
Confortablement installée dans un compartiment de première classe de l’express « Maine Océan », Dejanira (Rosa-Maria Gomes) est dérangée par un contrôleur (Luis Rego), qui tente lui expliquer qu’elle est en infraction car n’ayant pas composté son billet avant le départ.
Devant l’incompréhension de la jeune brésilienne, Gallec (Bernard Menez), contrôleur en chef très procédurier, intervient. Mimi De Saint Marc (Lydia Feld), passagère et avocate de métier, prend la défense de Dejanira. La femme de loi l’embarque avec elle au procès de Petitgars Marcel (Yves Afonso), un marin accusé de violence sur la voie publique…

Le cinéma dit « intello » ne serait-il pas intello uniquement dans la tête des intellos ? C’est en tout cas la question que l’on peut ouvertement se poser à la vision de Maine Océan, dernier long métrage de cinéma de Jacques Rozier, sans l’ombre d’un doute le plus iconoclaste des cinéastes français du 20e Siècle.
Il est évident que Jacques Rozier fait du cinéma d’auteur. Mais « cinéma d’auteur » ne rime pas forcément avec « chiantitude ». Il s’agit avant tout et assez simplement d’œuvres initiées par des personnes fonctionnant à l’instinct, selon leurs thèmes de prédilections. Rozier peut ainsi se définir comme un artiste attaché au marivaudages estivaux, dans lesquels la mer est considérable au même titre qu’un comédien. Le tout agrémentés de personnages aussi spontanés que singuliers.

Je ne sais pas si d’autres cinéphiles que moi ont déjà fait ce constat : dès que vous affichez une attirance pour le cinéma horrifique, on vous cantonne immédiatement au registre « sociopathe qui soigne ses pulsions à grand coup de films débiles pour éviter le passage à l’acte ».
Même moi, je me fais parfois avoir. Lorsque j’ai vu dans le DVDthèque de mon camarade Steve, rockeur devant l’Évangile et redoutable cinéphage, le coffret de l’intégrale Jacques Rozier, j’ai été naïvement surpris. Plus encore lorsque ce dernier est parti, tel un jukebox, dans un long exposé volubile en forme de déclaration d’amour pour Rozier.
Si je ne dis pas de conneries, ce cher Steve m’avait d’ailleurs dit aimer par-dessus tout Maine Océan, seul film de Jacques Rozier que je n’avais jamais vu. La chose est réparée depuis hier, et je dois confesser être ravi de pouvoir encore, à 53 ans, découvrir des choses aussi formidables que les tribulations fantasques et vaines de deux contrôleurs de la SNCF affublés d’une danseuse brésilienne, d’une avocate peu orthodoxe et, cerise sur le gâteau, d’un marin à l’accent tellement étrange et prononcé – tout en restant, incroyable mais vrai, compréhensible – qu’il parvient à déclencher, en un quart de seconde, le fou rire.

Dans le rôle de Petigars Marcel, ledit homme de la mer à la verve poliment fleurie, Yves Afonso tient assurément le rôle de sa vie. Comédien avant tout cité pour sa présence furtive dans deux comédies devenues cultes de Claude Zidi (L’aile ou la cuisse, La course à l’échalote), ce traditionnel second rôle a pourtant une filmographie à faire pâlir d’envie n’importe quel aspirant comédien. Tout le monde ne peut en effet pas se vanter d’avoir tourné sous les caméras de Don Siegel, Alain Corneau, Bertrand Tavernier, Claude Lelouch et Claude Berri (pour ne citer que les plus connus).
Long-métrage par lequel le spectateur doit se laisser porter, ode drôlissime et attachante à la vie soutenue par des protagonistes colorés, Maine Océan n’est pas une œuvre qui « se pense », mais un film qui se ressent naturellement, spontanément. La définition même, en somme, de tout ce qui devrait être mis en avant, sans arrogance intellectuelle, pour nos éminents représentants de la culture. C’est pas gagné…

Où voir le film ?
Maine Océan est disponible au sein du coffret Blu-ray regroupant l’intégrale de Jacques Rozier (Potemkine Films).
