LA VENUS ELECTRIQUE (Pierre Salvadori, 2026)

Paris, 1928. Antoine Balestro (Pio Marmaï), jeune peintre en vogue, n’arrive plus à travailler depuis le décès tragique de son épouse Irène (Vimala Pons) survenu il y a cinq ans. Au grand désespoir de son galeriste et mai Armand (Gilles Lellouche).

Un soir d’ivresse, Antoine se rend dans une fête foraine pour tenter d’entrer en contact avec Irène par l’intermédiaire d’une voyante. Sans le savoir, il parle en réalité avec Suzanne (Anaïs Demoustier), « attraction » de l’endroit à la spécialité toute particulière : elle déclenche, par un simple subterfuge, l’électricité aussitôt qu’un homme l’embrasse.

Voyant l’inspiration de son protégé revenir suite à cette fausse séance de spiritisme, Armand persuade Suzanne, moyennent forte rétribution, de poursuivre son imposture…

Si mon boulot résidait à faire des pronostics, je serais capable de faire partir en faillite n’importe quel organisme financièrement sain en deux temps trois mouvements. Zéro pointé dans le domaine, même lorsqu’il s’agit du potentiel succès en salle d’un film.

Ainsi, lorsque je me suis rendu jeudi dernier en salle pour voir La Vénus électrique, j’ai été très étonné de trouver une grande salle bien remplie. Etonné aussi de retrouver au passage la sensation d’une vraie séance de cinoche, où le plaisir collectif est palpable à chaque instant. Il y avait tellement longtemps que je n’avais pas entendu des gens rire dans une salle obscure que j’en ai presque oublié qu’aucun téléphone n’était venu perturber la projection.

N’étant pas particulièrement sensible au cinéma de Pierre Salvadori (je cherche toujours une once de drôlerie dans En liberté ! qui avait – parait-il – fait pleurer de rire des salles entières), j’ai vraiment eu droit au « double effet Kiss Cool » avec La Vénus électrique. D’une part parce que j’ai trouvé le film vraiment réussi, mais aussi car l’audience était fondamentalement acquise à la cause de cette histoire d’arnaque à la voyance. De là à en conclure que le film de Salvadori serait un succès public, il n’y avait qu’un pas dans mon esprit.

Partant d’un postulat parfait pour un drame intense, La Vénus électrique tire son épingle du jeu en transformant toute situation potentiellement tragique en pirouette enjouée. Drôle, espiègle, lumineux, léger, le métrage de Salvadori est donc tout le contraire de ce que l’on serait en droit d’attendre d’un film dont le toile de fond se situe dans l’univers des forains du début de 20e Siècle, comme d’autres œuvres fondamentales du Septième Art (Freaks de Tod Browning, Elephant Man de David Lynch, Nightmare Alley de Guillermo Del Toro).

Si on n’est guère étonné de voir Vimala Pons faire des étincelles, la comédienne ayant réellement un grain de folie en elle, on est beaucoup plus surpris – en grand bien – de découvrir une Anaïs Demoustier espiègle et – osons-le dire – sexy en diable. Dans des registres de jeu plus attendu, Pio Marmaï et Gilles Lellouche sont fidèles à eux-mêmes. Donc comme toujours très bons.

Alors que le film fait des scores très honorables en France, la fréquentation de La Vénus électrique reste plutôt timide en Suisse romande. Sorte de version réussi de La venue de futur de Cédric Klapisch, les deux métrages fonctionnant à la fois sur le principe de différentes époques qui se télescopent et avec comme toile de fond l’univers des peintres de la belle époque, le film de Pierre Salvadori est clairement celui qui gagnera en estime avec le temps, tant il s’agit à l’évidence d’un des films forts de l’année cinématographique. Et à ce registre, croyez bien que l’auteur de ses lignes est un très bon pronostiqueur…

La Vénus électrique de Pierre Salvadori, avec Anaïs Demoustier, Pio Marmaï, Gilles Lellouche, Vimala Pons, France, 2026, 2h02.

LA DISPARITION DE JOSEF MENGELE (DAS VERSCHWINDEN DES JOSEF MENGELE, Kirill Serbrennikov, 2025)

Buenos Aires, 1956 : Josef Mengele (August Diehl), médecin et criminel de guerre, vit dans la clandestinité. Bien que toléré par les autorités locales, la pression se fait de plus en plus sentir autour de lui. Lorsqu’Adolf Eichmann est arrêté, celui que l’on surnommait « l’ange de la mort » se réfugie au Brésil où il recevra, jusqu’à la fin de sa vie, le soutien financier de sa famille…

Ceux qui me connaisse un tant soit peu savent que je ne peux résister à m’enquiller tous les thrillers possibles et imaginables concernant de près ou de loin la traque de nazis. Sans doute un effet domino persistant datant du jour ou ma chère et tendre mère, très pointilleuses sur de nombreux points absurdes mais qui ne manquait jamais une occasion de me montrer des « intrigues qui font peur », m’avait posé devant Marathon Man.

L’arrivée dans nos vidéoclubs (les anciens comprendront la métaphore) de La disparition de Josef Mengele ne pouvait donc d’attirer mon attention. Surtout après avoir constaté que Télérama, Les Inrocks et Libération conchiaient le film de Kirill Serbrennikov (rien de contestataire là-dedans. Juste une aversion de plus en plus viscérale pour l’arrogance intellectuelle).

On reproche beaucoup au film sa pseudo-complaisance avec Josef Mengele. Personnellement, je n’y pas vu une once de « bienveillance » face au monstre d’Auschwitz. Juste une manière autre de démontrer par A+B que, même si l’homme n’a jamais été inquiété par la justice des hommes, Mengele aura fini par s’inquiéter tout seul.

Tel un boomerang qui finit toujours par arriver – sans mauvais jeu de mots – dans les dents de celui qui l’envoie, La disparition de Josef Mengele dépeint le portrait pathétique d’un être encore et toujours odieux, totalement paranoïaque, incapable d’exercer la moindre remise en question face à ce qui n’était pour lui que son « travail », mais dont l’existence en fuite perpétuelle n’affiche même plus l’ombre de ce qu’il considérait comme de la « superbe » pendant la guerre.

Suivant une narration multipliant les flashback et flashforwards, le film de Kirill Serbrennikov se permet également de court-circuiter maints épisodes de la vie fugitive de Mengele, obligeant du même coup le spectateur à poursuivre l’expérience au-delà du générique de fin afin de combler les trous.

On a aussi beaucoup reproché à Serbrennikov l’image bien trop clipée de son film au regard du sujet. Un peu comme si une belle photographie noir/blanc n’était réservée qu’à des œuvres n’abordant ni de près ni de loin une quelconque forme de vérité historique.

Le réalisateur va d’ailleurs jusqu’à nantir, outrage suprême pour l’intelligentsia, son métrage d’une séquence en couleur comme pour inverser la logique des choses, le présent étant généralement montré en couleur au cinéma tandis que le passé se contente de nuances entre le gris clair et le gris foncé.

Au-delà de surprendre le spectateur au moment il s’y attend le moins, ce bref moment en Ektrachrome est surtout là pour créer un malaise, la séquence dépeignant le quotidien à Auschwitz de Josef Mengele comme ultime représentation de ce qu’Hannah Arendt nommait très justement « la banalisation du mal ». Curieux quand même : quand Jonathan Glazer fait de même durant l’entièreté de La zone d’intérêt, les canards précités se gaussent grassement en criant au génie…

Où voir le film ?

La disparition de Josef Mengele est disponible en combo Blu-ray et DVD chez Blaq Out.

UNE LIBELLULE POUR CHAQUE MORT (UNE LIBELULA PARA CADA MUERTO, Leon Klimovsky, 1975)

Dans les bas-fonds de Milan, une série de meurtres est perpétrée au sein des prostituées, dealers et homosexuels. Le tueur, qui semble investi d’une mission purificatrice laisse en signature une libellule sur chacune de ses victimes.

L’inspecteur Scaporella (Paul Naschy) est diligenté pour mener l’enquête. Devant l’incompétence de sa hiérarchie, il s’allouera presque malgré des services de sa fiancée Silvana (Erika Blanc) pour élucider le mystère…

« Ecoute, chéri, le cigarillo dans la flotte c’est… comment dire »

Encore un giallo ! On va finir par croire que Flagstone n’est dévolu qu’à ce sous-genre que l’auteur de ces lignes affectionne tant. Il n’en est rien : tout ceci n’est qu’un heureux concours de circonstances, tant nos bienveillants éditeurs indépendants sont au taquet pour nous exhumer des pépites rares n’ayant fort heureusement pas le parfum de simples fonds de tiroir.

Style transalpin découlant du krimi germanique, le giallo s’est parfois exporté en Espagne voisine. Assez comparable, le « genre jaune » ibérique a donc lui-aussi quelques perles à son actif. L’affiliation ici est poussée jusqu’aux « locations », Une libellule pour chaque mort ayant en bonne partie été tourné à Milan. Le plus étonnant concernant cette bobine de Leon Klimovsky (La furie des vampires) réside dans le look totalement hors de clous des comédiens.

Faut pas faire chier Paul Naschy!

On ne le dira jamais assez : Paul Naschy est le frère caché de John Belushi. Un peu moins énervé certes. Encore que… Systématiquement affublé ici d’un cigarillo, collant volontiers des bastos à un pauvre petit vieux pour lui faire avouer son exhibitionnisme incurable, il n’arrive malgré tout pas à la cheville, esthétiquement parlant, de son supérieur hiérarchique (Mariano Vidal Molina, que l’on connait pour sa participation à L’ile mystérieuse – la série de notre enfance avec Omar Sharif), ressemblant plus à un pasteur issu d’une parodie des frères ZAZ qu’un un authentique chef de brigade.

Offrant, vous l’aurez compris, une galerie de personnages tous plus pittoresques les uns que les autres (mention spéciale au comédien Ramon Centenero, parfait croisement physique entre Sergi Lopez et Dominique Aveline), le film de Leon Klimovsky aurait facilement pu verser dans la farce involontaire. Fort heureusement, il n’en est rien.

Sergi Aveline/Dominique Lopez

Une libellule pour chaque mort est donc une très solide série B sur le fil du rasoir n’était pas sans rappeler Peur sur la ville (la « mission » dont se sent investi le tueur ressemble étrangement à celle de Minos) et Frenzy (pour le flic décomplexé secondé par sa moitié sauf qu’ici, c’est lui qui fait la cuisine), qui ravira donc à coup-sûr même le fan de giallo le plus exigeant.

Où voir le film ?

Une libellule pour chaque mort est disponible en combo Blu-ray+DVD chez Artus Films dans une copie flamboyante.

En plus du film, vous trouverez une vaste intervention du désormais incontournable duo Emmanuel La Gagne/Sébastien Gayraud. Comme toujours, la frénésie de ces papes du bis prend le pas sur la forme, mais l’exaltation du tandem est tellement enthousiaste qu’on leur pardonnera sans peine le très léger manque de rigueur de l’ensemble.

TORSO (I CORPI PRESENTANO TRACCE DI VIOLENZA CARNALE, Sergio Martino, 1973)

Un tueur en série secoue la petite ville universitaire de Pérouse. Les victimes sont des étudiantes, retrouvées étranglées avec un foulard rouge et noir. Le rituel est suivi du démembrement des victimes, que le psychopathe opère à la scie…

Il y a des films dont la réputation jadis peu glorieuse se transforme avec le temps. Torso en est un parfait exemple. Il n’était pourtant pas très difficile de voir dans ce giallo-là, déjà à l’époque, quelque chose d’assez unique.

Alors oui, on le sait maintenant, le film de Sergio Martino est devenu presque malgré lui celui que l’on considère comme véritable précurseur du slasher qui envahira tantôt les écrans du monde entier dès le milieu des années 1970. Les grandes qualités de Torso ne s’arrêtent heureusement pas là.

En 1973, Martino a déjà réalisé 4 gialli traditionnels (L’étrange vice de Madame Wardh, La queue du scorpion, Toutes les couleurs du vice, Ton vice est une chambre close dont moi seul ai la clé) et le genre va tantôt partir sur sa pente descendante. Comme toujours secondé à l’écriture par Ernesto Gastaldi, Martino casse ici partiellement les codes d’un genre de plus en plus prisonnier de lui-même.

Le point de départ reste identique à tous les gialli classiques : une petite communauté va se voir ébranlée par un tueur masqué opérant toujours de manière vicieuse à l’arme blanche. Un tueur qui, à l’évidence, fait partie des protagonistes visibles à l’écran.

Malins, Martino et Gastaldi, associé pour l’occasion à Carlo Ponti, choisissent une communauté estudiantine remplie de jeunes et jolies filles, à laquelle le tandem va faire opérer un déplacement géographique. De prime abord déstabilisant, ce changement de lieu opère de manière ultra-audacieuse sur le déroulement de l’action, rendant les dernières 30 minutes, au-delà de leur aspect précurseur, véritablement haletantes. Et ce malgré une situation scénaristique ultra-simple.

Devant la caméra, la trop rare comédienne britannique Suzy Kendall (L’oiseau au plumage de cristal, La loi du talion, Meurtre à haute tension, Six minutes pour mourir, un des meilleurs épisode d’Amicalement vôtre) tient le métrage sur ses épaules, tandis que la fragile Tina Aumont, sans doute le plus beau regard du cinéma après celui d’Audrey Hepburn, prouve l’étendue de son talent naturel malgré une filmographie ne lui rendant absolument pas justice.

Bien plus qu’un simple « giallo de plus », une véritable référence dépassant largement le cadre du cinéma bis. A conseiller à tout cinéphile passionné par le film d’horreur moderne.

Où voir le film ?

Le film est disponible chez Carlotta dans 3 éditions distinctes : un Blu-ray, un 4K et un coffret limité. Notre dévolu s’est évidemment dirigé vers le box contenant, en plus d’un combo UHD+Blu-ray, d’une petite poignée de goodies sympas, allant du sticker autocollant à une reproduction de l’affiche réalisée pour cette édition, un volumineux jeu de photo (exploitation et tournage) ainsi qu’une réplique du poster italien original.

A noter que le film n’ayant curieusement jamais été exploité en salles sur territoire français, Torso n’est présente que dans ses deux « versions originales » (italienne et anglaise, chaque comédien parlant sa langue sur le plateau).

IPCRESS, DANGER IMMEDIAT (THE IPCRESS FILE, Sidney J. Furie, 1965)

Un scientifique de renom est enlevé dans le train qui devait l’emmener en vacances. Harry Palmer (Michael Caine), sergent de l’armée britannique connu pour son insubordination, est chargé par supérieur, le colonel Ross (Guy Doleman), de faire la lumière sur cette nouvelle disparition. En effet, seize autres scientifiques britanniques de renom ont inexplicablement quitté leur poste au sommet de leur carrière durant les derniers mois…

En 1965 arrive sur les écrans britannique un nouvel agent secret. Son nom est Palmer, Harry Palmer, mais son appartenance intrinsèque avec James Bond s’arrêtera là. Lorsque son réveil sonne, Palmer enfourche ses épaisses lunettes, sans quoi il reste dans le brouillard. Son appartement n’a rien de luxueux et l’infect café moulu qu’il s’apprête à boire vient de son fait, non du room service.

Antipathique, insubordonné et peu passionné par son travail, il est donc l’antithèse même de l’agent 007. Un personnage en parfait contre-emploi, qui voit pourtant le jour au cinéma grâce à plusieurs personnes impliquées dans les aventures bien plus exotiques de James Bond.

Produit par Harry Salzmann, monté par Peter Hunt, placé sous la direction artistique de Ken Adam et mis en musique par John Barry, Ipcress, danger immédiat aurait facilement pu se prendre les pieds dans le tapis. Assez miraculeusement, cette production réussit pourtant le tour de force bluffant de se distinguer à 100% de double-zéro-sept.

Mis en scène par Sidney J. Furie, Ipcress crée immédiatement une sensation d’étrangeté chez le spectateur. Optant pour de très nombreux plans obliques en contre-plongée, le réalisateur canadien invente en moins de deux heures un nouveau cinéma d’espionnage européen, sérieux, fait de jeux d’ombres, permettant admirablement d’accentuer l’oppression de la Guerre Froide systématiquement placée en toile de fond.

On dit volontiers et à raison que John Barry a définitivement posé les bases de sa musique en composant la bande originale d’Opération Tonnerre. On peut sans autre ajouter à l’édifice le score composé la même année pour le présent film, tant tout ce qui y est présent résonnera dans l’œuvre de Barry durant les quinze années suivantes.

D’accords dissonants répétés en boucle (la scène du lavage de cerveau ici, la séquence de poursuite sous-marine dans Thunderball) à l’utilisation du cymbalum, élément essentiel pour sous-ligner une ambiance emprunte des pays de l’est (que serait d’ailleurs le thème d’Amicalement votre sans cet instrument hongrois ?).

Suite au succès de Ipcress, deux séquelles seront produites dans les deux années suivantes. Appartenant à d’autres catalogues, ces dernières ne sont donc pas disponibles sous la bannière d’Elephant Films. Le second (Mes funérailles à Berlin) n’a d’ailleurs jamais eu droit à une édition HD sur territoire francophone, tandis que le dernier (Un cerveau d’un milliard de Dollars) est disponible depuis quelques temps chez BQHL, malheureusement encore et toujours amputé d’une scène…

Où voir le film ?

Déjà disponible dans le passé chez Elephant Films, Ipcress, Danger immédiat a droit aujourd’hui à un beau lifting chez le même éditeur (la précédente édition Blu-ray avait un micro-problème d’authoring).

Elephant Films offre différentes options concernant l’acquisition de ce mètre-étalon du film d’espionnage sérieux. Au choix : un combo Blu-ray+DVD, une édition Blu-ray simple ainsi que la possibilité de se voir offrir en bonus le film à l’acquisition de la récente série TV éponyme (Harry Palmer : The Ipress File, coffret Blu-ray ou DVD)

Enfin, l’éditeur vient également de publier un coffret consacré à Michael Caine (7 Blu-rays ou 8 DVDs), regroupant tous les titres mettant en scène le plus flegmatique des comédiens britanniques sortis sous la bannière d’Elephant.

L’ŒUVRE INVISIBLE (Avril Tembouret/Vladimir Rodinov, 2025)

Les films inachevés ont toujours quelque chose d’intriguant. Souvent pharaoniques, ces projets avortés jonchant l’histoire du cinéma arrivent toujours à créer chez le cinéphile une fascination en forme de cold case. A savoir une irrépressible envie de mener une enquête passionnée, même si l’on sait que cette dernière ne pourra aboutir à autre chose qu’une forme de frustration obligeant notre imaginaire à créer une œuvre forcément fantasmagorique.

Au registre des cinéastes ayant essuyés de revers avec de nombreux projets avortés, on pensait qu’Orson Welles en était le champion incontesté, tant sa vie est jalonnée de ces fameux films commencés, mais jamais terminés. C’était avant d’entre parler d’Alexandre Trannoy, artiste français ayant voué son existence au Septième Art, mais sans jamais parvenir à finaliser un seul film.

Ayant entendu parler de Trannoy par l’intermédiaire de Jean Rochefort, les documentaristes Avril Tembouret et Vladimir Rodinov se lance sur les traces de ce flibustier du Septième Art et, très vite, décide de lui consacrer un documentaire en forme d’enquête suivant pas à pas leur périple sur les traces d’un fantôme.

Tels des conquistadors de l’inutile dignes d’un film de Werner Herzog, Tembouret et Rodinov tapent à toutes les portes. Des cinémathèques aux fonds d’archives, il est impossible de trouver la moindre image d’un film de Trannoy. Même celui que le cinéaste prétend avoir terminé, et qui aurait disparu dans des circonstances rocambolesques sous les yeux du jeune Claude Lelouch, alors son assistant. C’est en 1954 sur la route de Cannes, où L’homme de l’Aube devait être projeté durant le Festival.

Soudain, un doute m’envahit. Et si tout ce que je viens de voir, dans L’œuvre invisible, n’était qu’une supercherie ? Et si Alexandre Trannoy n’existait pas ? Même Orson Welles avait réussi, dans le redouble F for Fake, à mystifier l’existence de faussaires, alors pourquoi pas deux documentaristes ?

J’ai beau entendre Lelouch raconter mésaventure de L’homme de l’aube, je ne peux m’empêcher de penser au négatif du film qui, à l’évidence, n’a pas pu brûler avec la voiture qui menant le tandem sur la Croisette. Mais où est-il ? J’ai beau scruter les sélections cannoises de la première moitié des années 1950, aucune trace de Trannoy. Enfin, j’ai beau voir Jean Rochefort nous parler avec affection et photo à l’appui de son mentor, je devine dans ces silences malicieux un murmure en forme de « je vous ai bien eu ».

Je recherche donc le seul papier paru faisant allusion à Alexandre Trannoy avant la sortie de L’œuvre invisible, sur lequel je suis tombé il y a quelques jours. Un papier datant de 2009, publié à l’occasion de la sortie du documentaire que Serge Bromberg consacrait à L’enfer d’Henri-Georges Clouzot, sans l’ombre d’un doute le plus célèbres des films abandonnés de l’histoire de Septième Art. Problème : l’article semble avoir disparu de la toile, comme si la « malédiction Trannoy » continuait son œuvre… Totalement fascinant.

L’œuvre invisible d’Avril Tembouret et Vladimir Rodinov, avec Jean Rochefort, Anouk Amiée, Jaques Perrin, Claude Lelouch, Jean-Claude Carrière, Edouard Baer, France, 2025, 1h11.

JUSTE UNE ILLUSION (Eric Toledano/Olivier Nakache, 2026)

1985, en banlieue parisienne. Vincent (Simon Boublil), 13 ans, vit dans une famille de classe moyenne entre un grand frère provocateur (Alexis Rosenstiehl) et des parents en conflit perpétuel (Louis Garrel et Camille Cottin). Pas encore un adulte et plus complètement un enfant, il découvre ses premiers émois amoureux en la personne d’Anne-Karine (Jeanne Lamartine), issue d’une famille bourgeoise, avec qui il doit rédiger un travail scolaire…

Difficile de sortir d’un cinéma, lors d’un de mes très rares passage en salle obscure en famille, et d’affiche une tronche par quinze, alors que les autres membres de ma tribu sont conquis par ce qu’ils viennent de voir. Alors vous me direz : Julien c’est l’éternel râleur. Celui qui se sent presque obligé de détester les films que les autres aiment, juste pour par faire comme tout le monde.

De la même manière que je ne suis pas – détrompez-vous ! – addict aux films d’horreur, je ne suis pas non plus un « râleur pour râler ». Juste un spectateur pas élitiste pour un clou, mais qui déteste quand une œuvre sensée le prendre par la main via un sujet acquis d’avance le prend pour une bille.

C’est exactement la sensation que j’avais à la sortie de Juste une illusion, nouveau film du tandem Eric Toledano/Olivier Nakache, dont la recette est aujourd’hui aussi connue que bien huilée : on choisit une toile de fond spécifique (une colo de vacances, un centre de requérants d’asile, une cérémonie de mariage, une association de lutte pour le climat), on y fait entrer un élément qui tranche avec le décor et on oblige tout ce beau monde à co-exister. Le tout parsemé de dialogues qui font mouche et de scènes jouant admirablement bien sur la corde des sentiments spontanés, mais pas naïfs.

Dès lors, quand les deux réalisateurs s’attaquent à ma propre adolescence via une reconstitution du milieu des années 1980, je me dis que, bien que le sujet ait déjà été rabâché 107 fois, nos deux lascars vont réussir à y mettre une touche personnelle qui suffira à faire la différence. Après deux heures d’un métrage dans lequel je ne me suis pas du tout reconnu, je suis bien obligé de constater que, selon mes critères, Toledano/Nakache signe peut-être leur premier faux-pas avec Juste une illusion, leur dernier long-métrage.

Les raisons sont multiples, mais assez facile à identifier. En effet, dès l’introduction du film où se succèdent la traditionnelle multitude de logos de production, je suis saisi d’un doute. OK, c’est très marrant de toucher ma corde sensible en mettant en préambule l’introduction spatiale Gaumont avec son tapis de logos permuté au fil des années, mais quel intérêt de nous faire une fausse vignette eighties de Disney+, puisque la plateforme n’existait pas à cette époque ?

Cette peccadille résume à elle-seule assez bien tout ce qui m’a dérangé dans Juste une illusion. Du vidéoclub reconstitué à la va-vite (on voit très nettement que la majorité des VHS sur les étalages sont munies de jaquettes Télé K7) à la vendeuse de l’échoppe ultra cinéphile (ce qui n’était jamais le cas, les dames travaillant l’après-midi dans ces magasins louaient des K7 de la même manière qu’elles auraient vendu une baguette de pain) à des films cités en références ne pouvant aucunement être disponibles en 1985 (Un homme et une femme n’est sorti en VHS locative qu’une année plus tard, tandis que La ruée vers Laure a été tourné en 1996), on est vraiment devant un cent fautes (oui, je sais, le jeu de mots est facile).

Des détails que seul un cinéphile verra me direz-vous. Peut-être, mais je ne suis à coup-sûr pas le seul qui va tiquer. Il est d’ailleurs un peu près certain que l’ancien fan de New Wave explosera de rire à la vision d’une jeune fille ultra chouquinette (Jeanne Lamartine, définitivement plus à l’aise que Simon Boublil sur lequel repose le film), évoluant dans une famille « rive droite », clamer haut et fort sa passion pour Joy Division, tout en tombant « in love » de celui qu’elle qualifie de bouffon (dixit, mais est-ce que quelqu’un utilisait vraiment cette expression au milieu des 80s ?) au moment où ce dernier lui fredonne, d’une voix chevrotante, le Chabadabada de Francis Lai, à l’évidence comble de la ringardise pour une ado.

Outre les nombreux anachronismes (dont on ne se fout pas, non), j’ai également été ébahi, dans le mauvais sens du terme, devant l’avalanche de séquences de comédie foireuse, digne d’un épisode de Maguy. Oulala, mais qu’est-ce qu’il est marrant, Louis Garrel, lisant son canard avec son look tout droit sorti d’un journal télévisé de la DDR, s’exclamer devant le vilain concierge faussement réac’ qui dragouille Camille Cottin : s’il vous plait, Monsieur Berger, ça suffit maintenant ! On a compris !

A force de vouloir absolument faire rentrer toutes les coches d’une liste de course dans leur film tels deux ex-ados ne voulant à tout prix pas se voir reproché d’avoir oublié quelque chose d’essentiel, Toledano et Nakache en oublie de choisir un angle narratif, pourtant essentiel et jusque-là bien présent dans leur filmographie.

Finissant plus par ressemble à une succession de saynètes sympathiques qu’à une œuvre homogène, Juste une illusion rate à mon sens sa cible en se soldant par une honorable comédie française, qui vole certes plus haut que le moyenne, mais dont on était légitimement en droit d’attendre plus.

Renvoyant donc les spectateurs déçus vers d’autres œuvres abordant de manière bien plus vibrante et identitaire le même sujet, tels que le jubilatoire Sing Street de John Carney, le trop méconnu Nouveau de Rudi Rosenberg ou, de manière encore plus universelle, l’incontournable Premier jour du reste de ta vie de Rémy Bezançon.

Juste une illusion d’Eric Toledano & Olivier Nakache, avec Louis Garrel, Camille Cottin, Pierre Lottin, Simon Boublil, Alexis Rosenstihl, Jeanne Lamartine, France, 2025, 1h56.

LES CHAMBRES ROUGES (Pascal Plante, 2023)

Kelly-Anne (Juliette Gariépy), mannequin très sollicité accessoirement championne de poker en ligne, se réveille chaque matin aux portes du palais de justice pour s’assurer une place au procès hypermédiatisé de Ludovic Chevalier (Maxwell McCabe-Lokos), un tueur en série qui la fascine. Elle y fait la connaissance Clémentine (Laurie Badin), jeune femme paumée, persuadée de l’innocence de Chevalier…

Oui je sais : où étais-je depuis deux ans pour découvrir seulement maintenant Les chambres rouges, thriller québécois dont on a beaucoup parlé lors de sa sortie française il y a deux ans ? Dans les salles de cinéma, comme toujours, sauf que ce film-là n’est jamais arrivé jusque chez nous.

Puis on oublie et on passe à autre chose. A tel point que la sortie du film en coffret collector, au printemps 2024, m’avait totalement échappée. Par chance, ESC Editions ressort aujourd’hui le film de Pascal Plante en édition simple (Blu-ray ou DVD) à un tarif préférentiel. De quoi enfin peut-être comprendre pourquoi ce thriller-ci serait meilleur qu’un autre.

Comment se distinguer dans un sous-genre usé jusqu’à la corde tel que le thriller mettant en scène un serial killer ? C’est le dilemme que s’est posé Pascal Plante. Ayant fait le constat que certaines personnes peuvent vouer une admiration inconditionnelle à un tueur en série, le cinéaste québécois se glisse dans une brèche a priori jamais exploitée. A savoir un métrage qui parvient à détourner la question du serial killer en inversant les rôles.

Le film débute alors que l’enquête est terminée, au moment précis où le procès de Ludovic Chevalier va s’ouvrir. Durant une longue scène vertigineuse en plan-séquence, Pascal Plante pose non pas le décor, mais ses personnages et les enjeux de son film. Ces derniers n’étant pas de savoir quel a été le parcours du tueur, mais de livrer le portrait glaçant d’une jeune femme obnubilée par un monstre jusque-là présumé innocent, au point d’y consacrer tout leur temps.

Sans jamais se positionner, Plante suit son personnage principal, tout en laissant planer à chaque instant le doute quant à ses réelles intentions. Kelly-Anne est-elle réellement une fanatique à l’esprit hautement dérangé où une nouvelle forme de justicière se substituant aux forces de l’ordre, donc opérant sans la moindre légitimité ?

Malin, Pascal Plante laissera cette question ouverte au-delà du générique de fin, permettant au spectateur de se forger sa propre conviction, mais sans pour autant le laisser sur le carreau en jouant la carte attendue du cold case. Une manière délibérée de pousser l’audience à parler du film au-delà de sa projection, via un débat sans doute animé et passionnant.

Tourné dans un format hybride, correspondant exactement à celui d’une photo de taille standard (1.50:1), Les chambres rouges ne s’apparente pourtant pas, esthétiquement parlant, aux œuvres de cinéastes ambitieux, tels que Paul Thomas Anderson, Christopher Nolan ou Brady Corbet, très friands des formats de pellicule prestigieux très proches (VistaVision, IMAX).

Permettant également de rester à très courte focale des personnages, le ratio pousse automatiquement le spectateur vers une immersion globale. Une plongée renforçant à l’évidence une forme de fascination catharsisante, que nous avons tous en nous, pour le sordide.

A la question « est-ce que Les chambres rouges est un thriller meilleur d’un autre ? », il est difficile de répondre par une complète affirmation. Une chose est par contre claire : ce film-là est largement plus original que tous les métrages du même acabit sortis ces dernières années sur nos écrans. Un film de genre qui parvient donc admirablement à sortir des sentiers battus.

Où voir le film ?

Les chambres rouges est disponible en Blu-ray et DVD chez ESC Editions (distribution Suisse : Rainbow Home Entertainment AG)

Disons-le franco : la copie est sublime ! Dotée d’un piqué exceptionnel et de noirs profonds, le format Blu-ray rend parfaitement justice à l’aspect clinique du film, sans pour autant que la texture de l’ensemble n’en devienne terne.

Pas mal de bonus très intéressants sont présents : deux entretiens croisés entre Pascal Plante et Juliette Gariépy décortiquent aux petits oignons les intentions d’un cinéaste aussi inspiré que sympathique. A ceci s’ajoute un module très original : une version live de la musique du film (qui est pour beaucoup dans l’impact de l’œuvre sur le spectateur) jouée sur scène.

LA GUERRE DES PRIX (Anthony Dechaux, 2026)

Fille d’agriculteurs et cheffe de rayon dans un hypermarché en province, Audrey Dumont (Ana Girardot) se voit propulsée à la centrale d’achat de son enseigne afin d’y défendre la filière bio et locale. Alors qu’elle fait équipe avec Bruno Fournier (Olivier Gourmet), un négociateur aux méthodes redoutables, Audrey va devoir se battre pour faire exister ses convictions au sein d’un système impitoyable. Durant de redoutables négociations, elle va tout mettre en œuvre pour aider son frère Ronan (Julien Frison), qui a repris la ferme familiale. Une exploitation sur le point de se faire englober par un grand groupe alimentaire concurrent…

En quelques petites années, la France est devenue le pays du thriller social. A savoir des œuvres pouvant à la fois être appréciées par un public exigeant, pour qui un aspect sociétal ancrée dans notre époque est nécessaire, mais aussi par l’amateur de films de genre aiguisé.

Difficile de dire exactement quand cette brèche a réellement démarré. Il est néanmoins assez facile de constater que Les algues vertes, BD remarquable basée sur une enquête journalistique complexe devenu un thriller de haut vol – bien que resté inédit sur territoire helvétique – sous la caméra du vétéran Pierre Jolivet, fit office de détonateur.

Ainsi, depuis trois ans débarquent régulièrement sur nos écrans des œuvres en premier lieu cataloguée au registre « cinéma d’auteur », alors que ces dernières pourraient sans aucun doute élargir leur public sans cette étiquette faussement élitiste.

Premier long métrage d’Anthony Dechaux, comédien ayant eu l’audace d’opter directement pour le format long métrage lors de son passage derrière la caméra, La guerre des prix a à l’évidence une affiliation directe avec le thriller à connotation sociale. Se revendiquant – et ça se voit à l’écran – du cinéma de Stéphane Brizé (En guerre, un autre monde) mais aussi de l’excellent Petit paysan d’Hubert Charuel (ne vous fiez pas au titre : ce métrage est redoutable !), le nouveau cinéaste évoque aussi le cinéma de James Gray en influence directe (pour le talent du réalisateur américain a savoir mieux que quiconque représenter la cellule familiale dans son œuvre).

Parfait croisement entre La loi du marché de Stéphane Brizé (pour le côté oppressant des classes ouvrières que l’on presse comme des citrons) et Le système Victoria de Sylvain Desclous (l’aspect « machine à broyer » des multinationales y est tout à fait comparable), La guerre des prix met habilement en lumière et sans détour la manière dont les grands groupes financiers n’hésitent pas, avec le soutien de nos élus politiques, à utiliser le prétexte du maintien du pouvoir d’achat des masses pour augmenter leurs bénéfices. Avec pour effet collatéral de réduire à néant et sans le moindre scrupule tout obstacle humain qui se mettrait en travers de leur chemin ; que ce dernier soit un simple travailleur ou un pion stratégiquement placé sur l’échiquier du profit.

Dans le rôle du pion insidieusement mis en avant pour mieux servir la cause des grands groupes, Ana Girardot est remarquable dans le rôle d’Audrey. Impassible, déterminée mais gardant en ligne de mire ses convictions, son personnage ne devient ambigu que pour mieux servir ses convictions personnelles. Face à elle, Olivier Gourmet est évidemment imparable en coupeur de tête sans états d’âme, mais qui garde une forme d’éthique toute personnelle imparable. Donc impossible à mettre en cause.

On pardonnera donc à Anthony Déchaux de vouloir courir après plusieurs lièvres à la fois. En effet, le nouveau cinéaste se permet, sans doute dans son élan frénétique de jeune réalisateur, d’ouvrir des brèches parallèles à son intrigue centrale qu’il laissera pour la plupart sur le carreau en cours de route.

Ceci ne gâche fort heureusement rien ou presque au plaisir spontané que procure cette Guerre des prix, un thriller dont les enjeux sont un peu convenus certes, mais qui a au moins pour mérite d’être très bien écrit, mis en scène avec panache et servi par un casting impeccable.

La guerre des prix d’Anthony Dechaux, avec Ana Girardot, Olivier Gourmet, Julien Frison, Aurélia Bloquet, Jonas Bloquet, Yannick Choirat, France, 2025, 1h36.

LES RAYONS ET LES OMBRES (Xavier Giannoli, 2026)

Au début des années 1930, Jean Luchaire (Jean Dujardin), homme de gauche aux convictions pacifistes, fait la connaissance d’Otto Abetz (August Diehl), allemand francophile. Fiers de leurs convictions, ils se battent pour la consolidation de liens durables entre leurs deux pays.

Avec l’éclatement de la Deuxième Guerre Mondiale, leur idéalisme glisse progressivement vers le collaborationnisme mis en place par le régime de Vichy, dont les bienfaits pour le peuple dans une France occupée semblent sournoisement être la voie à suivre.

Tandis qu’Otto Abetz est nommé ambassadeur d’Allemagne en France, Jean Luchaire devient patron de presse à la tête du journal « Les Nouveaux Temps », publication de propagande financée par le IIIe Reich. Sa fille Corinne (Nastya Golubeva), atteinte de tuberculose, tente de maintenir sa carrière de jeune comédienne prometteuse…

1969. Tandis que Marcel Ophüls se voit refuser la diffusion de son documentaire-fleuve Le chagrin et la pitié par le conseil d’administration de l’ORTF (lequel comptait parmi ses membres Simone Veil), Luchino Visconti se fait tirer dessus à boulet rouge pour Les damnés, que la presse allemande n’hésitait pas à qualifier de « cabinet de curiosités surdimensionné ».

La réalité d’une époque pourtant placée sous le signe des libertés inconditionnelles est sans appel : ni la France, ni l’Allemagne ne sont encore prêts à regarder en face leur propre histoire. A savoir que derrière le combat acharné de résistants héroïques se cache aussi une autre vérité : celle des personnes ayant choisi de prendre le parti de l’envahisseur nazi.

Louis Malle en fera d’ailleurs lui aussi les frais quelques années plus tard avec Lacombe Lucien, portrait glaçant d’un jeune homme sans idéologie qui, devant l’impossibilité d’intégrer le maquis, rejoint la Gestapo française après avoir été séduit par la promesse chimérique d’une potentielle future assise sociale en lieu et place d’un avenir prolétaire tout tracé.

Taxé d’œuvre légitimant le collaborationnisme alors que le film dépeignait très adroitement la manière dont une personne ordinaire peut basculer dans l’inimaginable lorsqu’elle voit une possibilité de se distinguer, Lacombe Lucien obligera Malle à s’exiler aux Etats-Unis afin de pouvoir continuer sa carrière.

Sans tirer de liens trop directs, il est facile de voir des similitudes entre Lacombe Lucien et Les rayons et les ombres de Xavier Giannoli. Sans jamais tomber dans le manichéisme, le réalisateur des Illusions perdues livre un portrait par instant romanesque et au final peu jugeant du triangle de personnages au cœur de l’intrigue-fleuve de son dernier métrage.

Une position narrative qui renforce à l’évidence le fonctionnement machiavélique de l’envahisseur allemand à vouloir endormir les masses via deux stratagèmes très étudiés, dont Luchaire et Abetz furent les principaux émissaires : faire en sorte que le peuple français reste faible et le plus divisé possible.

Se basant sur des faits authentiques mais en épurant au maximum les personnages (seuls Jean Luchaire et sa fille ainée Corinne sont clairement représentés ici, alors que l’homme de presse avait cinq enfants), en dosant parfaitement les élans démonstratifs face au déroulement de la période de l’occupation française, Xavier Giannoli signe une œuvre à la fois remarquable et passionnante. Donc très facile d’accès, et ce malgré la longueur du métrage qui pourrait en rebuter plus d’un.

La durée actuellement excessive des films de cinéma – dont la raison la plus évidente est d’obliger les exploitants de salles à occuper plusieurs écrans avec le même film – aura au moins permis à une poignée de cinéastes ambitieux de revenir au format « Epic », disparu à l’aube des années 1970.

Avec son dernier long-métrage, Xavier Giannoli entre de manière évidente dans la cour des réalisateurs ambitieux, mais dont ce trait de caractère ne sert qu’à une chose : tourner des œuvres prestigieuses et mémorables. Qui ont donc toutes les chances de marquer durablement l’histoire du cinéma. Les rayons et les ombres est clairement de cette trempe. A voir donc sans l’ombre d’une hésitation.

Les rayons et les ombres de Xavier Giannoli, avec Jean Dujardin, Nastya Golubeva, August Dielh, André Marcon, Valeriu Andriuta, Elina Löwensohn, France, 3h19.