RENTAL FAMILY (Hikari, 2025)

Brendan Fraser in RENTAL FAMILY. Photo by James Lisle/Searchlight Pictures. © 2025 Searchlight Pictures. All Rights Reserved.

Phillip Vanderploeg (Brendan Fraser), un acteur américain installé à Tokyo peinant à trouver des engagements, décroche un contrat pour le moins insolite : jouer le rôle de proches de substitution pour de parfaits inconnus, en travaillant pour une agence japonaise de « familles à louer ».

En s’immisçant dans l’intimité de ses clients, Phillip commence à tisser d’authentiques relations, qui brouillent peu à peu les frontières entre son travail et la réalité. Confronté aux complexités morales de sa mission, il redécouvre progressivement la beauté sereine des relations humaines…

Shannon Gorman and Brendan Fraser in RENTAL FAMILY. Photo by James Lisle/Searchlight Pictures. © 2025 Searchlight Pictures. All Rights Reserved.

Encore un film ayant fait un passage tellement furtif en salle que personne ou presque n’a eu l’occasion de s’y intéresser. Ceci sans parler du fait que le sujet laissait quelque peu dubitatif.

Un canevas proche de Lost in Translation, la présence de Brendan Fraser (dont le nouvel élan de carrière pouvait faussement laisser à penser à une œuvre hermétique), une réalisatrice japonaise au nom énigmatique : tout était réuni ici pour que le cinéphile ne prête pas d’attention particulière à Rental Family.

Grosse erreur, puisque cette petite bobine enchanteresse est sans l’ombre d’un doute le meilleur feel good movie produit depuis des lustres. Intelligent, sobre, pudique mais emplit de ce que la nature humaine à de meilleure en elle, Rental Family fait méchamment penser aux premiers films d’Ang Lee.

Brendan Fraser and Akira Emoto in RENTAL FAMILY. Photo by James Lisle/Searchlight Pictures. © 2025 Searchlight Pictures. All Rights Reserved.

Le public occidental ne le sait que trop : la culture cinématographique japonaise est très particulière. Pas toujours évident pour un spectateur lambda d’entrer en communion avec une nature de sentiment finalement pas si éloignée que ça de la nôtre, mais dont la retranscription sur grand écran est parfois tellement caricaturale que l’on a du mal d’y adhérer sans afficher un sourire honteux.

Tout comme Ang Lee dans ses trois premiers longs métrages (Pushing Hands, Garçon d’honneur, Salé sucré), Hikari a bien compris qu’une forme d’occidentalisation narrative ne pourrait que servir son film. Pari gagné : Rental Family est, croyez-le sur parole, une œuvre ultra-identifiable dans laquelle tout un chacun se retrouvera.

Shannon Gorman in RENTAL FAMILY. Photo by James Lisle/Searchlight Pictures. © 2025 Searchlight Pictures. All Rights Reserved.

Côté casting, outre un Brendan Fraser de plus en plus étonnant, Takehiro Hira (Captain America : Brave New World), le vétéran très prolifique Akira Emoto (322 entrées sont à signaler à sa filmographie !) et surtout la jeune Shannon Mahina Gorman (dont il s’agit du premier rôle au cinéma) portent littéralement sur leurs épaules ce film en forme de conte universel à propose des rapports humains sains.

Le rachat de la 20th Century Fox par les studios Disney laissait craindre le pire. Tandis que la « maison mère » est effectivement devenu un simple ersatz de Mickey, sa filiale parallèle Searchlight, spécialisée dans le cinéma d’auteur, semble avoir su garder son indépendance, dont Rental Family est un magnifique exemple. Plus qu’un petit film sympathique, un véritable miracle de celluloïd. A découvrir absolument donc.

Où voir le film ?

Rental Family est disponible en Blu-ray et DVD chez 20th Century Studio (distribution Suisse : Rainbow Home Entertainment AG).

Signalons aux réfractaires de VF que le doublage de Rental Family a été très intelligemment réalisé. Ce dernier privilégie en effet les dialogues entre autochtones dans la langue du soleil levant, laissant de côté les habituelles incohérences de compréhension entre les protagonistes.

ZOULOU (ZULU, Cy Endfield, 1964)

22 janvier 1879. Après la défaite britannique à Isandlwana ayant conduit au massacre de 1700 soldats de Sa Majesté, le missionnaire Otto Witt (Jack Hawkins) et sa fille Margareta (Ulla Jacobsson) assistent d’une cérémonie de mariage lorsque le roi Zoulou est informé de cette grande victoire.

Réfugiés dans leur mission, Witt et Margareta se rendent compte que les Zoulous ne vont pas en rester là et s’apprêtent à attaquer l’avant-poste isolé de Rorke’s Drift, utilisé comme dépôt de ravitaillement et hôpital par les forces britanniques…

Disparu de la mémoire collective, Stanley Baker était pourtant, durant les années 1950-60, le comédien britannique bankable par excellente. Comparable à Sean Connery (de par son physique et ses origines ouvrières), Baker a aligné durant deux décennies les succès en salles, alternant de manière adroite films d’aventures à grand spectacle (dont Zoulou est sans doute le plus évident exemple) et œuvres intimistes prestigieuses (le comédien fut très souvent présent au générique de film de Joseph Losey).

Totalement effacé des représentations culturelles modernes, Stanley Baker n’est plus aujourd’hui que le fantôme d’une époque révolue. Il ne restait de lui dans nos contrées comme témoignage de sa valeur artistique et commerciale qu’un large portrait peint visible dans le hall inférieur de feu le Lido, prestigieux cinéma de la petite ville de Delémont, aujourd’hui laissé à l’abandon.

Zoulou marque les premiers pas de Stanley Baker dans la production cinématographique. Fort est donc à parier que sans la témérité de ce fonceur-né, ce qui est aujourd’hui considéré comme l’un des trois films préférés des anglais (avec The Italian Job et Get Carter, deux autres métrages mettant également en scène – comme par hasard – un certain Michael Caine) n’existerait pas. En tout cas pas sous la forme qu’on lui connait.

Sans jamais aborder l’aspect politique de la guerre colonialiste anglo-zouloue qui fit rage au printemps 1879 en Afrique du Sud, le réalisateur Cy Endfield livre avec Zoulou une œuvre au ton aussi radical qu’original. Utilisant les trois règles fondamentales du théâtre (unité de lieu, de temps et d’action), le réalisateur de L’île mystérieuse brouille les pistes au point de créer un nouveau sous-genre froid et implacable, là où les sentiments inter-protagonistes n’ont pas leur place.

Vendu comme un Epic, Zoulou ne garde du genre qu’une patine visuelle, faite d’un décor sublime et de beaux costumes bientôt entachés. Afin de garder la tête haute pour le spectateur britannique, le choix scénaristique du métrage se concentre non pas sur le premier acte de la bataille pour le territoire de Natal (qui fit 1700 morts du côté britannique, massacré pour une armée de 20’000 zoulous), mais la seconde, durant laquelle les soldats de Sa Majesté, pourtant en infériorité numérique, parviendront à prendre le dessus.

Pierre angulaire du film britannique, succès populaire au-delà des espérances (au regard d’une production au budget restreint), Zoulou peut sans conteste également prêter au titre de mètre étalon, tant il y a parier que plus aucune œuvre cinématographique abordant un moment précis d’un conflit armé ne sera pareil après le film de Cy Endfield.

Où voir le film ?

Zoulou est disponible en édition limitée 2 Blu-ray+livre chez Rimini Editions (également disponible en version double-DVD).

Si la copie affiche des couleurs exceptionnelles, on regrettera l’usage du DNR (Digital Noise Reduction) pour l’élaboration du présent master. Par chance, cet artifice de lissage d’image (« waxy look » ou « effet de cire » dans le jargon), n’est pas trop appuyé ici. Donc par chance peu visible sauf si le Blu-ray est projeté via un solide beamer sur un écran commack.

Rimini n’est pas en cause, l’éditeur ayant utilisé le même master que pour les autres éditions disponibles actuellement à travers le globe. On est ceci dit étonné que Paramount, qui détient les droits de Zoulou, n’ait pas encore entrepris une restauration 4K de ce qui reste comme l’un des plus iconique film britannique de l’histoire du cinéma. D’autant plus que le long-métrage a été originellement tourné en 70 mm (donc idéal pour le format UHD).

N’hésitez toutefois pas trop : cette édition est actuellement la meilleure techniquement et aussi la plus complète. Un deuxième Blu-ray complet est consacré aux suppléments. Rimini a eu la bonne idée de récupérer les bonus « historiques » des anciennes éditions, ainsi que de produire une nouvelle présentation pour l’occasion.

30 MINUTES DE SURSIS (THE SLENDER THREAD, Sydney Pollack, 1965)

Etudiant à psychologie à l’Université de Seattle, Alan (Sidney Poitier) est bénévole à ses heures perdues dans un centre d’appels téléphoniques d’urgence. Lors d’une soirée de permanence, il reçoit l’appel d’une femme (Anne Bancroft), qui souhaite parler à quelqu’un avant de mourir. Elle vient en effet d’absorber une dose massive de barbituriques afin d’en finir avec la vie…

Premier long métrage pour le grand écran de Sidney Pollack après des années passées à la télévision, 30 minutes de sursis était clairement le grand absent, au rayon éditorial, de la filmographie du réalisateur des 3 jours du Condor. Aucune édition recensée sur le Vieux Continent pour ce petit thriller en forme de huis-clos éprouvant. Même pas une bonne vieille VHS à l’époque du vidéoclub.

Tourné avec peu de moyen, une équipe restreinte et des décors limités, The Slender Thread apparait immédiatement comme une sorte de mise à l’épreuve pour un futur cinéaste. Une manière pour un grand studio, en l’occurrence ici la Paramount, de voir que ce Pollack avait dans le ventre.

Plus qu’un simple coup d’essai, ce premier long métrage est, sans exagération aucune et au vu des contraintes auxquelles Sydney Pollack fut soumis, un véritable coup de maître. Sans jamais réunis ses deux protagonistes dans le même champ et sans aucun artifice de mise en scène (on aurait tout à fait pu imaginer le réalisateur utiliser le split-screen pour se simplifier la vie), Pollack parvient ici à créer une véritable symbiose entre Sidney Poitier et Anne Bancroft.

Si la première partie du film reste centrée sur deux personnes se parlant par téléphone interposé, la seconde se permet un changement de ton en ouvrant le récit à d’autres perspectives narratives. Utilisant par parcimonie le flashback, Sydney Pollack marque déjà ici de sa patte inimitable un récit à la base policier d’une touche mélodramatique. Celle-là même qui ponctuera l’entier de sa filmographie.

Une courte séquence située en bord de mer, mettant en scène Anne Bancroft et des enfants, anticipe de manière évidente, même si la chose est inconscience, le ton de On achève bien les chevaux, assurément que chef d’œuvre de Pollack, tourné quatre ans plus tard.

Une pièce de puzzle jusqu’ici manquante, qui nous éclaire en filigrane sur la future carrière impeccable de celui qui reste encore et toujours le réalisateur le plus sous-estimé du cinéma américain.

Où voir le film ?

30 minutes de sursis est disponible en Blu-ray ou DVD chez Rimini Editions.

Chapeau bas à l’éditeur d’avoir exhumé cette ultra-rareté sur territoire francophone, qui plus est nanti de son excellent doublage d’époque et dans une copie tellement resplendissante que l’on peut même apercevoir quelques cheveux sur la tête de Telly Savalas.

La bande son accompagnant votre lecture

La très hétéroclite bande originale du film, signée par Quincy Jones à une époque où le jazzman n’a pas encore fait toutes ses preuves pour le grand écran, fait office de machine à remonter le temps, comme si vous étiez propulsés à Seattle au milieu des années 1960 :

MAINE OCEAN (Jacques Rozier, 1986)

Confortablement installée dans un compartiment de première classe de l’express « Maine Océan », Dejanira (Rosa-Maria Gomes) est dérangée par un contrôleur (Luis Rego), qui tente lui expliquer qu’elle est en infraction car n’ayant pas composté son billet avant le départ.

Devant l’incompréhension de la jeune brésilienne, Gallec (Bernard Menez), contrôleur en chef très procédurier, intervient. Mimi De Saint Marc (Lydia Feld), passagère et avocate de métier, prend la défense de Dejanira. La femme de loi l’embarque avec elle au procès de Petitgars Marcel (Yves Afonso), un marin accusé de violence sur la voie publique…

Le cinéma dit « intello » ne serait-il pas intello uniquement dans la tête des intellos ? C’est en tout cas la question que l’on peut ouvertement se poser à la vision de Maine Océan, dernier long métrage de cinéma de Jacques Rozier, sans l’ombre d’un doute le plus iconoclaste des cinéastes français du 20e Siècle.

Il est évident que Jacques Rozier fait du cinéma d’auteur. Mais « cinéma d’auteur » ne rime pas forcément avec « chiantitude ». Il s’agit avant tout et assez simplement d’œuvres initiées par des personnes fonctionnant à l’instinct, selon leurs thèmes de prédilections. Rozier peut ainsi se définir comme un artiste attaché au marivaudages estivaux, dans lesquels la mer est considérable au même titre qu’un comédien. Le tout agrémentés de personnages aussi spontanés que singuliers.

Je ne sais pas si d’autres cinéphiles que moi ont déjà fait ce constat : dès que vous affichez une attirance pour le cinéma horrifique, on vous cantonne immédiatement au registre « sociopathe qui soigne ses pulsions à grand coup de films débiles pour éviter le passage à l’acte ».

Même moi, je me fais parfois avoir. Lorsque j’ai vu dans le DVDthèque de mon camarade Steve, rockeur devant l’Évangile et redoutable cinéphage, le coffret de l’intégrale Jacques Rozier, j’ai été naïvement surpris. Plus encore lorsque ce dernier est parti, tel un jukebox, dans un long exposé volubile en forme de déclaration d’amour pour Rozier.

Si je ne dis pas de conneries, ce cher Steve m’avait d’ailleurs dit aimer par-dessus tout Maine Océan, seul film de Jacques Rozier que je n’avais jamais vu. La chose est réparée depuis hier, et je dois confesser être ravi de pouvoir encore, à 53 ans, découvrir des choses aussi formidables que les tribulations fantasques et vaines de deux contrôleurs de la SNCF affublés d’une danseuse brésilienne, d’une avocate peu orthodoxe et, cerise sur le gâteau, d’un marin à l’accent tellement étrange et prononcé – tout en restant, incroyable mais vrai, compréhensible – qu’il parvient à déclencher, en un quart de seconde, le fou rire.

Dans le rôle de Petigars Marcel, ledit homme de la mer à la verve poliment fleurie, Yves Afonso tient assurément le rôle de sa vie. Comédien avant tout cité pour sa présence furtive dans deux comédies devenues cultes de Claude Zidi (L’aile ou la cuisse, La course à l’échalote), ce traditionnel second rôle a pourtant une filmographie à faire pâlir d’envie n’importe quel aspirant comédien. Tout le monde ne peut en effet pas se vanter d’avoir tourné sous les caméras de Don Siegel, Alain Corneau, Bertrand Tavernier, Claude Lelouch et Claude Berri (pour ne citer que les plus connus).

Long-métrage par lequel le spectateur doit se laisser porter, ode drôlissime et attachante à la vie soutenue par des protagonistes colorés, Maine Océan n’est pas une œuvre qui « se pense », mais un film qui se ressent naturellement, spontanément. La définition même, en somme, de tout ce qui devrait être mis en avant, sans arrogance intellectuelle, pour nos éminents représentants de la culture. C’est pas gagné…

Où voir le film ?

Maine Océan est disponible au sein du coffret Blu-ray regroupant l’intégrale de Jacques Rozier (Potemkine Films).

PASSENGER (André Ovredal, 2026)

Si l’Oscar de la meilleure bande annonce existait encore, fort est à parier que Passenger décrocherait la statuette. Une mise en bouche énigmatique, qui se trouve également être le prologue du film : deux potes roulent en pleine nuit sur une route secondaire. La voiture s’arrête pour permettre à un des passagers de se soulager d’un besoin urgent. Mais contrairement à la pensée primale, ce n’est pas ce dernier qui va finir en charpie en premier, mais son compagnon de route qui l’attendait patiemment dans la chignole.

Enième film d’horreur à débarquer sur les écrans cette année, Passenger pourrait facilement passer pour une production Blumhouse. Le concept est assez simple et, il faut le dire, de prime abord un peu concon : partant du principe que le bien ne peut exister sans son opposé, on apprend que Saint Christophe a son contraire maléfique. Pendant que le protecteur des automobilistes veille au grain, son « petit diable » s’amuse à dézinguer des conducteurs noctambules.

Par chance, les scénaristes de Passenger ne se sont pas sentis obligés de jouer la carte d’une surenchère visuelle. Au final, le film d’André Ovredal (The Autopsy of Jane Doe, Le dernier voyage du Demeter) est une sorte d’habile croisement entre Smile et Hitcher. Avec un sens aiguisé de la réalisation, le cinéaste norvégien arrive à créer un réel sentiment d’oppression grâce à des stratagèmes de mise en scène simples mais très originaux et ultra-efficaces.

Jamais jusque-là, on avait vu au cinéma une séquence située sur un parking désert urbain aussi habilement mise en boîte, grâce à un simple mouvement rotatif de caméra, opérant plusieurs 360° consécutifs autour de Maddie, le personnage principal du métrage (incarné par Lou Llobell, sorte de petite sœur cachée de Zoe Saldana), totalement tétanisée de voir les perspectives qui l’entourent changer.

Ovredal ne s’arrête pas là, niveau « bonne idée qui fait mouche ». Entre une séquence gentiment stroboscopique rythmée par les feux de détresse d’un véhicule, et l’utilisation culottée d’une séquence de Vacances romaines (jamais on aurait imaginé voir le reflet d’Audrey Hepburn finir ainsi), on reste assez bluffé par les trouvailles visuelles du réalisateur, auquel on semble pourtant reprocher l’aspect trop convenu du présent film (alors qu’il s’agit à l’évidence de son meilleur long métrage à ce jour).

Road movie horrifique avec peu de personnages, Passenger est donc plutôt une bonne surprise. Surtout si on compare ce petit film certes calibré mainstream à Obsession, soi-disant chef d’œuvre ne renouvelant en définitive rien, si ce n’est de se croire plus malin qu’il n’est réellement. On pourrait d’ailleurs sans mal ni exagération aucune appeler ça le « syndrome A24 ».

Passenger d’André Ovredal, avec Jacob Scipio, Lou Llobell, Melissa Leo, Joseph Lopez, Etats-Unis, 1h34.

LA DISPARITION DE JOSEF MENGELE (DAS VERSCHWINDEN DES JOSEF MENGELE, Kirill Serbrennikov, 2025)

Buenos Aires, 1956 : Josef Mengele (August Diehl), médecin et criminel de guerre, vit dans la clandestinité. Bien que toléré par les autorités locales, la pression se fait de plus en plus sentir autour de lui. Lorsqu’Adolf Eichmann est arrêté, celui que l’on surnommait « l’ange de la mort » se réfugie au Brésil où il recevra, jusqu’à la fin de sa vie, le soutien financier de sa famille…

Ceux qui me connaisse un tant soit peu savent que je ne peux résister à m’enquiller tous les thrillers possibles et imaginables concernant de près ou de loin la traque de nazis. Sans doute un effet domino persistant datant du jour ou ma chère et tendre mère, très pointilleuses sur de nombreux points absurdes mais qui ne manquait jamais une occasion de me montrer des « intrigues qui font peur », m’avait posé devant Marathon Man.

L’arrivée dans nos vidéoclubs (les anciens comprendront la métaphore) de La disparition de Josef Mengele ne pouvait donc d’attirer mon attention. Surtout après avoir constaté que Télérama, Les Inrocks et Libération conchiaient le film de Kirill Serbrennikov (rien de contestataire là-dedans. Juste une aversion de plus en plus viscérale pour l’arrogance intellectuelle).

On reproche beaucoup au film sa pseudo-complaisance avec Josef Mengele. Personnellement, je n’y pas vu une once de « bienveillance » face au monstre d’Auschwitz. Juste une manière autre de démontrer par A+B que, même si l’homme n’a jamais été inquiété par la justice des hommes, Mengele aura fini par s’inquiéter tout seul.

Tel un boomerang qui finit toujours par arriver – sans mauvais jeu de mots – dans les dents de celui qui l’envoie, La disparition de Josef Mengele dépeint le portrait pathétique d’un être encore et toujours odieux, totalement paranoïaque, incapable d’exercer la moindre remise en question face à ce qui n’était pour lui que son « travail », mais dont l’existence en fuite perpétuelle n’affiche même plus l’ombre de ce qu’il considérait comme de la « superbe » pendant la guerre.

Suivant une narration multipliant les flashback et flashforwards, le film de Kirill Serbrennikov se permet également de court-circuiter maints épisodes de la vie fugitive de Mengele, obligeant du même coup le spectateur à poursuivre l’expérience au-delà du générique de fin afin de combler les trous.

On a aussi beaucoup reproché à Serbrennikov l’image bien trop clipée de son film au regard du sujet. Un peu comme si une belle photographie noir/blanc n’était réservée qu’à des œuvres n’abordant ni de près ni de loin une quelconque forme de vérité historique.

Le réalisateur va d’ailleurs jusqu’à nantir, outrage suprême pour l’intelligentsia, son métrage d’une séquence en couleur comme pour inverser la logique des choses, le présent étant généralement montré en couleur au cinéma tandis que le passé se contente de nuances entre le gris clair et le gris foncé.

Au-delà de surprendre le spectateur au moment il s’y attend le moins, ce bref moment en Ektrachrome est surtout là pour créer un malaise, la séquence dépeignant le quotidien à Auschwitz de Josef Mengele comme ultime représentation de ce qu’Hannah Arendt nommait très justement « la banalisation du mal ». Curieux quand même : quand Jonathan Glazer fait de même durant l’entièreté de La zone d’intérêt, les canards précités se gaussent grassement en criant au génie…

Où voir le film ?

La disparition de Josef Mengele est disponible en combo Blu-ray et DVD chez Blaq Out.

UNE LIBELLULE POUR CHAQUE MORT (UNE LIBELULA PARA CADA MUERTO, Leon Klimovsky, 1975)

Dans les bas-fonds de Milan, une série de meurtres est perpétrée au sein des prostituées, dealers et homosexuels. Le tueur, qui semble investi d’une mission purificatrice laisse en signature une libellule sur chacune de ses victimes.

L’inspecteur Scaporella (Paul Naschy) est diligenté pour mener l’enquête. Devant l’incompétence de sa hiérarchie, il s’allouera presque malgré des services de sa fiancée Silvana (Erika Blanc) pour élucider le mystère…

« Ecoute, chéri, le cigarillo dans la flotte c’est… comment dire »

Encore un giallo ! On va finir par croire que Flagstone n’est dévolu qu’à ce sous-genre que l’auteur de ces lignes affectionne tant. Il n’en est rien : tout ceci n’est qu’un heureux concours de circonstances, tant nos bienveillants éditeurs indépendants sont au taquet pour nous exhumer des pépites rares n’ayant fort heureusement pas le parfum de simples fonds de tiroir.

Style transalpin découlant du krimi germanique, le giallo s’est parfois exporté en Espagne voisine. Assez comparable, le « genre jaune » ibérique a donc lui-aussi quelques perles à son actif. L’affiliation ici est poussée jusqu’aux « locations », Une libellule pour chaque mort ayant en bonne partie été tourné à Milan. Le plus étonnant concernant cette bobine de Leon Klimovsky (La furie des vampires) réside dans le look totalement hors de clous des comédiens.

Faut pas faire chier Paul Naschy!

On ne le dira jamais assez : Paul Naschy est le frère caché de John Belushi. Un peu moins énervé certes. Encore que… Systématiquement affublé ici d’un cigarillo, collant volontiers des bastos à un pauvre petit vieux pour lui faire avouer son exhibitionnisme incurable, il n’arrive malgré tout pas à la cheville, esthétiquement parlant, de son supérieur hiérarchique (Mariano Vidal Molina, que l’on connait pour sa participation à L’ile mystérieuse – la série de notre enfance avec Omar Sharif), ressemblant plus à un pasteur issu d’une parodie des frères ZAZ qu’un un authentique chef de brigade.

Offrant, vous l’aurez compris, une galerie de personnages tous plus pittoresques les uns que les autres (mention spéciale au comédien Ramon Centenero, parfait croisement physique entre Sergi Lopez et Dominique Aveline), le film de Leon Klimovsky aurait facilement pu verser dans la farce involontaire. Fort heureusement, il n’en est rien.

Sergi Aveline/Dominique Lopez

Une libellule pour chaque mort est donc une très solide série B sur le fil du rasoir n’était pas sans rappeler Peur sur la ville (la « mission » dont se sent investi le tueur ressemble étrangement à celle de Minos) et Frenzy (pour le flic décomplexé secondé par sa moitié sauf qu’ici, c’est lui qui fait la cuisine), qui ravira donc à coup-sûr même le fan de giallo le plus exigeant.

Où voir le film ?

Une libellule pour chaque mort est disponible en combo Blu-ray+DVD chez Artus Films dans une copie flamboyante.

En plus du film, vous trouverez une vaste intervention du désormais incontournable duo Emmanuel La Gagne/Sébastien Gayraud. Comme toujours, la frénésie de ces papes du bis prend le pas sur la forme, mais l’exaltation du tandem est tellement enthousiaste qu’on leur pardonnera sans peine le très léger manque de rigueur de l’ensemble.

TORSO (I CORPI PRESENTANO TRACCE DI VIOLENZA CARNALE, Sergio Martino, 1973)

Un tueur en série secoue la petite ville universitaire de Pérouse. Les victimes sont des étudiantes, retrouvées étranglées avec un foulard rouge et noir. Le rituel est suivi du démembrement des victimes, que le psychopathe opère à la scie…

Il y a des films dont la réputation jadis peu glorieuse se transforme avec le temps. Torso en est un parfait exemple. Il n’était pourtant pas très difficile de voir dans ce giallo-là, déjà à l’époque, quelque chose d’assez unique.

Alors oui, on le sait maintenant, le film de Sergio Martino est devenu presque malgré lui celui que l’on considère comme véritable précurseur du slasher qui envahira tantôt les écrans du monde entier dès le milieu des années 1970. Les grandes qualités de Torso ne s’arrêtent heureusement pas là.

En 1973, Martino a déjà réalisé 4 gialli traditionnels (L’étrange vice de Madame Wardh, La queue du scorpion, Toutes les couleurs du vice, Ton vice est une chambre close dont moi seul ai la clé) et le genre va tantôt partir sur sa pente descendante. Comme toujours secondé à l’écriture par Ernesto Gastaldi, Martino casse ici partiellement les codes d’un genre de plus en plus prisonnier de lui-même.

Le point de départ reste identique à tous les gialli classiques : une petite communauté va se voir ébranlée par un tueur masqué opérant toujours de manière vicieuse à l’arme blanche. Un tueur qui, à l’évidence, fait partie des protagonistes visibles à l’écran.

Malins, Martino et Gastaldi, associé pour l’occasion à Carlo Ponti, choisissent une communauté estudiantine remplie de jeunes et jolies filles, à laquelle le tandem va faire opérer un déplacement géographique. De prime abord déstabilisant, ce changement de lieu opère de manière ultra-audacieuse sur le déroulement de l’action, rendant les dernières 30 minutes, au-delà de leur aspect précurseur, véritablement haletantes. Et ce malgré une situation scénaristique ultra-simple.

Devant la caméra, la trop rare comédienne britannique Suzy Kendall (L’oiseau au plumage de cristal, La loi du talion, Meurtre à haute tension, Six minutes pour mourir, un des meilleurs épisode d’Amicalement vôtre) tient le métrage sur ses épaules, tandis que la fragile Tina Aumont, sans doute le plus beau regard du cinéma après celui d’Audrey Hepburn, prouve l’étendue de son talent naturel malgré une filmographie ne lui rendant absolument pas justice.

Bien plus qu’un simple « giallo de plus », une véritable référence dépassant largement le cadre du cinéma bis. A conseiller à tout cinéphile passionné par le film d’horreur moderne.

Où voir le film ?

Le film est disponible chez Carlotta dans 3 éditions distinctes : un Blu-ray, un 4K et un coffret limité. Notre dévolu s’est évidemment dirigé vers le box contenant, en plus d’un combo UHD+Blu-ray, d’une petite poignée de goodies sympas, allant du sticker autocollant à une reproduction de l’affiche réalisée pour cette édition, un volumineux jeu de photo (exploitation et tournage) ainsi qu’une réplique du poster italien original.

A noter que le film n’ayant curieusement jamais été exploité en salles sur territoire français, Torso n’est présente que dans ses deux « versions originales » (italienne et anglaise, chaque comédien parlant sa langue sur le plateau).

IPCRESS, DANGER IMMEDIAT (THE IPCRESS FILE, Sidney J. Furie, 1965)

Un scientifique de renom est enlevé dans le train qui devait l’emmener en vacances. Harry Palmer (Michael Caine), sergent de l’armée britannique connu pour son insubordination, est chargé par supérieur, le colonel Ross (Guy Doleman), de faire la lumière sur cette nouvelle disparition. En effet, seize autres scientifiques britanniques de renom ont inexplicablement quitté leur poste au sommet de leur carrière durant les derniers mois…

En 1965 arrive sur les écrans britannique un nouvel agent secret. Son nom est Palmer, Harry Palmer, mais son appartenance intrinsèque avec James Bond s’arrêtera là. Lorsque son réveil sonne, Palmer enfourche ses épaisses lunettes, sans quoi il reste dans le brouillard. Son appartement n’a rien de luxueux et l’infect café moulu qu’il s’apprête à boire vient de son fait, non du room service.

Antipathique, insubordonné et peu passionné par son travail, il est donc l’antithèse même de l’agent 007. Un personnage en parfait contre-emploi, qui voit pourtant le jour au cinéma grâce à plusieurs personnes impliquées dans les aventures bien plus exotiques de James Bond.

Produit par Harry Salzmann, monté par Peter Hunt, placé sous la direction artistique de Ken Adam et mis en musique par John Barry, Ipcress, danger immédiat aurait facilement pu se prendre les pieds dans le tapis. Assez miraculeusement, cette production réussit pourtant le tour de force bluffant de se distinguer à 100% de double-zéro-sept.

Mis en scène par Sidney J. Furie, Ipcress crée immédiatement une sensation d’étrangeté chez le spectateur. Optant pour de très nombreux plans obliques en contre-plongée, le réalisateur canadien invente en moins de deux heures un nouveau cinéma d’espionnage européen, sérieux, fait de jeux d’ombres, permettant admirablement d’accentuer l’oppression de la Guerre Froide systématiquement placée en toile de fond.

On dit volontiers et à raison que John Barry a définitivement posé les bases de sa musique en composant la bande originale d’Opération Tonnerre. On peut sans autre ajouter à l’édifice le score composé la même année pour le présent film, tant tout ce qui y est présent résonnera dans l’œuvre de Barry durant les quinze années suivantes.

D’accords dissonants répétés en boucle (la scène du lavage de cerveau ici, la séquence de poursuite sous-marine dans Thunderball) à l’utilisation du cymbalum, élément essentiel pour sous-ligner une ambiance emprunte des pays de l’est (que serait d’ailleurs le thème d’Amicalement votre sans cet instrument hongrois ?).

Suite au succès de Ipcress, deux séquelles seront produites dans les deux années suivantes. Appartenant à d’autres catalogues, ces dernières ne sont donc pas disponibles sous la bannière d’Elephant Films. Le second (Mes funérailles à Berlin) n’a d’ailleurs jamais eu droit à une édition HD sur territoire francophone, tandis que le dernier (Un cerveau d’un milliard de Dollars) est disponible depuis quelques temps chez BQHL, malheureusement encore et toujours amputé d’une scène…

Où voir le film ?

Déjà disponible dans le passé chez Elephant Films, Ipcress, Danger immédiat a droit aujourd’hui à un beau lifting chez le même éditeur (la précédente édition Blu-ray avait un micro-problème d’authoring).

Elephant Films offre différentes options concernant l’acquisition de ce mètre-étalon du film d’espionnage sérieux. Au choix : un combo Blu-ray+DVD, une édition Blu-ray simple ainsi que la possibilité de se voir offrir en bonus le film à l’acquisition de la récente série TV éponyme (Harry Palmer : The Ipress File, coffret Blu-ray ou DVD)

Enfin, l’éditeur vient également de publier un coffret consacré à Michael Caine (7 Blu-rays ou 8 DVDs), regroupant tous les titres mettant en scène le plus flegmatique des comédiens britanniques sortis sous la bannière d’Elephant.

L’ŒUVRE INVISIBLE (Avril Tembouret/Vladimir Rodinov, 2025)

Les films inachevés ont toujours quelque chose d’intriguant. Souvent pharaoniques, ces projets avortés jonchant l’histoire du cinéma arrivent toujours à créer chez le cinéphile une fascination en forme de cold case. A savoir une irrépressible envie de mener une enquête passionnée, même si l’on sait que cette dernière ne pourra aboutir à autre chose qu’une forme de frustration obligeant notre imaginaire à créer une œuvre forcément fantasmagorique.

Au registre des cinéastes ayant essuyés de revers avec de nombreux projets avortés, on pensait qu’Orson Welles en était le champion incontesté, tant sa vie est jalonnée de ces fameux films commencés, mais jamais terminés. C’était avant d’entre parler d’Alexandre Trannoy, artiste français ayant voué son existence au Septième Art, mais sans jamais parvenir à finaliser un seul film.

Ayant entendu parler de Trannoy par l’intermédiaire de Jean Rochefort, les documentaristes Avril Tembouret et Vladimir Rodinov se lance sur les traces de ce flibustier du Septième Art et, très vite, décide de lui consacrer un documentaire en forme d’enquête suivant pas à pas leur périple sur les traces d’un fantôme.

Tels des conquistadors de l’inutile dignes d’un film de Werner Herzog, Tembouret et Rodinov tapent à toutes les portes. Des cinémathèques aux fonds d’archives, il est impossible de trouver la moindre image d’un film de Trannoy. Même celui que le cinéaste prétend avoir terminé, et qui aurait disparu dans des circonstances rocambolesques sous les yeux du jeune Claude Lelouch, alors son assistant. C’est en 1954 sur la route de Cannes, où L’homme de l’Aube devait être projeté durant le Festival.

Soudain, un doute m’envahit. Et si tout ce que je viens de voir, dans L’œuvre invisible, n’était qu’une supercherie ? Et si Alexandre Trannoy n’existait pas ? Même Orson Welles avait réussi, dans le redouble F for Fake, à mystifier l’existence de faussaires, alors pourquoi pas deux documentaristes ?

J’ai beau entendre Lelouch raconter mésaventure de L’homme de l’aube, je ne peux m’empêcher de penser au négatif du film qui, à l’évidence, n’a pas pu brûler avec la voiture qui menant le tandem sur la Croisette. Mais où est-il ? J’ai beau scruter les sélections cannoises de la première moitié des années 1950, aucune trace de Trannoy. Enfin, j’ai beau voir Jean Rochefort nous parler avec affection et photo à l’appui de son mentor, je devine dans ces silences malicieux un murmure en forme de « je vous ai bien eu ».

Je recherche donc le seul papier paru faisant allusion à Alexandre Trannoy avant la sortie de L’œuvre invisible, sur lequel je suis tombé il y a quelques jours. Un papier datant de 2009, publié à l’occasion de la sortie du documentaire que Serge Bromberg consacrait à L’enfer d’Henri-Georges Clouzot, sans l’ombre d’un doute le plus célèbres des films abandonnés de l’histoire de Septième Art. Problème : l’article semble avoir disparu de la toile, comme si la « malédiction Trannoy » continuait son œuvre… Totalement fascinant.

L’œuvre invisible d’Avril Tembouret et Vladimir Rodinov, avec Jean Rochefort, Anouk Amiée, Jaques Perrin, Claude Lelouch, Jean-Claude Carrière, Edouard Baer, France, 2025, 1h11.