PASSENGER (André Ovredal, 2026)

Si l’Oscar de la meilleure bande annonce existait encore, fort est à parier que Passenger décrocherait la statuette. Une mise en bouche énigmatique, qui se trouve également être le prologue du film : deux potes roulent en pleine nuit sur une route secondaire. La voiture s’arrête pour permettre à un des passagers de se soulager d’un besoin urgent. Mais contrairement à la pensée primale, ce n’est pas ce dernier qui va finir en charpie en premier, mais son compagnon de route qui l’attendait patiemment dans la chignole.

Enième film d’horreur à débarquer sur les écrans cette année, Passenger pourrait facilement passer pour une production Blumhouse. Le concept est assez simple et, il faut le dire, de prime abord un peu concon : partant du principe que le bien ne peut exister sans son opposé, on apprend que Saint Christophe a son contraire maléfique. Pendant que le protecteur des automobilistes veille au grain, son « petit diable » s’amuse à dézinguer des conducteurs noctambules.

Par chance, les scénaristes de Passenger ne se sont pas sentis obligés de jouer la carte d’une surenchère visuelle. Au final, le film d’André Ovredal (The Autopsy of Jane Doe, Le dernier voyage du Demeter) est une sorte d’habile croisement entre Smile et Hitcher. Avec un sens aiguisé de la réalisation, le cinéaste norvégien arrive à créer un réel sentiment d’oppression grâce à des stratagèmes de mise en scène simples mais très originaux et ultra-efficaces.

Jamais jusque-là, on avait vu au cinéma une séquence située sur un parking désert urbain aussi habilement mise en boîte, grâce à un simple mouvement rotatif de caméra, opérant plusieurs 360° consécutifs autour de Maddie, le personnage principal du métrage (incarné par Lou Llobell, sorte de petite sœur cachée de Zoe Saldana), totalement tétanisée de voir les perspectives qui l’entourent changer.

Ovredal ne s’arrête pas là, niveau « bonne idée qui fait mouche ». Entre une séquence gentiment stroboscopique rythmée par les feux de détresse d’un véhicule, et l’utilisation culottée d’une séquence de Vacances romaines (jamais on aurait imaginé voir le reflet d’Audrey Hepburn finir ainsi), on reste assez bluffé par les trouvailles visuelles du réalisateur, auquel on semble pourtant reprocher l’aspect trop convenu du présent film (alors qu’il s’agit à l’évidence de son meilleur long métrage à ce jour).

Road movie horrifique avec peu de personnages, Passenger est donc plutôt une bonne surprise. Surtout si on compare ce petit film certes calibré mainstream à Obsession, soi-disant chef d’œuvre ne renouvelant en définitive rien, si ce n’est de se croire plus malin qu’il n’est réellement. On pourrait d’ailleurs sans mal ni exagération aucune appeler ça le « syndrome A24 ».

Passenger d’André Ovredal, avec Jacob Scipio, Lou Llobell, Melissa Leo, Joseph Lopez, Etats-Unis, 1h34.

LA DISPARITION DE JOSEF MENGELE (DAS VERSCHWINDEN DES JOSEF MENGELE, Kirill Serbrennikov, 2025)

Buenos Aires, 1956 : Josef Mengele (August Diehl), médecin et criminel de guerre, vit dans la clandestinité. Bien que toléré par les autorités locales, la pression se fait de plus en plus sentir autour de lui. Lorsqu’Adolf Eichmann est arrêté, celui que l’on surnommait « l’ange de la mort » se réfugie au Brésil où il recevra, jusqu’à la fin de sa vie, le soutien financier de sa famille…

Ceux qui me connaisse un tant soit peu savent que je ne peux résister à m’enquiller tous les thrillers possibles et imaginables concernant de près ou de loin la traque de nazis. Sans doute un effet domino persistant datant du jour ou ma chère et tendre mère, très pointilleuses sur de nombreux points absurdes mais qui ne manquait jamais une occasion de me montrer des « intrigues qui font peur », m’avait posé devant Marathon Man.

L’arrivée dans nos vidéoclubs (les anciens comprendront la métaphore) de La disparition de Josef Mengele ne pouvait donc d’attirer mon attention. Surtout après avoir constaté que Télérama, Les Inrocks et Libération conchiaient le film de Kirill Serbrennikov (rien de contestataire là-dedans. Juste une aversion de plus en plus viscérale pour l’arrogance intellectuelle).

On reproche beaucoup au film sa pseudo-complaisance avec Josef Mengele. Personnellement, je n’y pas vu une once de « bienveillance » face au monstre d’Auschwitz. Juste une manière autre de démontrer par A+B que, même si l’homme n’a jamais été inquiété par la justice des hommes, Mengele aura fini par s’inquiéter tout seul.

Tel un boomerang qui finit toujours par arriver – sans mauvais jeu de mots – dans les dents de celui qui l’envoie, La disparition de Josef Mengele dépeint le portrait pathétique d’un être encore et toujours odieux, totalement paranoïaque, incapable d’exercer la moindre remise en question face à ce qui n’était pour lui que son « travail », mais dont l’existence en fuite perpétuelle n’affiche même plus l’ombre de ce qu’il considérait comme de la « superbe » pendant la guerre.

Suivant une narration multipliant les flashback et flashforwards, le film de Kirill Serbrennikov se permet également de court-circuiter maints épisodes de la vie fugitive de Mengele, obligeant du même coup le spectateur à poursuivre l’expérience au-delà du générique de fin afin de combler les trous.

On a aussi beaucoup reproché à Serbrennikov l’image bien trop clipée de son film au regard du sujet. Un peu comme si une belle photographie noir/blanc n’était réservée qu’à des œuvres n’abordant ni de près ni de loin une quelconque forme de vérité historique.

Le réalisateur va d’ailleurs jusqu’à nantir, outrage suprême pour l’intelligentsia, son métrage d’une séquence en couleur comme pour inverser la logique des choses, le présent étant généralement montré en couleur au cinéma tandis que le passé se contente de nuances entre le gris clair et le gris foncé.

Au-delà de surprendre le spectateur au moment il s’y attend le moins, ce bref moment en Ektrachrome est surtout là pour créer un malaise, la séquence dépeignant le quotidien à Auschwitz de Josef Mengele comme ultime représentation de ce qu’Hannah Arendt nommait très justement « la banalisation du mal ». Curieux quand même : quand Jonathan Glazer fait de même durant l’entièreté de La zone d’intérêt, les canards précités se gaussent grassement en criant au génie…

Où voir le film ?

La disparition de Josef Mengele est disponible en combo Blu-ray et DVD chez Blaq Out.

UNE LIBELLULE POUR CHAQUE MORT (UNE LIBELULA PARA CADA MUERTO, Leon Klimovsky, 1975)

Dans les bas-fonds de Milan, une série de meurtres est perpétrée au sein des prostituées, dealers et homosexuels. Le tueur, qui semble investi d’une mission purificatrice laisse en signature une libellule sur chacune de ses victimes.

L’inspecteur Scaporella (Paul Naschy) est diligenté pour mener l’enquête. Devant l’incompétence de sa hiérarchie, il s’allouera presque malgré des services de sa fiancée Silvana (Erika Blanc) pour élucider le mystère…

« Ecoute, chéri, le cigarillo dans la flotte c’est… comment dire »

Encore un giallo ! On va finir par croire que Flagstone n’est dévolu qu’à ce sous-genre que l’auteur de ces lignes affectionne tant. Il n’en est rien : tout ceci n’est qu’un heureux concours de circonstances, tant nos bienveillants éditeurs indépendants sont au taquet pour nous exhumer des pépites rares n’ayant fort heureusement pas le parfum de simples fonds de tiroir.

Style transalpin découlant du krimi germanique, le giallo s’est parfois exporté en Espagne voisine. Assez comparable, le « genre jaune » ibérique a donc lui-aussi quelques perles à son actif. L’affiliation ici est poussée jusqu’aux « locations », Une libellule pour chaque mort ayant en bonne partie été tourné à Milan. Le plus étonnant concernant cette bobine de Leon Klimovsky (La furie des vampires) réside dans le look totalement hors de clous des comédiens.

Faut pas faire chier Paul Naschy!

On ne le dira jamais assez : Paul Naschy est le frère caché de John Belushi. Un peu moins énervé certes. Encore que… Systématiquement affublé ici d’un cigarillo, collant volontiers des bastos à un pauvre petit vieux pour lui faire avouer son exhibitionnisme incurable, il n’arrive malgré tout pas à la cheville, esthétiquement parlant, de son supérieur hiérarchique (Mariano Vidal Molina, que l’on connait pour sa participation à L’ile mystérieuse – la série de notre enfance avec Omar Sharif), ressemblant plus à un pasteur issu d’une parodie des frères ZAZ qu’un un authentique chef de brigade.

Offrant, vous l’aurez compris, une galerie de personnages tous plus pittoresques les uns que les autres (mention spéciale au comédien Ramon Centenero, parfait croisement physique entre Sergi Lopez et Dominique Aveline), le film de Leon Klimovsky aurait facilement pu verser dans la farce involontaire. Fort heureusement, il n’en est rien.

Sergi Aveline/Dominique Lopez

Une libellule pour chaque mort est donc une très solide série B sur le fil du rasoir n’était pas sans rappeler Peur sur la ville (la « mission » dont se sent investi le tueur ressemble étrangement à celle de Minos) et Frenzy (pour le flic décomplexé secondé par sa moitié sauf qu’ici, c’est lui qui fait la cuisine), qui ravira donc à coup-sûr même le fan de giallo le plus exigeant.

Où voir le film ?

Une libellule pour chaque mort est disponible en combo Blu-ray+DVD chez Artus Films dans une copie flamboyante.

En plus du film, vous trouverez une vaste intervention du désormais incontournable duo Emmanuel La Gagne/Sébastien Gayraud. Comme toujours, la frénésie de ces papes du bis prend le pas sur la forme, mais l’exaltation du tandem est tellement enthousiaste qu’on leur pardonnera sans peine le très léger manque de rigueur de l’ensemble.

TORSO (I CORPI PRESENTANO TRACCE DI VIOLENZA CARNALE, Sergio Martino, 1973)

Un tueur en série secoue la petite ville universitaire de Pérouse. Les victimes sont des étudiantes, retrouvées étranglées avec un foulard rouge et noir. Le rituel est suivi du démembrement des victimes, que le psychopathe opère à la scie…

Il y a des films dont la réputation jadis peu glorieuse se transforme avec le temps. Torso en est un parfait exemple. Il n’était pourtant pas très difficile de voir dans ce giallo-là, déjà à l’époque, quelque chose d’assez unique.

Alors oui, on le sait maintenant, le film de Sergio Martino est devenu presque malgré lui celui que l’on considère comme véritable précurseur du slasher qui envahira tantôt les écrans du monde entier dès le milieu des années 1970. Les grandes qualités de Torso ne s’arrêtent heureusement pas là.

En 1973, Martino a déjà réalisé 4 gialli traditionnels (L’étrange vice de Madame Wardh, La queue du scorpion, Toutes les couleurs du vice, Ton vice est une chambre close dont moi seul ai la clé) et le genre va tantôt partir sur sa pente descendante. Comme toujours secondé à l’écriture par Ernesto Gastaldi, Martino casse ici partiellement les codes d’un genre de plus en plus prisonnier de lui-même.

Le point de départ reste identique à tous les gialli classiques : une petite communauté va se voir ébranlée par un tueur masqué opérant toujours de manière vicieuse à l’arme blanche. Un tueur qui, à l’évidence, fait partie des protagonistes visibles à l’écran.

Malins, Martino et Gastaldi, associé pour l’occasion à Carlo Ponti, choisissent une communauté estudiantine remplie de jeunes et jolies filles, à laquelle le tandem va faire opérer un déplacement géographique. De prime abord déstabilisant, ce changement de lieu opère de manière ultra-audacieuse sur le déroulement de l’action, rendant les dernières 30 minutes, au-delà de leur aspect précurseur, véritablement haletantes. Et ce malgré une situation scénaristique ultra-simple.

Devant la caméra, la trop rare comédienne britannique Suzy Kendall (L’oiseau au plumage de cristal, La loi du talion, Meurtre à haute tension, Six minutes pour mourir, un des meilleurs épisode d’Amicalement vôtre) tient le métrage sur ses épaules, tandis que la fragile Tina Aumont, sans doute le plus beau regard du cinéma après celui d’Audrey Hepburn, prouve l’étendue de son talent naturel malgré une filmographie ne lui rendant absolument pas justice.

Bien plus qu’un simple « giallo de plus », une véritable référence dépassant largement le cadre du cinéma bis. A conseiller à tout cinéphile passionné par le film d’horreur moderne.

Où voir le film ?

Le film est disponible chez Carlotta dans 3 éditions distinctes : un Blu-ray, un 4K et un coffret limité. Notre dévolu s’est évidemment dirigé vers le box contenant, en plus d’un combo UHD+Blu-ray, d’une petite poignée de goodies sympas, allant du sticker autocollant à une reproduction de l’affiche réalisée pour cette édition, un volumineux jeu de photo (exploitation et tournage) ainsi qu’une réplique du poster italien original.

A noter que le film n’ayant curieusement jamais été exploité en salles sur territoire français, Torso n’est présente que dans ses deux « versions originales » (italienne et anglaise, chaque comédien parlant sa langue sur le plateau).

IPCRESS, DANGER IMMEDIAT (THE IPCRESS FILE, Sidney J. Furie, 1965)

Un scientifique de renom est enlevé dans le train qui devait l’emmener en vacances. Harry Palmer (Michael Caine), sergent de l’armée britannique connu pour son insubordination, est chargé par supérieur, le colonel Ross (Guy Doleman), de faire la lumière sur cette nouvelle disparition. En effet, seize autres scientifiques britanniques de renom ont inexplicablement quitté leur poste au sommet de leur carrière durant les derniers mois…

En 1965 arrive sur les écrans britannique un nouvel agent secret. Son nom est Palmer, Harry Palmer, mais son appartenance intrinsèque avec James Bond s’arrêtera là. Lorsque son réveil sonne, Palmer enfourche ses épaisses lunettes, sans quoi il reste dans le brouillard. Son appartement n’a rien de luxueux et l’infect café moulu qu’il s’apprête à boire vient de son fait, non du room service.

Antipathique, insubordonné et peu passionné par son travail, il est donc l’antithèse même de l’agent 007. Un personnage en parfait contre-emploi, qui voit pourtant le jour au cinéma grâce à plusieurs personnes impliquées dans les aventures bien plus exotiques de James Bond.

Produit par Harry Salzmann, monté par Peter Hunt, placé sous la direction artistique de Ken Adam et mis en musique par John Barry, Ipcress, danger immédiat aurait facilement pu se prendre les pieds dans le tapis. Assez miraculeusement, cette production réussit pourtant le tour de force bluffant de se distinguer à 100% de double-zéro-sept.

Mis en scène par Sidney J. Furie, Ipcress crée immédiatement une sensation d’étrangeté chez le spectateur. Optant pour de très nombreux plans obliques en contre-plongée, le réalisateur canadien invente en moins de deux heures un nouveau cinéma d’espionnage européen, sérieux, fait de jeux d’ombres, permettant admirablement d’accentuer l’oppression de la Guerre Froide systématiquement placée en toile de fond.

On dit volontiers et à raison que John Barry a définitivement posé les bases de sa musique en composant la bande originale d’Opération Tonnerre. On peut sans autre ajouter à l’édifice le score composé la même année pour le présent film, tant tout ce qui y est présent résonnera dans l’œuvre de Barry durant les quinze années suivantes.

D’accords dissonants répétés en boucle (la scène du lavage de cerveau ici, la séquence de poursuite sous-marine dans Thunderball) à l’utilisation du cymbalum, élément essentiel pour sous-ligner une ambiance emprunte des pays de l’est (que serait d’ailleurs le thème d’Amicalement votre sans cet instrument hongrois ?).

Suite au succès de Ipcress, deux séquelles seront produites dans les deux années suivantes. Appartenant à d’autres catalogues, ces dernières ne sont donc pas disponibles sous la bannière d’Elephant Films. Le second (Mes funérailles à Berlin) n’a d’ailleurs jamais eu droit à une édition HD sur territoire francophone, tandis que le dernier (Un cerveau d’un milliard de Dollars) est disponible depuis quelques temps chez BQHL, malheureusement encore et toujours amputé d’une scène…

Où voir le film ?

Déjà disponible dans le passé chez Elephant Films, Ipcress, Danger immédiat a droit aujourd’hui à un beau lifting chez le même éditeur (la précédente édition Blu-ray avait un micro-problème d’authoring).

Elephant Films offre différentes options concernant l’acquisition de ce mètre-étalon du film d’espionnage sérieux. Au choix : un combo Blu-ray+DVD, une édition Blu-ray simple ainsi que la possibilité de se voir offrir en bonus le film à l’acquisition de la récente série TV éponyme (Harry Palmer : The Ipress File, coffret Blu-ray ou DVD)

Enfin, l’éditeur vient également de publier un coffret consacré à Michael Caine (7 Blu-rays ou 8 DVDs), regroupant tous les titres mettant en scène le plus flegmatique des comédiens britanniques sortis sous la bannière d’Elephant.

L’ŒUVRE INVISIBLE (Avril Tembouret/Vladimir Rodinov, 2025)

Les films inachevés ont toujours quelque chose d’intriguant. Souvent pharaoniques, ces projets avortés jonchant l’histoire du cinéma arrivent toujours à créer chez le cinéphile une fascination en forme de cold case. A savoir une irrépressible envie de mener une enquête passionnée, même si l’on sait que cette dernière ne pourra aboutir à autre chose qu’une forme de frustration obligeant notre imaginaire à créer une œuvre forcément fantasmagorique.

Au registre des cinéastes ayant essuyés de revers avec de nombreux projets avortés, on pensait qu’Orson Welles en était le champion incontesté, tant sa vie est jalonnée de ces fameux films commencés, mais jamais terminés. C’était avant d’entre parler d’Alexandre Trannoy, artiste français ayant voué son existence au Septième Art, mais sans jamais parvenir à finaliser un seul film.

Ayant entendu parler de Trannoy par l’intermédiaire de Jean Rochefort, les documentaristes Avril Tembouret et Vladimir Rodinov se lance sur les traces de ce flibustier du Septième Art et, très vite, décide de lui consacrer un documentaire en forme d’enquête suivant pas à pas leur périple sur les traces d’un fantôme.

Tels des conquistadors de l’inutile dignes d’un film de Werner Herzog, Tembouret et Rodinov tapent à toutes les portes. Des cinémathèques aux fonds d’archives, il est impossible de trouver la moindre image d’un film de Trannoy. Même celui que le cinéaste prétend avoir terminé, et qui aurait disparu dans des circonstances rocambolesques sous les yeux du jeune Claude Lelouch, alors son assistant. C’est en 1954 sur la route de Cannes, où L’homme de l’Aube devait être projeté durant le Festival.

Soudain, un doute m’envahit. Et si tout ce que je viens de voir, dans L’œuvre invisible, n’était qu’une supercherie ? Et si Alexandre Trannoy n’existait pas ? Même Orson Welles avait réussi, dans le redouble F for Fake, à mystifier l’existence de faussaires, alors pourquoi pas deux documentaristes ?

J’ai beau entendre Lelouch raconter mésaventure de L’homme de l’aube, je ne peux m’empêcher de penser au négatif du film qui, à l’évidence, n’a pas pu brûler avec la voiture qui menant le tandem sur la Croisette. Mais où est-il ? J’ai beau scruter les sélections cannoises de la première moitié des années 1950, aucune trace de Trannoy. Enfin, j’ai beau voir Jean Rochefort nous parler avec affection et photo à l’appui de son mentor, je devine dans ces silences malicieux un murmure en forme de « je vous ai bien eu ».

Je recherche donc le seul papier paru faisant allusion à Alexandre Trannoy avant la sortie de L’œuvre invisible, sur lequel je suis tombé il y a quelques jours. Un papier datant de 2009, publié à l’occasion de la sortie du documentaire que Serge Bromberg consacrait à L’enfer d’Henri-Georges Clouzot, sans l’ombre d’un doute le plus célèbres des films abandonnés de l’histoire de Septième Art. Problème : l’article semble avoir disparu de la toile, comme si la « malédiction Trannoy » continuait son œuvre… Totalement fascinant.

L’œuvre invisible d’Avril Tembouret et Vladimir Rodinov, avec Jean Rochefort, Anouk Amiée, Jaques Perrin, Claude Lelouch, Jean-Claude Carrière, Edouard Baer, France, 2025, 1h11.

LES CHAMBRES ROUGES (Pascal Plante, 2023)

Kelly-Anne (Juliette Gariépy), mannequin très sollicité accessoirement championne de poker en ligne, se réveille chaque matin aux portes du palais de justice pour s’assurer une place au procès hypermédiatisé de Ludovic Chevalier (Maxwell McCabe-Lokos), un tueur en série qui la fascine. Elle y fait la connaissance Clémentine (Laurie Badin), jeune femme paumée, persuadée de l’innocence de Chevalier…

Oui je sais : où étais-je depuis deux ans pour découvrir seulement maintenant Les chambres rouges, thriller québécois dont on a beaucoup parlé lors de sa sortie française il y a deux ans ? Dans les salles de cinéma, comme toujours, sauf que ce film-là n’est jamais arrivé jusque chez nous.

Puis on oublie et on passe à autre chose. A tel point que la sortie du film en coffret collector, au printemps 2024, m’avait totalement échappée. Par chance, ESC Editions ressort aujourd’hui le film de Pascal Plante en édition simple (Blu-ray ou DVD) à un tarif préférentiel. De quoi enfin peut-être comprendre pourquoi ce thriller-ci serait meilleur qu’un autre.

Comment se distinguer dans un sous-genre usé jusqu’à la corde tel que le thriller mettant en scène un serial killer ? C’est le dilemme que s’est posé Pascal Plante. Ayant fait le constat que certaines personnes peuvent vouer une admiration inconditionnelle à un tueur en série, le cinéaste québécois se glisse dans une brèche a priori jamais exploitée. A savoir un métrage qui parvient à détourner la question du serial killer en inversant les rôles.

Le film débute alors que l’enquête est terminée, au moment précis où le procès de Ludovic Chevalier va s’ouvrir. Durant une longue scène vertigineuse en plan-séquence, Pascal Plante pose non pas le décor, mais ses personnages et les enjeux de son film. Ces derniers n’étant pas de savoir quel a été le parcours du tueur, mais de livrer le portrait glaçant d’une jeune femme obnubilée par un monstre jusque-là présumé innocent, au point d’y consacrer tout leur temps.

Sans jamais se positionner, Plante suit son personnage principal, tout en laissant planer à chaque instant le doute quant à ses réelles intentions. Kelly-Anne est-elle réellement une fanatique à l’esprit hautement dérangé où une nouvelle forme de justicière se substituant aux forces de l’ordre, donc opérant sans la moindre légitimité ?

Malin, Pascal Plante laissera cette question ouverte au-delà du générique de fin, permettant au spectateur de se forger sa propre conviction, mais sans pour autant le laisser sur le carreau en jouant la carte attendue du cold case. Une manière délibérée de pousser l’audience à parler du film au-delà de sa projection, via un débat sans doute animé et passionnant.

Tourné dans un format hybride, correspondant exactement à celui d’une photo de taille standard (1.50:1), Les chambres rouges ne s’apparente pourtant pas, esthétiquement parlant, aux œuvres de cinéastes ambitieux, tels que Paul Thomas Anderson, Christopher Nolan ou Brady Corbet, très friands des formats de pellicule prestigieux très proches (VistaVision, IMAX).

Permettant également de rester à très courte focale des personnages, le ratio pousse automatiquement le spectateur vers une immersion globale. Une plongée renforçant à l’évidence une forme de fascination catharsisante, que nous avons tous en nous, pour le sordide.

A la question « est-ce que Les chambres rouges est un thriller meilleur d’un autre ? », il est difficile de répondre par une complète affirmation. Une chose est par contre claire : ce film-là est largement plus original que tous les métrages du même acabit sortis ces dernières années sur nos écrans. Un film de genre qui parvient donc admirablement à sortir des sentiers battus.

Où voir le film ?

Les chambres rouges est disponible en Blu-ray et DVD chez ESC Editions (distribution Suisse : Rainbow Home Entertainment AG)

Disons-le franco : la copie est sublime ! Dotée d’un piqué exceptionnel et de noirs profonds, le format Blu-ray rend parfaitement justice à l’aspect clinique du film, sans pour autant que la texture de l’ensemble n’en devienne terne.

Pas mal de bonus très intéressants sont présents : deux entretiens croisés entre Pascal Plante et Juliette Gariépy décortiquent aux petits oignons les intentions d’un cinéaste aussi inspiré que sympathique. A ceci s’ajoute un module très original : une version live de la musique du film (qui est pour beaucoup dans l’impact de l’œuvre sur le spectateur) jouée sur scène.

LE CRI DES TENEBRES (CRIES IN THE NIGHT/FUNERAL HOME, William Fruet, 1980)

Heather (Lesleh Donaldson) vient passer l’été chez sa grand-mère Maude (Kay Hawtrey) qu’elle n’a pas revue depuis longtemps. Celle-ci vient de transformer sa demeure, située près d’un lac, en maison d’hôtes. Les clients commencent à arriver. Certains disparaissent, tandis que d’autres sont retrouvés assassinés…

Encore un slasher me direz-vous. Non, vous répondrais-je. Si ce sous-genre né d’un renouveau du film d’horreur à la fin des années 1970 a actuellement le vent en poupe chez nos éditeurs, il arrive parfois que l’inattendu surgisse là où on ne l’attendait pas.

C’est le cas de ce Cri des ténèbres, petite production canadienne réalisée par William Fruet, cinéaste surtout resté dans les esprits pour avoir opéré au sein de plusieurs séries TV à sensations (Chair de poule, Vendredi 13, Alfred Hitchcock présente).

A la lecture du pitch, on serait tenté de passer notre chemin. En effet, l’exhumation, façon « fond de tiroir », de tous les slashers possibles et imaginables – bien que semblant satisfaire une frange non négligeable de cinéphages – aura parfois tendance à épuiser le spectateur désireux d’ouvrir son horizon au-delà du canevas usé jusqu’à la corde de la bande d’ados fornicateurs, prêts à se faire dézinguer par un tueur fou.

Réussissant à tirer son épingle du jeu en brouillant rapidement les pistes, Cries in the Night (retitré Funeral Home lors de sa ressortie en 1982) fait immédiatement penser à un récit de Stephen King, tant l’ambiance et le décor évoque l’univers de l’auteur.

Une action située en campagne, des personnages dont les traumatismes passés continuent de hanter leur présent et un protagoniste peu enclin à la sympathie (l’ombre de Boo Radley n’est jamais loin), indiquent une affiliation claire bien que sans doute inconsciente avec l’auteur.

Bien malin celui qui parviendra à anticiper le dénouement de cette redoutable petite bobine, même si une connexion avec une œuvre cinématographique majeure – dont nous ne révélerons rien – pourra éveiller quelques soupçons chez l’aficionados d’œuvres capables de mettre ses nerfs en pelote.

Bien moins connus que maintes autres bobines pourtant moins réussies, Le cri des ténèbres est donc clairement le film qui ravira sans l’ombre d’un doute tout amateur de bonne surprise au cœur d’un cinéma de genre par trop souvent aseptisé.

Où voir le film ?

Le cri des ténèbres est disponible en combo Blu-ray+DVD  chez Rimini Editions.

L’éditeur annonce en préambule de la lecture que la copie utilisée pour cette édition – la seule disponible à ce jour – présente quelques défauts. Mis à part le fait d’être un peu terne en termes de colorimétrie et de contrastes, cette dernière est fort heureusement dans un bien meilleur état qu’annoncé.

Signalons encore qu’il est largement conseillé de regarder le film en VO, le doublage français étant tellement aux fraises qu’il réduit quasi à néant l’impact dramatique de l’intrigue.

UNE RAVISSANTE IDIOTE (Edouard Molinaro, 1964)

Harry Compton (Anthony Perkins), un jeune homme charmant, est amoureux de la jolie Penelope Lightfeather (Brigitte Bardot). Alors que celle-ci déjeune dans un restaurant, il y provoque un petit incident qui le met en retard à son bureau et conduit à son licenciement. Il se rend alors chez Bagda (Grégoire Aslan), un ami restaurateur comme lui d’origine russe et agent des services secrets soviétiques. Bagda lui confie une mission délicate : le vol d’un document ultra-secret chez Sir Réginald Dumfrey (André Luguet).

En parcourant les mémoires de Brigitte Bardot, on y apprend que la propriétaire de La Madrague considérait Une ravissante idiote comme une « erreur de jeunesse de plus », classant le métrage d’Edouard Molinaro au registre « j’aurais mieux fait de me caser une jambe plutôt que d’accepter de faire ce film ».

Pourtant, en comparaison avec l’ensemble des films que Bardot a tourné avec Roger Vadim, Une ravissante idiote n’a pas à rougir. Tourné quelques mois avant Les Barbouzes, Molinaro devance son confrère Lautner en surfant de manière amusée sur la vague de l’espionnage, alors en plein essor, et de la peur de l’envahisseur russe.

Basé sur ouvrage de Charles Exbrayat, auteur prolifique finalement peu adapté au cinéma et souvent pour un résultat peu convaincant, cette Ravissante idiote reste évident quelque chose à réserver aux aficionados de celle qui restera à jamais – n’en déplaise à certains redresseurs de tort – la femme la plus célèbre au monde.

Tourné essentiellement en intérieurs (les séquences filmées dans les rues de Londres donneront d’ailleurs lieu à des émeutes), Une ravissante idiote permet surtout à Edouard Molinaro de se familiariser avec le comique de situation, via une intrigue placée dans un décor restreint.

Il n’est donc pas totalement saugrenu de penser que Louis de Funès imposera Molinaro sur Oscar, justement pour son aisance à rendre très dynamique les personnages du présent métrage, bien forcés d’évoluer dans un espace limité.

Aux côtés de Bardot et Anthony Perkins, très à l’aise dans le registre de la comédie (et qui joue « in french dans le texte »), on mentionna la comédienne vétérane Hélène Dieudonné. Généralement cantonnée dans les rôles de concierges pour des prestation express, elle fait ici des étincelles avec sans doute le rôle le plus consistant de sa carrière, sans doute largement inspiré par deux tantes de Cary Grant dans l’inénarrable Arsenic et vieilles dentelles de Frank Capra (1944).

Reçu tièdement sur Paris, Une ravissante idiote aura droit à un bien meilleur accueil en province, pour atteindre au final le joli score de deux millions de spectateurs sur territoire Français.

Où voir le film ?

Une ravissante idiote est disponible en 4K UHD et en Blu-ray chez Colored Films.

Aucun détour possible : la copie est absolument sublime. La restauration 4K offre à cette comédie un noir/blanc des contrastes remarquables et un piqué exemplaire. Seul micro-bémol : l’absence de bonus, alors qu’on aurait justement aimé en apprendre plus sur la genèse du film.

PERSONNE N’A ENTENDU CRIER (NADIE OYO GRITAR, Eloy de la Iglesia, 1973)

Elisa (Carmen Sevilla), une escort girl trentenaire vit seule à Madrid dans son appartement d’un immeuble moderne, avec comme seul voisin un couple dysfonctionnel. Au détour d’une porte, elle voit par hasard le mari, Miguel (Vicente Parra), en train de traîner le corps de sa femme dans la cage d’ascenseur. Seule témoin du crime, Elisa devient gênante. Mais plutôt que de la faire disparaitre, l’assassin va en faire sa complice…

Pionnier dans l’univers des éditeurs indépendants, Artus Films se fend d’une ligne éditoriale aussi cohérente que ses produits, toujours d’excellente facture. D’abord intéressé par le cinéma de genre italien, l’éditeur a su ajouter des cordes à son arc avec l’exhumation de films rares en provenance des Pays de l’Est, mais aussi à travers la publication de maintes œuvres espagnoles totalement absentes des lignes éditoriales francophones.

Très intéressé à la filmographie passionnante d’Eloy de la Iglesia, Artus Film continue à rythme régulier de donner accès aux cinéphiles exigeants à l’œuvre de ce cinéaste difficilement classable, mais dont la filmographie est hautement percutante.

Dernier des trois thrillers tournés par Iglesia au début des années 1970, après Le plafond de verre et La semaine d’un assassin (également disponible chez Artus), Personne n’a entendu crier se trouve souvent apparenté, peut-être un peu hâtivement, au cinéma dit « hitchockien ».

Intelligent, Alex de la Iglesia s’amuse à parsemer son film de nombreuses fausses-pistes, jusqu’à transformer une trame « giallesque » en drame passionnel tordu. Ceci avant qu’un twist final ne prenne de court le spectateur afin d’encore mieux retomber sur ses pattes.

Dénué de suspense, mâtiné d’une bande originale easy listening en diable, peuplé de séquence lumineuses, Personne n’a entendu crier pourrait faire penser à Sans rien savoir d’elle de Luigi Comencini (1969). En effet, même si la trame des deux métrages est très différente, la manière dont les réalisateurs des deux métrages s’amusent à contourner les traditionnels passages obligés du thriller y est très similaire.

Ne voulant pas s’arrête en si bon chemin, Artus film publie également ces jours Le buraliste de Vallecas du même Eloy de la Iglesia (1987) et annonce déjà pour le mois de mai deux autres métrages du cinéaste ibérique. De quoi avoir bientôt l’intégrale du cinéaste dans son salon. Et c’est tant mieux.

Où voir le film ?

Personne n’a entendu crier est disponible en combo Blu-ray+DVD chez Artus Films.

Comme toujours, l’éditeur propose la meilleure copie disponible et, dans le cas présent, il faut bien admettre que cette dernière fait des merveilles. L’étalonnage exceptionnel des couleurs rend hautement justice à cette bobine invisible depuis des décennies. Que du bonheur pour les mirettes.