte au-delà du générique de fin, permettant au spectateur de se forger sa propre conviction, mais sans pour autant le laisser sur le carreau en jouant la carte attendue du cold case. Une manière délibérée de pousser l’audience à parler du film au-delà de sa projection, via un débat sans doute animé et passionnant.

Tourné dans un format hybride, correspondant exactement à celui d’une photo de taille standard (1.50:1), Les chambres rouges ne s’apparente pourtant pas, esthétiquement parlant, aux œuvres de cinéastes ambitieux, tels que Paul Thomas Anderson, Christopher Nolan ou Brady Corbet, très friands des formats de pellicule prestigieux très proches (VistaVision, IMAX).

Permettant également de rester à très courte focale des personnages, le ratio pousse automatiquement le spectateur vers une immersion globale. Une plongée renforçant à l’évidence une forme de fascination catharsisante, que nous avons tous en nous, pour le sordide.

A la question « est-ce que Les chambres rouges est un thriller meilleur d’un autre ? », il est difficile de répondre par une complète affirmation. Une chose est par contre claire : ce film-là est largement plus original que tous les métrages du même acabit sortis ces dernières années sur nos écrans. Un film de genre qui parvient donc admirablement à sortir des sentiers battus.

Où voir le film ?

Les chambres rouges est disponible en Blu-ray et DVD chez ESC Editions (distribution Suisse : Rainbow Home Entertainment AG)

Disons-le franco : la copie est sublime ! Dotée d’un piqué exceptionnel et de noirs profonds, le format Blu-ray rend parfaitement justice à l’aspect clinique du film, sans pour autant que la texture de l’ensemble n’en devienne terne.

Pas mal de bonus très intéressants sont présents : deux entretiens croisés entre Pascal Plante et Juliette Gariépy décortiquent aux petits oignons les intentions d’un cinéaste aussi inspiré que sympathique. A ceci s’ajoute un module très original : une version live de la musique du film (qui est pour beaucoup dans l’impact de l’œuvre sur le spectateur) jouée sur scène.

LA GUERRE DES PRIX (Anthony Dechaux, 2026)

Fille d’agriculteurs et cheffe de rayon dans un hypermarché en province, Audrey Dumont (Ana Girardot) se voit propulsée à la centrale d’achat de son enseigne afin d’y défendre la filière bio et locale. Alors qu’elle fait équipe avec Bruno Fournier (Olivier Gourmet), un négociateur aux méthodes redoutables, Audrey va devoir se battre pour faire exister ses convictions au sein d’un système impitoyable. Durant de redoutables négociations, elle va tout mettre en œuvre pour aider son frère Ronan (Julien Frison), qui a repris la ferme familiale. Une exploitation sur le point de se faire englober par un grand groupe alimentaire concurrent…

En quelques petites années, la France est devenue le pays du thriller social. A savoir des œuvres pouvant à la fois être appréciées par un public exigeant, pour qui un aspect sociétal ancrée dans notre époque est nécessaire, mais aussi par l’amateur de films de genre aiguisé.

Difficile de dire exactement quand cette brèche a réellement démarré. Il est néanmoins assez facile de constater que Les algues vertes, BD remarquable basée sur une enquête journalistique complexe devenu un thriller de haut vol – bien que resté inédit sur territoire helvétique – sous la caméra du vétéran Pierre Jolivet, fit office de détonateur.

Ainsi, depuis trois ans débarquent régulièrement sur nos écrans des œuvres en premier lieu cataloguée au registre « cinéma d’auteur », alors que ces dernières pourraient sans aucun doute élargir leur public sans cette étiquette faussement élitiste.

Premier long métrage d’Anthony Dechaux, comédien ayant eu l’audace d’opter directement pour le format long métrage lors de son passage derrière la caméra, La guerre des prix a à l’évidence une affiliation directe avec le thriller à connotation sociale. Se revendiquant – et ça se voit à l’écran – du cinéma de Stéphane Brizé (En guerre, un autre monde) mais aussi de l’excellent Petit paysan d’Hubert Charuel (ne vous fiez pas au titre : ce métrage est redoutable !), le nouveau cinéaste évoque aussi le cinéma de James Gray en influence directe (pour le talent du réalisateur américain a savoir mieux que quiconque représenter la cellule familiale dans son œuvre).

Parfait croisement entre La loi du marché de Stéphane Brizé (pour le côté oppressant des classes ouvrières que l’on presse comme des citrons) et Le système Victoria de Sylvain Desclous (l’aspect « machine à broyer » des multinationales y est tout à fait comparable), La guerre des prix met habilement en lumière et sans détour la manière dont les grands groupes financiers n’hésitent pas, avec le soutien de nos élus politiques, à utiliser le prétexte du maintien du pouvoir d’achat des masses pour augmenter leurs bénéfices. Avec pour effet collatéral de réduire à néant et sans le moindre scrupule tout obstacle humain qui se mettrait en travers de leur chemin ; que ce dernier soit un simple travailleur ou un pion stratégiquement placé sur l’échiquier du profit.

Dans le rôle du pion insidieusement mis en avant pour mieux servir la cause des grands groupes, Ana Girardot est remarquable dans le rôle d’Audrey. Impassible, déterminée mais gardant en ligne de mire ses convictions, son personnage ne devient ambigu que pour mieux servir ses convictions personnelles. Face à elle, Olivier Gourmet est évidemment imparable en coupeur de tête sans états d’âme, mais qui garde une forme d’éthique toute personnelle imparable. Donc impossible à mettre en cause.

On pardonnera donc à Anthony Déchaux de vouloir courir après plusieurs lièvres à la fois. En effet, le nouveau cinéaste se permet, sans doute dans son élan frénétique de jeune réalisateur, d’ouvrir des brèches parallèles à son intrigue centrale qu’il laissera pour la plupart sur le carreau en cours de route.

Ceci ne gâche fort heureusement rien ou presque au plaisir spontané que procure cette Guerre des prix, un thriller dont les enjeux sont un peu convenus certes, mais qui a au moins pour mérite d’être très bien écrit, mis en scène avec panache et servi par un casting impeccable.

La guerre des prix d’Anthony Dechaux, avec Ana Girardot, Olivier Gourmet, Julien Frison, Aurélia Bloquet, Jonas Bloquet, Yannick Choirat, France, 2025, 1h36.

Où voir le film ?

La guerre des prix est disponible en Blu-ray et DVD chez Diaphana.

Outre une copie à la colorimétrie impeccable, faites de couleurs froides renforçant l’impact émotionnel du film, on salue l’effort de l’éditeur à proposer, en parallèle d’une piste 5.1, un stéréo simple sur 2 canaux, idéal pour une vision du métrage sur un simple téléviseur.

Au niveau des bonus, nous trouvons une courte séquence de scènes commandées par Anthony Dechaux (donc une montrant bien l’implication d’Ana Girardot) et un échange entre le réalisateur et Olivier Mével, économiste et conseiller sur le film. Si l’échange sent passablement l’autosatisfaction, les informations qui en découlent restent très pertinentes.

LE CRI DES TENEBRES (CRIES IN THE NIGHT/FUNERAL HOME, William Fruet, 1980)

Heather (Lesleh Donaldson) vient passer l’été chez sa grand-mère Maude (Kay Hawtrey) qu’elle n’a pas revue depuis longtemps. Celle-ci vient de transformer sa demeure, située près d’un lac, en maison d’hôtes. Les clients commencent à arriver. Certains disparaissent, tandis que d’autres sont retrouvés assassinés…

Encore un slasher me direz-vous. Non, vous répondrais-je. Si ce sous-genre né d’un renouveau du film d’horreur à la fin des années 1970 a actuellement le vent en poupe chez nos éditeurs, il arrive parfois que l’inattendu surgisse là où on ne l’attendait pas.

C’est le cas de ce Cri des ténèbres, petite production canadienne réalisée par William Fruet, cinéaste surtout resté dans les esprits pour avoir opéré au sein de plusieurs séries TV à sensations (Chair de poule, Vendredi 13, Alfred Hitchcock présente).

A la lecture du pitch, on serait tenté de passer notre chemin. En effet, l’exhumation, façon « fond de tiroir », de tous les slashers possibles et imaginables – bien que semblant satisfaire une frange non négligeable de cinéphages – aura parfois tendance à épuiser le spectateur désireux d’ouvrir son horizon au-delà du canevas usé jusqu’à la corde de la bande d’ados fornicateurs, prêts à se faire dézinguer par un tueur fou.

Réussissant à tirer son épingle du jeu en brouillant rapidement les pistes, Cries in the Night (retitré Funeral Home lors de sa ressortie en 1982) fait immédiatement penser à un récit de Stephen King, tant l’ambiance et le décor évoque l’univers de l’auteur.

Une action située en campagne, des personnages dont les traumatismes passés continuent de hanter leur présent et un protagoniste peu enclin à la sympathie (l’ombre de Boo Radley n’est jamais loin), indiquent une affiliation claire bien que sans doute inconsciente avec l’auteur.

Bien malin celui qui parviendra à anticiper le dénouement de cette redoutable petite bobine, même si une connexion avec une œuvre cinématographique majeure – dont nous ne révélerons rien – pourra éveiller quelques soupçons chez l’aficionados d’œuvres capables de mettre ses nerfs en pelote.

Bien moins connus que maintes autres bobines pourtant moins réussies, Le cri des ténèbres est donc clairement le film qui ravira sans l’ombre d’un doute tout amateur de bonne surprise au cœur d’un cinéma de genre par trop souvent aseptisé.

Où voir le film ?

Le cri des ténèbres est disponible en combo Blu-ray+DVD  chez Rimini Editions.

L’éditeur annonce en préambule de la lecture que la copie utilisée pour cette édition – la seule disponible à ce jour – présente quelques défauts. Mis à part le fait d’être un peu terne en termes de colorimétrie et de contrastes, cette dernière est fort heureusement dans un bien meilleur état qu’annoncé.

Signalons encore qu’il est largement conseillé de regarder le film en VO, le doublage français étant tellement aux fraises qu’il réduit quasi à néant l’impact dramatique de l’intrigue.

UNE RAVISSANTE IDIOTE (Edouard Molinaro, 1964)

Harry Compton (Anthony Perkins), un jeune homme charmant, est amoureux de la jolie Penelope Lightfeather (Brigitte Bardot). Alors que celle-ci déjeune dans un restaurant, il y provoque un petit incident qui le met en retard à son bureau et conduit à son licenciement. Il se rend alors chez Bagda (Grégoire Aslan), un ami restaurateur comme lui d’origine russe et agent des services secrets soviétiques. Bagda lui confie une mission délicate : le vol d’un document ultra-secret chez Sir Réginald Dumfrey (André Luguet).

En parcourant les mémoires de Brigitte Bardot, on y apprend que la propriétaire de La Madrague considérait Une ravissante idiote comme une « erreur de jeunesse de plus », classant le métrage d’Edouard Molinaro au registre « j’aurais mieux fait de me caser une jambe plutôt que d’accepter de faire ce film ».

Pourtant, en comparaison avec l’ensemble des films que Bardot a tourné avec Roger Vadim, Une ravissante idiote n’a pas à rougir. Tourné quelques mois avant Les Barbouzes, Molinaro devance son confrère Lautner en surfant de manière amusée sur la vague de l’espionnage, alors en plein essor, et de la peur de l’envahisseur russe.

Basé sur ouvrage de Charles Exbrayat, auteur prolifique finalement peu adapté au cinéma et souvent pour un résultat peu convaincant, cette Ravissante idiote reste évident quelque chose à réserver aux aficionados de celle qui restera à jamais – n’en déplaise à certains redresseurs de tort – la femme la plus célèbre au monde.

Tourné essentiellement en intérieurs (les séquences filmées dans les rues de Londres donneront d’ailleurs lieu à des émeutes), Une ravissante idiote permet surtout à Edouard Molinaro de se familiariser avec le comique de situation, via une intrigue placée dans un décor restreint.

Il n’est donc pas totalement saugrenu de penser que Louis de Funès imposera Molinaro sur Oscar, justement pour son aisance à rendre très dynamique les personnages du présent métrage, bien forcés d’évoluer dans un espace limité.

Aux côtés de Bardot et Anthony Perkins, très à l’aise dans le registre de la comédie (et qui joue « in french dans le texte »), on mentionna la comédienne vétérane Hélène Dieudonné. Généralement cantonnée dans les rôles de concierges pour des prestation express, elle fait ici des étincelles avec sans doute le rôle le plus consistant de sa carrière, sans doute largement inspiré par deux tantes de Cary Grant dans l’inénarrable Arsenic et vieilles dentelles de Frank Capra (1944).

Reçu tièdement sur Paris, Une ravissante idiote aura droit à un bien meilleur accueil en province, pour atteindre au final le joli score de deux millions de spectateurs sur territoire Français.

Où voir le film ?

Une ravissante idiote est disponible en 4K UHD et en Blu-ray chez Colored Films.

Aucun détour possible : la copie est absolument sublime. La restauration 4K offre à cette comédie un noir/blanc des contrastes remarquables et un piqué exemplaire. Seul micro-bémol : l’absence de bonus, alors qu’on aurait justement aimé en apprendre plus sur la genèse du film.

PERSONNE N’A ENTENDU CRIER (NADIE OYO GRITAR, Eloy de la Iglesia, 1973)

Elisa (Carmen Sevilla), une escort girl trentenaire vit seule à Madrid dans son appartement d’un immeuble moderne, avec comme seul voisin un couple dysfonctionnel. Au détour d’une porte, elle voit par hasard le mari, Miguel (Vicente Parra), en train de traîner le corps de sa femme dans la cage d’ascenseur. Seule témoin du crime, Elisa devient gênante. Mais plutôt que de la faire disparaitre, l’assassin va en faire sa complice…

Pionnier dans l’univers des éditeurs indépendants, Artus Films se fend d’une ligne éditoriale aussi cohérente que ses produits, toujours d’excellente facture. D’abord intéressé par le cinéma de genre italien, l’éditeur a su ajouter des cordes à son arc avec l’exhumation de films rares en provenance des Pays de l’Est, mais aussi à travers la publication de maintes œuvres espagnoles totalement absentes des lignes éditoriales francophones.

Très intéressé à la filmographie passionnante d’Eloy de la Iglesia, Artus Film continue à rythme régulier de donner accès aux cinéphiles exigeants à l’œuvre de ce cinéaste difficilement classable, mais dont la filmographie est hautement percutante.

Dernier des trois thrillers tournés par Iglesia au début des années 1970, après Le plafond de verre et La semaine d’un assassin (également disponible chez Artus), Personne n’a entendu crier se trouve souvent apparenté, peut-être un peu hâtivement, au cinéma dit « hitchockien ».

Intelligent, Alex de la Iglesia s’amuse à parsemer son film de nombreuses fausses-pistes, jusqu’à transformer une trame « giallesque » en drame passionnel tordu. Ceci avant qu’un twist final ne prenne de court le spectateur afin d’encore mieux retomber sur ses pattes.

Dénué de suspense, mâtiné d’une bande originale easy listening en diable, peuplé de séquence lumineuses, Personne n’a entendu crier pourrait faire penser à Sans rien savoir d’elle de Luigi Comencini (1969). En effet, même si la trame des deux métrages est très différente, la manière dont les réalisateurs des deux métrages s’amusent à contourner les traditionnels passages obligés du thriller y est très similaire.

Ne voulant pas s’arrête en si bon chemin, Artus film publie également ces jours Le buraliste de Vallecas du même Eloy de la Iglesia (1987) et annonce déjà pour le mois de mai deux autres métrages du cinéaste ibérique. De quoi avoir bientôt l’intégrale du cinéaste dans son salon. Et c’est tant mieux.

Où voir le film ?

Personne n’a entendu crier est disponible en combo Blu-ray+DVD chez Artus Films.

Comme toujours, l’éditeur propose la meilleure copie disponible et, dans le cas présent, il faut bien admettre que cette dernière fait des merveilles. L’étalonnage exceptionnel des couleurs rend hautement justice à cette bobine invisible depuis des décennies. Que du bonheur pour les mirettes.

SPRINGSTEEN, DELIEVER ME FROM NOWHERE (Scott Cooper, 2025)

New Jersey, 1982. De retour d’une tournée marathon, Bruce Springsteen planche sur son prochain album. Afin de réaliser des maquettes, le musicien se muni d’un enregistreur 4 pistes qui lui permettra de tester différentes choses chez lui. Ainsi, le chanteur pense arriver en studio avec une forme brute mais assez claire des chansons qui composeront le disque. Une sorte de bande-témoin idéale afin de guider la prise de son finale…

Chaque personne confrontée un jour ou l’autre avec une forme d’aboutissement créatif peuvent en témoigner : très souvent, un élan spontané, même si loin d’être parfait, sera en finalité bien plus authentique que toute tentative ultra-réfléchie. A tel point que, dans certains cas, un retour aux sources s’avérera salvateur.

Prenons l’exemple d’une simple photo prise à l’arrache afin de donner la direction générale d’un projet visuel. Une pochette d’album par exemple. Fort est à parier que les professionnels en charge de la création finale se casseront les dents afin de tenter reproduire quelque chose d’aussi spontané et authentique que leur modèle.

C’est exactement ce que met en lumière, de manière très convaincante, Deliver Me From Nowhere. Enfermé seul dans une maison louée pour l’occasion, Bruce Springsteen enregistre rapidement les démos de dix chansons qui composeront Nebraska, son futur album.

Arrivé en studio avec une cassette en poche, Springsteen pense naïvement qu’il sera simple de recréer l’ambiance feutrée et mélancolique des instants qu’il a su saisir spontanément, sans penser au lien de cause à effet, sans jamais chercher la perfection, mais en gardant une authenticité intacte.

Après des jours à se s’arracher les cheveux, « The Boss » arrive à la conclusion que la tâche est impossible. Une seule solution semble réaliste : publier les démos telles qu’il les a enregistrées, malgré leur prise de son approximative, contre l’avis de sa maison de disque, qui préférerait voir Born in the U.S.A., mise en boite au studio dans la foulée, figurer sur l’album.

Vous l’aurez compris : il n’est pas nécessaire d’être fan de Bruce Springsteen pour apprécier Deliver Me From Nowhere, dans la mesure où le centre névralgique du métrage n’est pas axé sur le chanteur, mais bien sur la notion d’authenticité en matière de créativité et la manière dont les « home studios », alors en pleine émergence au début des années 1980, ont changé la donne. Donc à 100 lieues d’une démarche réfléchie en matière de rentabilité.

De manière encore plus convaincante que Un parfait inconnu, le réalisateur de Scott Cooper (Les brasiers de la colère, Hostiles) parvient ici à tirer son épingle du jeu en détournant le traditionnel – et souvent peu concluant – biopic musical pour nous livrer une œuvre aussi singulière que l’album dont le film raconte la genèse. Passionnant.

Où voir le film ?

Springsteen, Deliver Me From Nowhere est disponible Combo 4K+Blu-ray, Blu-ray et DVD chez 20th Century Studios (distribution Suisse : Rainbow Home Entertainment AG)

UN PARFAIT INCONNU (A COMPLETE UNKNOWN, James Mangold, 2024)

New York, 1961. Alors que la scène musicale est en pleine effervescence et que la société est en proie à des bouleversements culturels, Robert Zimmermann (Timothée Chalamet), un énigmatique jeune homme de 19 ans, débarque du Minnesota avec sa guitare et un talent hors normes, qui changera à jamais le cours de la musique américaine…

Se lancer dans un film consacré à une personne que l’on déteste est un exercice peu stimulant. Surtout quand ladite personne est incarnée à l’écran pour un comédien qui vous sort par les trous de nez. Avouez que j’étais assez mal barré pour m’embarquer dans Un parfait inconnu, le dernier film en date de James Mangold (Le Mans 66, Walk the Line).

Mais le réalisateur est un très bon artisan et Timothée Chalamet m’est apparu plutôt sympathique – car incarnant un type imbuvable – dans Marty Supreme, définitivement le métrage le plus surprenant de ce début d’année. Chalamet serait-il « à mon goût » quand il entre dans la peau d’une personne débectable ? Il fallait en avoir le cœur net.

Dès les premières minutes d’Un parfait inconnu, je réalise que j’ai bien fait d’accorder 140 minutes de mon temps à ce biopic partiel. Déjà, parce qu’il est partiel justement – donc ne cherchant aucunement à couvrir l’entier d’une carrière – mais aussi car il est la preuve irréfutable de ce que je supposais. A savoir qu’un comédien détestable à mes yeux peut d’un coup devenir bon sous mon regard s’il incarne un personnage antipathique à l’extrême. En l’occurrence ici, Bob Dylan.

Alors oui, certes, il faut se taper du Dylan pendant plus de deux heures. Qui plus est en pensant à chaque seconde à Stevie Ricks, le brillant humoriste britannique l’imitant non pas à la perfection, mais en poussant tellement les potards que cela en devient inévitablement poilant. Par chance ici, il y a beaucoup d’autres choses à voir.

Tout d’abord Monica Barbaro, que j’ai découverte il y a 15 jours dans le plutôt pas mal Crime 101, qui incarne une Joan Baez à la fois douce mais déterminée, lumineuse et touchante. Ensuite, car l’effervescence de la folk à l’aube des sixties en plein cœur de Greenwich Village est dépeinte ici de manière à la fois authentique et passionnante.

Enfin, je comprends mieux Bob Dylan, qui m’apparait d’un coup beaucoup plus respectable, car fonctionnant selon le seul vrai principe artistique réellement honnête. A savoir celui de l’artiste qui, contre l’avis général, ne transigera jamais face à sa propre intuition qu’il sait être la bonne.

James Mangold a donc réussi son pari : celui de rendre intéressant son film pour quelqu’un qui avait toutes les raisons du monde de le détester. Je ne peux néanmoins que vous conseiller de vous intéresser à Inside Llewyn Davis, biopic fictif – bien qu’inspiré de différents artistes de la scène folk – tourné dans un noir/blanc superbe par les frères Coen, qui avait su bien mieux que A Complete Unknown dépeindre la scène folk new yorkaise dans tout ce qu’elle a pu avoir de novatrice il y a 65 ans…

Où voir le film ?

Un parfait inconnu est disponible Combo 4K+Blu-ray, Blu-ray et DVD chez 20th Century Studios (distribution Suisse: Rainbow Home Entertainment AG)

LA CAGE AUX FOLLES (Jean Royer, 1973)

Jouée au Théâtre du Palais-Royal plus de 2000 fois entre 1973 et 1978, la pièce de théâtre au succès inaltérable La Cage aux Folles n’avait curieusement pas été filmée pour le petit écran. Aucune capture disponible donc, sauf le sempiternel même extrait que l’on nous ressasse en boucle depuis 50 ans : la scène de la biscotte.

Ceci avant que l’INA annonce avoir découvert au fond d’un carton une bande vidéo, contenant une capture quasi-complète de la pièce. « Le programme comporte quelques interruptions et l’épilogue est manquant » annonçait fièrement l’éditeur LCJ fin 2025, lorsqu’un DVD cette archive, à première vue bénite, apparu au planning de l’éditeur.

Le constat, à la vision du document, est quelque peu différent. On est déjà surpris d’y trouver un générique hybride frisant l’amateurisme, ne prenant pas la peine de signaler les comédiens de La Cage aux Folles autre que Poiret et Serrault, tout en utilisant – sans la moindre mention, donc sans doute sans la moindre autorisation – la musique iconique que Morricone composera pour l’adaptation cinématographique, tournée par Edouard Molinaro en 1978.

Niveau bonne surprise, signalons que la bande vidéo est en très bon état. L’image reste celle d’une capture théâtrale du début des années 1970, mais aucun drop ne vient gâcher le plaisir d’un visionnage à première vue effectivement miraculeux. Les 40 premières minutes laissent même à penser qu’un véritable trésor est réellement entre nos mains.

La suite va malheureusement s’avérer plus chaotique. Parsemée de plans de coupes, zappant une kyrielle de séquences, la deuxième partie de ce « témoignage » ressemble plus au premier montage mis bout-à-bout d’une capture à laquelle maintes scènes ont été enlevées, la faute sans doute à des caméras défaillantes ou des prises de vues ratées, qu’à une véritable capture intégrale.

Sans gâcher totalement notre plaisir, cette dernière partie déçoit d’autant plus que la première laissait entrevoir un vrai miracle. Faut-il dès lors acquérir la récente publication DVD de cette Cage aux Folles partielle ? Si ce document faisait partie intégrante des suppléments d’un réédition du film de Molinaro, nous répondrions sans hésiter par la positive. Dans le cas présent, la possession dudit document s’avère, si ce n’est totalement inutile, « partiellement » dispensable…

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Où voir cette relique ?

La Cage aux Folles – la pièce retrouvée est disponible en DVD chez LCJ Editions & Productions

AU RYTHME DE VERA (KÖLN 75, Ido Fluk, 2025)

En 1975, Vera Brandes (Mala Emde), une jeune femme ambitieuse de 18 ans, va défier les conventions, s’opposer à ses parents et prendre tous les risques pour réaliser son rêve : organiser un concert de Keith Jarrett (John Magaro) à l’Opéra de Cologne. Son audace et sa détermination vont donner naissance au disque de jazz en solo le plus vendu de l’histoire…

Sorti dans nos salles obscures à la fin du printemps 2025, Au rythme de Vera n’a pas eu le temps de conquérir le cœur des spectateurs. La faute sans doute à un titre français totalement à côté de la plaque et ne voulant pas dire grand-chose (la bobine aurait tout aussi bien pu s’appeler Cours Vera Cours).

De manière aussi originale qu’audacieuse, le réalisateur Ido Fluk met en lumière la genèse d’un événement musical aujourd’hui considéré comme majeur, dont la paternité peut être attribuée à Vera Brandes qui, du haut de ses 18 ans et avec une détermination sans équivalant, avait réussi à convaincre Keith Jarrett de faire un détour par l’Opéra de Cologne le temps d’un concert en solo.

Choisissant plusieurs axes narratifs, passant de séquences sur le principe de spectateur-témoin (les protagonistes s’adressant directement au public) à une section complète en forme de road movie détournant volontairement l’audience des multiples péripéties de notre héroïne, Köln 75 se révèle à la fois être une œuvre très didactique (jamais on avait assisté à une démonstration aussi efficace expliquant les différents modes d’improvisation en matière de musique) et touchante.

Ne cherchez pas trace ici de la manière donc Vera Brandes aura réussi à convaincre Keith Jarrett de lui faire confiance, pas plus qu’une seule note du fameux concert au centre des débats (qui donnera naissance au disque de jazz solo le plus vendu de l’histoire avec 3.5 millions d’exemplaires écoulés). L’intérêt d’Ido Fluck se situe ailleurs.

Sorte de feel-good movie détourné, Au rythme de Vera sait à contrario aborder de manière très subtile les thématiques de la reconnaissance lorsque notre voix intérieure nous dirige, contre vents et marées, dans le sens inverse de la bienséance. Donc en nous mettant en opposition avec notre entourage qui, de manière cartésienne, tentent en vain de nous dissuader de prendre des risques jugés inconsidérés, plutôt que de chercher à comprendre.

Incroyable de vivacité, la comédienne Mala Emde illumine le film grâce à une incarnation ultra-vivante de Vera Brandes, tandis que John Magaro (5 septembre) entre dans la peau de Keith Jarrett tourmenté par sa perpétuelle quête de singularité artistique, mais définitivement plus humain que l’image que le musicien énigmatique renvoie sans doute bien malgré lui depuis toujours. Un film d’une sincérité rare sur la quête d’identité.

Où voir le film ?

Au rythme de Vera est disponible en combo Blu-ray+DVD (édition limitée) et en DVD chez Metropolitan.